‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 29 sur 67 · Préface des articles de VAventry p · texte numérisé non relu

Préface des articles de VAventry p

D'abord le pape avait fait avertir, mais vaguement, des défenseurs dont le zèle ardent Talarmait. Pour connattre les ▼rais sentiments du souverain pontife, M. de Lamennais résolut d'aller à Rome avec M. de Montalembert et M. Lacordaire. Il annonça le 15 novembre 1831 qu'il suspendait la publication de V Avenir. Il faisait ses adieux aux catholiques, qu'il laissait en proie « à M. de Montalivet, ivre de despotisme, à un ministère qui tentait de leur imposer un joug infftme, à des tyrans dont le règne était exécrable et flétrissant pour l'humanité, » (quelle violence déjà !) et il ajoutait : « Le b&ton de voyageur à la main, nous nous acheminerons vers la chaire éternelle, et là, prosterné aux pieds du souverain pontife, nous lui dirons : « 0 père, vous < êtes la règle de nos doctrines, prononcez. » M. de Lamennais a publié bien plus tard le récit de ce voyage qui fut sans eflet. Le pape ne répondit que le 15 août 1832, jour de l'Assomption, dans une encyclique où il condamnait les doctrines de V Avenir en termes formels, et M. de Lamennais fut sommé d'adhérer à sa condaiiination.

U lui fallait signer de sa propre main < que toute idée de restauration et de régénération de l'Église est absurde et souverainement injurieuse pour l'Église. > Il lui fallait signer < que la liberté de la presse était une liberté funeste et dont on ne peut avoir assez d'horreur. » Il lui fallait signer « que la séparation de l'Église et de l'État était contraire au bien de l'Église et de l'État. > M. de Lamennais résista et négocia longtemps. L'opinion s'était émue; des discussions ardentes s'élevaient partout. De toutes parts on conseillait à M. de Lamennais, les uns de se soumettre, les autres de se révolter. « U a rompu avec les gallicans, disait H. Lerminier dans la Revue des Deux Mondes, il peut briser avec Rome. Il a le goût du schisme, qu'il en ait le courage. » M. l'abbé Gerbet et M. Lacorda^re le pressaient d'obéir. Son frère, l'abbé Jean-Marie, le suppliait en pieu-

rant. Il signa, « mais comme il aurait signé que le pape était Dieu, pour obtenir la paix; >• et tout frémissant de colère, il adhéra purement et simplement à Fencyclique de Grégoire XVI. Il aurait mieux valu écouter M. Lerminier, avoir le courage du schisme et se séparer franchement du saint-siége, que de signer Tencyclique de 1832 et de publier en 1834 les Paroles d'un croyant.

Les Paroles cFtm croyant furent sa déclaration de guerre contre la papauté et contre les gouvernements. G*est à la Chênaie, dans cette paisible retraite, sous ces beaux arbres où il étudiait autrefois avec ses disciples , qu'il écrivit ce livre terrible. Il fallait que son âme fût bien profondément blessée pour que la vue de cette solitude et le souvenir de ces douces années n'aient pas désarmé sa vengeance* Hais il avait été frappé dans son orgueil. Il se croyait la victime de la papauté altière, qui n'avait pas daigné recevoir de sa main la couronne qu'il lui tendait; il se croyait le martyr du catholicisme aveugle, qui n'avait pas voulu être sauvé. Atteint de la foudre, il se redressa et se fit un rôle qui flattait à la fois ses ressentiments et son orgueil : il rêva de soutenir à lui seul un duel implacable contre le catholicisme, la papauté et les gouvernements, au nom de la liberté. Ce fut sa nouvelle ambition, ce fut son nouveau système ; il arracha violemment des mains du saint-siége les débris de cette autorité souveraine qu'il lui avait donnée autrefois sans réserve, et que depuis, dans /'iiDenir, il avait déjà diminuée, et il la jeta tout entière entre les mains du peuple.

