Au delà du Bhin^ par M. Lerminier
de regard, qui aperçoivent les navires avant que les lunettes ne les aient signalés. Ainsi font les hommes de génie. La vraie origine du mal est antérieure à René^ à Werther^ à Obermann : elle est dans la philosophie matérialiste du xvm* siècle.
Cette philosophie hardie et inconséquente a toujours poursuivi deux buts bien divers. Le premier, ç*a été de prouver à l'homme que le bonheur n'existe pas sur la terre. En opposant à Pope et à Bolingbroke le poëme sur Lisbonne, en raillant dans un conte célèbre l'optimisme de Leibnitz, Voltaire lui-même, quoiqu'il fût spiritualiste par moments, et qu'il ne faille pas grossièrement le comparer à d'Holbach, Voltaire ne voulait démontrer qu'une chose, la folie de croire que l'homme est fait pour être heureux. Mais si l'iiomme n*est pas né pour être heureux, qu'a-t*il à désirer, sinon une consolation dans son malheur, un asile dans sa misère? En conséquence, la philosophie matérialiste s'appliqua sans relâciie à détruire les croyances, c'est-à-dire à tarir les consolations et à fermer l'asile; et quand elle eut atteint son second but et achevé son œuvre, elle put dire à l'homme : • Tu étais né pour être malheureux, maintenant tu resteras malheureux. » '
Quoi de plus naturel alors qu'en présence du monde chargé de misères et du ciel fermé pour toujours, des voix désolées se soient élevées pour crier aux hommes que le monde est mal fait, que la vie est un mal, et qu'il n'y a de repos que dans la mort? Quoi d'étonnant que la poésie et le roman se soient unis comme dans un concert funèbre pour chanter Téternelle douleur du monde? Quel miracle que Goethe, Chateaubriand, Byron, les pères de notre littérature contemporaine, se soient placés, pour ainsi dire, au seuil du siècle pour répéter aux générations nouvelles qui entraient dans la vie , le fameux vers de Dante : « Laissez ici toute espérance ! • Voilà la véritable origine du roman moderne : il est la conséquence logique de la philosophie du
X vni* siècle. Le mal vient de loin, on le voit, et il n'en a été que plus dangereux, parce qu'il a trouvé les Ames déjà bien affaiblies. Maintenant, si Ton veut savoir juste à quel degré d'aggravation le roman contemporain Ta poussé, qu'on lise un passage curieux à'Obermann. On connaît Obermann. Il diffère de René en ce que René souffre, parce qu'il est le théâtre d*une lutte perpétuelle entre la force de son esprit qui conçoit et la faiblesse de sa volonté qui ne saurait agir. Mais Obermann, l'ennui l'accable, le dégoût le tue. Il ne peut agir, parce qu'il ne sait ni ce qu'il est, ni ce qu'il aime, ni ce qu'il veut. Il gémit sans cause, il désire sans objet. Type singulier de l'âme perdue dans le vide, flottante, à l'agonie, Obermann ne se sent pas à sa place^ voilà le mot, mot profond, et qui explique bien desdésespoirs. Or, quand on lui dit : < Faitesvous une autre place, conquérez par le travail votre rang dans la société, > que répond Obermann? « Je ne veux pas prendre place dans la société, avoir des supérieurs avoués pour tels, afin d'avoir des inférieurs à mépriser. Ce qu'on appelle l'édifice social, c'est un amas de misères. Nous ne sommes que des figures burlesques qu'un charlatan fait rire, battre et pleurer, pour amuser qui ! Je ne sais pas. » Et il conclut que, puisque la société ne fait rien pour notre bonheur, c'est folie d'y rester : < Je ne suis pas content de la société et de la vie : je romps le pacte qui m'unissait à elles; je ne me révolte pas, je sors. » C'est-à-dire, je me tue. Le roman moderne a fait un progrès, et là est cette aggravation du mal dont je parlais tout à l'heure. Obermann ne se révoltait pas contre la société; il en sortait. De nos jours, on a fait mieux. On accuse la société, on la juge, on la condamne, et même on a été bien près de l'exécuter. On n'a pas pris le pistolet d'Oberodann pour se tuer dans la solitude, mais on a saisi un fusil, on est descendu dans les rues, et tout le monde sait le reste. Voilà le grand pas que nous avons fait et que le roman contemporain nous a aidé
à faire. Obermann était le premier période de la maladie. Nous sommes arrivés au dernier.