Les Paroles d'un croyant ^ publiées après deux ans de solitude, retentirent comme un coup de tonnerre. « Qu'est-ce que l'histoire? a dit M. de Lamennais dans ses Pensées diverses (p. 163). Le long procès-verbal du supplice de l'humanité. Le pouvoir tient la hache et le prêtre exhorte le patie^t. » Cette conspiration sanglante des prêtres et des rois pour asservir les peuples, voilà le fond des Pa-

ivksitim croyant. Livre extraordinaire, où se mêlent sans cesse la grâce et la violence; la colère et la mélancolie; l'éclat d'une imagination brillante et l'amertume d'un cœur qui ne pardonne pas! Livre charmant, écho lointain de l'Imitation de Jésus-Christ, s'écrie-t-on, quand on vient de lire YExUé^ la Prièrôy la vieille Mère et la Jeune FUle! livre hideux, détestable copie des plus mauvais journaux de la Révolution, quand on a lu les pages sinistres où passent sous nos yeux ces lugubres fantômes, les rois, envoyés de Satan, fils du serpent de l'Éden, ces spectres couronnés, assis sur des trônes d'ossements et buvant du sang dans un crâne, vautours qui égorgent les colombes, tigres qui dévorent les vivants, hyènes et chacals qui déchirent les morts. Plus loin, c'est l'humanité, vieillard maigre et pâle, mourant de faim et de froid , et pliant sous des fers qui se collent à ses os comme du plomb fondu. Quelquefois même ces affreuses allégories deviennent des personnalités. Voyez ce roi épouvanté à qui une multitude furieuse crie : « Tu nous as pris notre liberté ; tu avais promis de régner par les lois, et tes lois ne sont que tes caprices ; tu as doublé nos misères pour grossir tes trésors! » Et alors le peuple précipite ce roi dans l'abtme, et, en tombant, il s'efforce de s'accrochera des sacs d'or qui crèvent et s'éparpillent, et il demande à boire, et on lui tend un verre de boue, et il roule enfin, emportant à son frontla marque des parjures et des traîtres. Ce roi, ce tyran, ce traître, ce parjure, qui s'engraissait du sang et de la sueur des peuples, et sur le front de qui la main d'un prêtre séditieux gravait le stigmate d'infamie, ce n'était ni Galigula ni Néron , c'était le plus clément et le plus libéral de tous les rois, c'était celui sous la tyrannie de qui parvenaient librement à leur quinzième édition ces Paroles d'un croyant que le pape avait définies un livre petit par son volume^ immense par sa pervtrsUé.

Aveugle et insensé qu*était le public d'alors ! il applaudissait à ce livre fatal! Il écoutait avidement cette voix, qui disait : « Les lois sont les meules qui broient les peuples, > et qui accusait le riche d* avoir volé le pauvre, dans des pages d*où devait infailliblement éclore un jour le fameux axiome de M. Proudhon. L'éloquence et la poésie avaient Jeté leur voile de pourpre sur ces redoutables idées, si claires pour nous, aujourd'hui qu'elles ont eu pour commentaire une révolution. Mais alors on n'était frappé que de la poésie et de l'éloquence; le voile de pourpre fascinait tous les yeux. En vain les esprits clairvoyants s'alarmaient et disaient à M. de Lamennais : « Vous écrivez dans votre chapitre sur l'exil que la patrie n'est point ici-bas , que ce que l'homme prend pour elle n'est que le gîte d'une nuit. Pourquoi alors y vouloir tout bouleverser, au risque de ne pas se trouver mieux après qu'avant? Où va votre jeune soldat'? » Le jeune soldat marchait à la révolte, et, si l'on avait suivi ses pas jusqu'au bout, on l'aurait trouvé derrière une barricade. Mais la foule, éblouie par les images, cherchait à peine le sens des idées, et il se trouvait des honnêtes gens pour appeler M. de Lamennais un nouveau saint Jean , comme si la Chênaie eût été un nouveau Pathmos. Cette indulgence aveugle pour le talent est une des plaies de notre pays. Si nous étions plus sages, oublierions-nous qu'il est moins respectueux pour le génie de lui pardonner ses débauches que d'exiger de lui qu'il se respecte luimême? Nous perdons, à ces coupables complaisances, jusqu'au sens de son affaiblissement Ainsi, dans ce livre des Paroles d'un croyant, si admiré, si applaudi, on ne s'apercevait pas que le talent même portait la peine des excès de l'esprit de parti. La déclamation y est partout; M. deLa-