Quels sont les remèdes? J'aurais voulu que M. de Loisne se posât cette question. Il termine en s*écriant : < Que Dieu préserve la France et sauve la société ! » A merveille! Mais aide-toi^ le ciel t'aidera. Parmi les remèdes possibles, il y a ceux que la religion conseille et ceux que le gouvernement prescrit. Je ne veux parler ici que de ceux qui sont en nous-mêmes. Le premier, c'est de nous attacher de plus en plus au spiritualisme chrétien; c'est notre secours naturel contre tous ces mauvais livres, enfants de la philosophie matérialiste, sa plus mortelle ennemie. Je ne comprends pas que, dans un livre où il étudie l'influence de la littérature sur les mœurs, M. de Loisne n'ait pas dit un mot de la philosophie spiritualiste du xix* siècle, l'adversaire implacable du sensualisme des romans. Est-ce oubli? est-ce ingratitude? La philosophie spiritualiste a exercé une plus grande action sur les mœurs qu'on n'affecte aujourd'hui de le croire; elle a rendu à la religion elle-même des services qu'un écrivain vraiment religieux, comme M. de Loisne, serait ingrat d'oublier. Dans une société atteinte par le matérialisme jusqu'au cœur, qui ressuscita les premières notions du spiritualisme? Ce fut la philosophie. Avant de croire que Dieu est descendu sur la terre et est mort pour racheter les âmes, il faut croire qu'il y a des Ames, et les générations élevées par le xvni* siècle ne croyaient qu'à la matière. C'est la philosophie du xa* siècle qui a replacé dans la conscience humaine, avec une inébranlable solidité, cette base du spiritualisme, sur laquelle la foi a pu rebâtir de nos jours, avec tant de grandeur, son édifice en ruine ; la philosophie spiritualiste, en donnant au sentiment religieux l'appui de ses démonstrations éloquentes, a rendu un plus grand service à la foi qqe le Génie du Christianismey en lui prêtant les attraits éphémères de la poésie ; et M. Royerm 35
b46 ÉTUDES LITTÉRAIIAES ET MOHALËS.
Collard, le chef Illustre de Técole, a mieux servi la religion que M. de Chateaubriand. Cette influencé salutaire, le dpiritualisme chrétien peut Texercer encore : 11 faut nous y attacher de tout notre cœur ; c'est un asile sûr contre la contagion des idées fausses et des mauvais senti* ments.
Le second remède est plus facile encore. Il sufBt que nous n'abdiquions pas notre bon sens, notre esprit, notre conscience morale, au gré du premier écrivain qui viendra nous dire que le faux est le vrai, et que le bien est le mal. On ne saurait trop admirer que le peuple le plus spirituel, disaiton de nous autrefois, et le plus jaloux, en apparence, de sa liberté dans l'ordre politique, se fasse si &cilement, en littérature, le complaisant, ou plutdt l'esclave de ses écrivains. On ne sait comment concilier cette fièvre chaude de rébellion contre la loi, et cette Uthargie de servitude^ comme dit Balzac , envers les livres imprimés. Nous faisons des révolutions contre les gouvernements, et nous nous laissons mener par les romanciers, aussi conséquents dans notre conduite que les esprits forts qui ne croient pas en Dieu, et qui vont consulter les magiciens. C'est là une folie d'imagination qui ne saurait durer. Il eât temps de nous rappeler que les écrivains tie sont pas les maîtres du public, mais que le public doit être le maîtf e des écrivains. Il faut qu'au Heu de nous laisser corrompre la conscience et troubler la raison, nous rappelions sévèrement au sens commun et à la morale des auteurs faits pour obéir, et non pas pour régner. « C'est grand'pitié, disait le président de Harlay, quand le valet chasse le maître. » C'est grand'pitié aussi quand les écrivains, qui sont les serviteurs du public, le trompent et l'asservissent. Il est temps de lui rendre son autorité. C'est là une révolution légitime et facile à faire; c'est une restauration, celle du vrai public, qui s'est laissé depuis longtemps déposséder par les esprits faux et les
ÉTUDES LITTÉRAIRES Et MORALES. 547
malhonnêtes gens. Les boiis livres, comme celui de M. de Loisne, Taidefônt à s'acconiplir.
(il0im« de VInstrucHon publiquCf 28 avrU 1853.)
msTOiRE DE l'acadéihe française, dépuis sa fondation
n7SQU*EN 1830, par M. Paul Mésnard. — Paris, 1857.
Ce livre excellent et charmant a un premier mérite, bien rare dans un temps où les opinions, très-divisées, sont aisément tentées d'être agressives. C'est un livre de circonstance, et ce n'est pas un livre de parti. L'auteur ne cache pas son drapeau, mais il ne s'en sert pas comme d'une lance, pour déchirer les drapeaux d'une autre couleur. Depuis quelques années on a vu s'élever dans la presse, au sujet de TAcadémie, des discussions qui ont donné à une compagnie littéraire l'importance et la physionomie d'une assemblée politique, et qili ont attiré l'attention sur le rôle historique de l'Académie française dans l'État. M. Paul Mesnard s^est emparé avec bonheur d'un sujet qui par sa nature offre un intérêt permanent, et qui doit aux événements un intérêt actuel ; et comme ce qui passe ne vaut pas ce qui dure, M. Mesnard a sagement préféré l'intérêt permanent à l'intérêt actuel : il a traité en historien, et non pas en journaliste, une question née de la controverse des journaux. Au lieu de se mêler à la polémique, il s'est enfermé dans l'histoire, en s'imposant pour limite le temps le plus voisin de nous où l'impartialité et la liberté auraient été plus difficiles. Ainsi cantonné entre 1635 et
1830, assez près et assez loin des choses contemporaines pour en recevoir renseignement sans en subir l'influence, il a pu déployer à son aise les qualités essentielles de son esprit, l'exactitude, la justesse ingénieuse, la modération distinguée, et il a fait, comme dit Montaigne, un livre de bonne foi. Le lecteur n'y* trouvera ni les allusions ni les épigrammes, mais seulement l'histoire avec sa gravité naturelle, tempérée par l'agrément du récit. Aussi l'ouvrage de M. Mesnard, quoique inspiré par les circonstances, échappera-t-il à la destinée éphémère des ouvrages de circonstance. Il aura tout ensemble ce qu'il est rare de réunir, Tà-propos et la durée. Par la nouveauté du point de vue, par la finesse des réflexions, par l'équité des jugements, par l'élégance et la pureté d'un style formé à la meilleure école, M. Mesnard a marqué sa place à la suite de Pellisson et de l'abbé d'OIivet, les deux historiens classiques de l'Académie. Son livre est le complément nécessaire et achevé des leurs : si nécessaire, qu'on s'étonne que personne avant M. Mesnard n'ait songé à l'offrir au public ; si achevé, que le public ne regrettera pas d'avoir attendu jusqu'à M. Mesnard un livre qu'on aurait difficilement fait mieux que lui.