1. Lettres de l'abbé Rohrbacher à M. de Lamennais. (Voir Histoire universelle de VÉglise, t XXVIU, p. 379 et 381.)

mennais était naturellement déclamateur : même dans VEssai sut Tindifférence , il charge outre mesure la couleur de son style, et Texpression dépasse l'idée. Plus tard, quand ses passions se déchaînèrent, son accent devint plus emporté et plus faux, son art plus factice, et son style, avide de vigueur, se tendit jusqu'à rompre. Dès lors tout son effort est de chercher l'expression la plus violente , et de s'élever, d'ébauche en ébauche, jusqu'à la perfection de l'hyperbole, fai vu ses manuscrits : il y a des pages couvertes de ratures; dans l'une il représente les hommes comme des troupeaux fatigués, dont les rois sont non pas les bergers, cela était bon du temps d'Homère, mais les bouchers. M. de Lamennais écrit d'abord : « Ih font couler des ruisseaux de sang; > puis il efface ruisseaux pour mettre ritnères ; il efface rivières pour mettre torrents : partout ce tourment du style , jusqu'à ce qu'il atteigne l'expression à outrance. Pas de nuance; la monotonie dans Texcès de la force. Sous sa plume, se presse tout le mauvais vocabulaire des pamphlets démocratiques; à chaque page, on voit se dresser les potences, on entend grincer le bruit des chaînes qui garrottent les peuples, on marche sur des cadavres. Et pendant que l'écrivain s'épuise ainsi à la recherche de l'effet littéraire, nous restons froids devant ce travail ingénieux d'un déclamateur qui façonne ses violences et met artistement la dernière main à son emportement.

Ce qui m'étonne, c'est que lorsque parut ce livre qui s'intitulait t Paroles étun croyant^ on n'ait pas dit à M. de Lamennais : « Que croyez-vous doncî et que ne croyez- vous pas? » Car ce qu'on y trouve le plus, ce sont des invectives et des prophéties; ce qu'on y trouve le moins, c'est une profession de foi. En politique, où en était alors M. de Lamennais ? Pour le savoir, il faut interroger ses autres ouvrages. Quand il rédigeait T Avenir, il admettait encore l'hérédité monarchique. Quand il recueillit ses articles et qu'il y mit

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une préface, il déclara qu*il ne croyait plus ni à Thérédité ni à la monarchie, et il ajoutait avec solennité: « La république monte sur 1* horizon. > Seulement il voulait qu*on laissât à cet astre le temps de se montrer dans son plein et d*éclairer le monde de tous ses rayons. « La république devenue nécessaire, et qui subsistera, ce ne sera point le règne d'une fraction du peuple imposant à la société ses opinions pour règle, ses volontés pour loi. Supposez qu*elle vint à sortir du désordre présent, celle-là ne serait, n*en doutez pas, qu'une catastrophe passagère^ > Et cette fois il ne se trompait pas. G*est qu'il ne croyait pas aux républicains. Il a écrit dans ses Pemées diverses* : « Demandez au républicain son secret; son secret, j'en excepte le petit nombre, est le pouvoir, le triomphe de son opinion et de son intérêt. Il se dit : < Quand serai-je roi? > C'est là sa république. » En même temps qu'il se défie des républicains, il méprise la bourgeoisie et il hait l'aristocratie, qu'il définit à sa manière : < Qu'est-ce qu'on appelle le lustre des anciennes familles? La trace luisante que les limaces laissent derrière elles en rampant ^ > Pour établir la république il ne compte que sur le peuple ; c'est au peuple qu'il s'adresse toujours, de sorte qu'il n'a besoin que de parler aux passions populaires, et qu'il se dispense de donner de bonnes raisons qu'on ne lui demande pas. C'est là le caractère le plus frappant de ses nombreux pamphlets : des passions et peu d'idées. Qu'on lise les articles du Monde^ le Livre du peuple^ l'Esclavage moderne^ le Pays et le Gouvernement^ une Voix de prison, etc., etc., on ne sait si l'on doit s'étonner le plus ou de la violence des sentiments, ou de la faiblesse de la pensée. Le déclamateur est partout, le politique n'est nulle part. Nul sens pratique, nul esprit de gouvernement.

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