Aux yeux d'excellents juges, l'histoire de Pellisson est un des chefs-d'œuvre de la littérature française dans le genre tempéré. Mais si l'on jouit en la lisant de ce plaisir délicat qu'un style élégant, naturel et simple, nous fait goûter, on regrette de n'y pas trouver, en même temps que la vie des académiciens, l'histoire de l'institution académique. Aux yeux de Pellisson, l'Académie française est une réunion d'honnêtes gens qui aiment les plaisirs de l'esprit, qui cherchent dans l'étude des* belles-lettres un amusement sérieux, qui se proposent pour but de leurs travaux l'embellissement de la langue, et qui s'appliquent à composer un dictionnaire, une rhétorique, une^ poétique
ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORAI^S. ÎÎ49
et une grammaire dignes de la compagnie et de son illustre fondateur. Voilà Tidée que Pellisson se forme de TAcadémie. Aussi l'histoire qu'il retrace est-elle plus une biographie qu'une histoire. Il raconte la vie des personnes plutôt que celle du corps. Il insiste sur des faits littéraires que nous jugeons moins importants que lui ; il omet ou il indique, sans y appuyer, certains faits politiques qui lui paraissent moins importants qu'à nous. Il rappelle avec complaisance les discussions soulevées dans l'Académie par le mot muscadin^ que des novateurs voulaient écrire muscardinsy et par le mot rabougri^ dont Naudé avait demandé la définition aux académiciens, pour s'en prévaloir dans un procès devant le Parlement. Mais Pellisson raconte sommairement et vaguement un litige plus intéressant pour nous que celui de Naudé, le débat de l'Académie avec le Parlement pour l'enregistrement de ses lettres patentes. Pellisson n'indique pas avec assez de précision les causes de cette résistance du Parlement à la volonté de Richelieu ; il n'explique pas avec assez de clarté cette méprise singulière de l'opinion publique sur une institution dont on se défie à l'origine comme d'une invention du despotisme, dont on se défiera plus tai'd comme d'un auxiliaire de la liberté.
L'abbé d'Olivet, qui a repris l'ouvrage de Pellisson où 'Pellisson l'avait laissé, l'a continué &ur le même plan et dans le même esprit. L'Académie est encore pour d'Olivet « une réunion dé gens qui ont l'esprit fécond et orné > et consacrent « des heures toujours trop courtes » à la production d'un Dictionnaire que l'Académie a terminé, et d'une rhétorique, d'une poétique, d'une grammaire, que, si je ne me trompe, elle n'a jamais commencées. Ne cherchez pas chez d'Olivet, non plus que chez Pellisson, une histoire de l'institution académique dans ses rapports avec l'État. N*y cherchez pas même une conscience bien claire de cette
&50 ÊTUPM UTTÉHAÏWS ET MORALES.
li()erté, de cette égalité, qui sont les priaoipes constitotifs de TApadémie, dès son orig;ine; çncore moips m soin réfiér çhl de signaler Tinfluence de plys en plus marquée de ces principes dans l'histoire de VAcadémie. Du reste , les prepr)iers historiens de la compagnie sont excusables de n'avoir pas montré distinctement ce que n'avait peut-être pas aperçu l'œil si clairvoyant de son fondateur. Faut-il croire, en effet, que Richelieu avait prévu jusqu'oti s'étendrait un jour l'empire des lettres, et surtout l'indépendamce de l'Académie qu'il venait de créer? Ce serait croire en réalité que Rjche* lieu avait prévu le zvni^ siècle çt le déplacement de la souveraineté, qui passe des mains du pouvoir dans celles de l'opinion* La vue de Richelieu, quoique longue, ne portait sans doute pas jusque-là, et j'incline k penser que l'Académie a dépassé l'attente de son fondateur, Ce qui le prouve, c'est précisément la sécurité avec laquelle cette main des^ potique déposa dans le berceau de la compagnie les deux grands principes de la liberté et de l'égalité, Richelieu crut à une liberté purement littéraire, k une égalité qui n'effa*^ cerait aucune distinction sociale, et qui ne franchirait pas le seuil de l'Académie. Il ne prévoyait pas, il ne pouvait prévoir que l'autorité de TËtat, toute-puissaute entre ses mains, descendrait un jour de la royauté dans la nation, ni qu'une compagnie de gens de lettres, née à l'ombre du trône et placée sous sa tutelle, dirigerait au xvm* siècle l'émancipation de l'esprit. L'Académie elle-même, pendant la durée du grand siècle, ne comprit pas bien tous ses droits : h plus forte raison ne sut-elle pas en user. M, Mes^nard a parfaitement montré la portée de l'institution académique.
c Des hommes qui n'avaient d'autre titre que celui d'é*criyain allaient recevoir dans leurs rangs un chancelier de France, et bientôt après un ministre de Louis XIV. Des prélats, des ducs, des maréchaux, un prince même du sang
d€i Conié^ Al]aie»t 3'ftasçoir m milieu d'^ux, sans qu'il fût accordé h persouM auoun droit particulier, aucun honneur dUtinctif, aucune préséance. Qu'on n'oublie pas dans quelle posture soumise les gens de lettres s'étaient tenus jusque-là en présence des grands. Et voici que les pauvres enfants de la pitié d6 BoisnBoberi vont de pair aveo des secrétaires d*État ^t des éyâques! le\)ez'^(ms^ Colletetl dit à l'humble poëte à genoux devant lui l'évêcpie de Grasse, son collègue, dans la comédie où Saint-Évremond s'égaye sur ces premiers temps de l'Académie ; et la plaisanterie n'empêche pas que l^ezi-vous, Colkml ne soit bien le mot de ce très-«sérieux changement. »
Cela est aussi vrai que bien dit, et il est certain aussi qu'en ne donnant à l'Académie aucun salaire, c'est-à-dire en ne lui imposant aucune sujétion, Richelieu lui assurait l'indépendance, qui venait s'ajouter h l'égalité. Mais quand l'évoque de Grasse disait à GoUetet ; Uve2i^vouSf le poëte à genoux pouvait-il apercevoir dans ce simple mot le sens figuré que M. Mesnard y découvre si spirituellement? Pouvaitril, en se relevant, se prendre pour le symbole de l'égalité con-^ quise î Les académiciens du xyn* siècle semblent il faut le dire, concevoir une opinion plus haute d'eux-mêmes que de Finstitution académique; ils ont plus d'orgueil personnel que d'orgueil de corps. Patru disait en 1640 à ses confrères : « N'espérez pas de trouver à l'avenir des hommes qui vous ressemblent. C'est bien assez à notre siècle de s'étra vu une fois quarante personnes d'une suffisance, d'une vertu si éminente ; un si grand effort n'a pu se faire sans épuiser la nature. » Mais ces quarante génies, dont la création avait épuisé la nature, ne songeaient pas à s'étonner que l'esprit humain, dans leur personne, fût tenu comme en laisse par le premier ministre ou par le roi. L'idée de l'autorité était si puissante, le respect pour la royauté si profond et si universel, que l'Académie regarda souvent comme un bon--
neur rintenrention de son royal protecteur dans les choix académiques, et la substitution de la volonté du mattre au libre exercice des prérogatives de la compagnie. Cette inexpérience d*un corps qui ne sait pas ce qu*il peut, et chez qui le respect désarme le droit, éclate dans les naïves actions de grâces que d'Olivet rend à Louis XIV : «Rien de si beau, s*écrie-t-il, dans un roi qui avait toute TEurope sur les bras, que de lui voir donner une partie de son attention et de ses soins à la discipline intérieure de l'Académie. Surtout lorsqu'il y avait des élections à faire, la qualité du protecteur se faisait sentir, témoin ce qu'on va lire touchant Télection de M. de La Fontaine. > Et d'Olivet raconte avec reconnaissance que le roi, dans sa bonté, a. daigné défendre à l'Académie de nommer M. de La Fontaine, et lui ordonner d'élire M. Despréaux. Voilà l'esprit beaucoup trop monarchique, et beaucoup trop peu académique, qui règne dans l'Académie du xvn* siècle et dans l'histoire de l'abbé d'Olivet.
Après les agréables récits de Pellisson et de d'Olivet, il restait à retracer l'histoire de l'Académie dans ses rapports avec les divers gouvernements de la France et avec les divers protectorats sous lesquels elle a vécu. Il restait à écrire ce qu'on pourrait nommer, ce que M. Mesnard aurait appelé l'histoire politique de l'Académie française, s'il n'avait craint sans doute qu'un pareil titre ne semblât ériger en corps politique une compagnie qui n'est investie d'aucun pouvoir, et qui n'a d'autorité que dans le domaine des idées. Quel que soit du reste le nom qu'on donne à une semblable histoire, on comprend le point de vue nouveau qui la domine et qui en fait l'histoire véritable, non plus des personnes, mais de l'institution. On y voit peu à peu se dégager ces principes de liberté et d'égalité, enveloppés dans les langes de l'Académie française, et réduits à sommeiller longtemps. On y étudie la transformation d'un corps
de grammairiens et de critiques en une représentation de toutes les forces de la pensée , en une assemblée des états généraux de la littérature : transformation lente, mais inévitable. Une réunion des esprits les plus éminents de la France, rassemblés en corps, revêtus d'une dignité moralement inamissible , en possession d'une constitution propre et de privilèges consacrés, devait infailliblement devenir dans la société française quelque chose de plus qu'une décoration de l'État , et grandir en autorité , en pouvoir, comme les lettres mêmes que cette compagnie représentait.
A mesure que la puissance des lettres s'est étendue, et qu'au lieu d'être surtout les ornements du trône, elles se sont faites les organes de l'esprit public et la voix de la nation, le caractère de l'institution académique a peu à peu changé : l'Académie française a pris naturellement sa part dans l'accroissement d'autorité de la littérature. C'est
I cette transformation progressivement accomplie dans l'Aca-
démie, en même temps que l'émancipation politique dans
I la société, que M. Royer-CoUard justifiait avec éloquence
le jour de sa réception. A ceux qui accusaient l'Académie d'usurpation, parce qu'elle venait d'adopter un orateur politique et de contracter alliance avec la tribune, M. Royer- Collard répondait :
c Qu'on n'accuse pas l'Académie d'étendre son empire au delà de ses limites naturelles. La littérature n'est pas un territoire certain qui soit borné par d'autres territoires et qui ne puisse s'agrandir que par une injuste invasion. Rien de l'homme ni de l'univers ne lui est étranger ni interdit.... Entre les circonstances qui sont le plus favorables à la littérature , la liberté politique doit sans doute être comptée au premier rang. Est-ce seulement, Messieurs, parce que la tribune ajoute à la littérature un nouveau genre d'éloquence? Sa puissance va bien plus loin. Il y a
dans la liberté, vous le savez, un profond et beau sentiment d'ob jaillissent, comme de leur source naturelle, le3 grandes pensées aussi bien q^xe les grandes actions. Ce sentiment appartient à la littérature tout entière : ce n*est pas assez dire, il lui est nécessaire. S'il a*était pas dansle$
' esprits, en vain la liberté serait écrite daqs les lois, çn vain elle retentirait 3ans cesse dans les paroles et dans les formes du gouvernement ; la littérature , desséchée dans sa racine, languirait ; elle ne porterait que des fruits insipides ; et \k où elle fleurit dans tout son éclat , assurez-vous au contraire que, si la liberté n'est pas dans les lois, elle vit néanipoins dans les âmes, elle est présente aux esprits qui la regrettent ou qui rappellent.... Voici peut-être l'exemple le plus frappant de cette prodigieuse sympathie entre la liberté et les lettres ; c'est qu'elle a triomphé de votre fondateur. Cet esprit superbe, mais qui comprenait tout, a vu qu'en vain il destinait l'Acaçlémie à YimmortaliU^ s'il ne lui donnait la liberté. De la main de Richelieu vous ^vez
* reçu , comme les privilèges nécessaires des lettres, l'élection et l'égalité. La nation en jouit aujourd'hui , pais par la seule nature des choses vous çn avez joui avant elle*. > Ces belles paroles expliquent et justifient la transformation , ou, pour mieux parler, le développement naturel de l'Académie française. L'étude des faits, telle que H. Mesnard l'a si heureusement poursuivie dans son livre, confirme cette vue élevée de M. Royer-CoUard. L'histoire s'accorde avec le raisonnement pour démontrer qu'une compagnie où toutes les forces de la pensée humaine sont réunies et concentrées, représente nécessairement l'esprit d'un siècle. Sous Louis XIY, où la conscience de la dignité du corp^ académique est encore imparfaite, où l'Académie semble presque aussi petite par le caractère qu'elle est grande par
1. Voy. M. Mesnard, Histoire de V Académie ftoinçaise^ p. 308.
Iç géniç, l'Académie n'en Q3t pas ipoin?, d^s qu'elle com'mencç à prendre cotileur, Texpreission fidèle d'un sièclç religieux et monarchique, L'esprit courtisan des académiciens convertit d'abord l'Académie en une sorte de chapelle consacrée au cuUç royal , et desservie humblement par les plus beaux génies. Puis l'esprit théologique y pénètre, y joue le rôle prépondérant qu'y jouera plus tard l'esprit philosophique, et, à la fin du règne, la bulle Unigmitus devient le drapeau sous lequel la littérature donne ouvertement la main à la politique. Sous la Régence, on voit éclater bientôt la lutte entre l'esprit du siècle qui n'est plus et l'esprit du siècle qui commence. L'exclusion de l'abbé de Saint-Pierre est la déclaration de guerre du vieux zèle monarchique du xv!!"" siècle contre les idées philosophiques et libérales du temps nouveau. L'Académie est en retard sur la société. Mais Voltaire y entre en 1746, et bientôt après lui , par la brèche ouverte, s'élancent les encyclopédistes, et avec eux la philosophie, c'est-à-dire la forme littéraire de la politique , au jcvur siècle, comme au xvu' c'est la théologie. Sous Louis XYI, quand l'opinion publique s'enivre de ses désirs de réforme et de ses rêves généreux de félicité publique l'Académie, d'accord avec l'opinion , appelle dans son sein Malesherbes et Chastellux; elle veut élire Turgot, et, parson alliance avec les économistes, elle se rapproche de plus en plus de la politique. Enfin quand la la Révolution a émancipé la nation, quand chaque Français est devenu un citoyen, une partie de l'État , un homme politique virtuel, la politique, la forme par excellence de l'activité intellectuelle au xix* siècle, entre à l'Académie, non plus sous le nom de la théologie, de la philosophie, de l'économie politique, mais sous son propre nom , et par le droit évident que le talent de parler ou d'écrire, appliqué au gouvernement des peuples , a de siéger dans le sénat des lettres, quand c'est un vrai talent, et non une invention
de Tesprit de parti. Ainsi, dans toute la suite de son histoire, r Académie s'est développée parallèlement à la société française ; elle en a réfléchi les idées, les sentiments et quelquefois les passions. Ce mouvement de plus en plus marqué vers la politique qu'on a signalé dans l'Académie, n'est que le mouvement de la société même, entraînant par une attraction irrésistible l'Académie française dans ses propres Voies. Par ses élections, par ses discours, par les sujets des prix qu'elle propose, l'Académie s'est associée forcément à ce progrès perpétuel de la société dans la carrière politique. Elle s'est successivement recrutée dans des opinions diverses, tantôt d'accord et tantôt en dissidence avec les vues des gouvernements. Elle a été tour à tour du parti du pouvoir et du parti de l'opposition. Elle a porté dans l'un et dans l'autre camp des entraînements accidentels; elle est quelquefois tombée, comme on dit , du côté où elle penchait et oix la société penchait avec elle, du côté politique; elle a eu des faiblesses, elle a commis des fautes, et son nouvel historien, qui la respecte et qui l'aime, les confesse avec une entière franchise. Mais sous tous les régimes, quels qu'ils soient , elle a eu , en définitive, l'honneur de préférer à tous les partis le parti de l'esprit humain , et de défendre invariablement les droits de la pensée. C'est là son unité permanente, dans la diversité de ses opinions et de ses actes. Au-dessus des vicissitudes d'idées et de conduite que traverse nécessairement un corps électif et sans cesse renouvelé, on voit planer dans son histoire, depuis le milieu du ivra* siècle, les deux grands principes de liberté et d'égalité qu'elle n'a jamais abandonnés, dès qu'elle a eu conscience d'elle-même, et qu'elle ne pouvait déserter sans commettre une apostasie qui aurait été un suicide.
C'est précisément pour avoir gardé fidèlement cette liberté et cette égalité qu'elle tenait de son origine, que l'Académie
a couru ses plus graves dangers. Une phrase d*un discours académique de Thomas contre « les hommes qui croient avoir à se venger des lettres et de ceux qui les cultivent » atteignit au cœur l'avocat général Séguier, auteur d'un réquisitoire où il avait attaqué la liberté de penser et d'écrire. Séguier communiqua sa colère au chancelier Maupeou, depuis longtemps effarouché des hardiesses libérales de Thomas; Maupeou menaça le courageux académicien de l'envoyer à la Bastille, et l'Académie de la supprimer. Jamais l'Académie n'avait été dans un tel péril. Et cependant Maupeou , qui allait détruire les Parlements, n'osa pas supprimer cette compagnie littéraire qu'il appelait le Parlement des beaux-esprits. Il recula devant un coup d'État académique, comme s'il avait cru l'Académie ou plus populaire ou moins dangereuse qu'on ne lui disait, et, au lieu de jeter son orateur en prison, il rendit à Thomas la permission de parler dans les séances publiques, à condition qu*il serait sage.
Le principe d'égalité fut plus funeste à l'Académie que le principe de liberté. L'Académie, comme disait M. Royer- Collard, avait joui de l'égalité avant la nation ; elle avait contribué à l'établir entre les gens de lettres et les grands seigneurs, entre la naissance et l'esprit, et elle avait travaillé par là à préparer l'égalité civique, ^lus tard établie par la Révolution. Mais ce n'est pas la coutume qu'au lendemain de leur triomphe les principes victorieux se montrent reconnaissants envers les artisans de leur victoire. Dès la fin de 1788, l'opinion pubhque, qui aurait dû accordera l'Académie libérale du xvin* siècle une part du respect qu'elle prodigua d'abord aux états généraux, se prit à suspecter l'Académie, le premier domicile de l'égalité en France , comme si elle avait été le dernier foyer de l'aristocratie.
< Il est curieux, dit finement M. Mesnard, de voir atta-
558 ÉTUDES LlTTÉRAIKESs ET MORALES.
quée comme aristocratique une iûstitiitioti qui, dans notre ancien état social , avait plus que toute autre rapproché et confondu les rangs, mis Tintelllgence de niveau avec la noblesse de race, et constitué, comme oti Ta dit, une pairie littéraire^ où le prince du sang n'avait point de préséance sur le simple écrivain.... Mais cette égalité, fondée suf le mérite personnel et sur les talents de l'esprit , ne suffisait plus. L'intelligence était urie supériorité qui ofietisait à son tour. La république des lettres n'était point celle de tous; et dans cette république même, l'Académie était une élite, une oligarchie. Le jour oh les titres furent abolis, l'abbé Barthélémy put dire en parlant du duc de Nivernais : « Il c n'est plus duc à la cour, mais il l'est encore au Parnasse. > Mais il ne fallait plus de duc nulle part. D'ailleurs l'alliance que les gens de lettres avaient contractée & l'Académie avec les grands seigneurs, et qui était si propre à faire tomber la séparation des classes, n'était plus jugée comme une conquête de l'esprit d'égalité sur la vieille hiérarchie sociale, mais comme un dangereux contact qui avait communiqué à toute la compagnie les préjugés d'une caste impopulaire. L'urbanité, la politesse, dont s*étaif toujours piquée l'Académie, et jusqu'à ce soin qui lui était conQé de veiller sur la pureté de la langue, d'en conserver l'élégance et la délicatesse, tout cela répugnait aux instincts violents et souvent grossiers qui prenaient le dessus. Le moment approchait où le Dictionnaire même devait sembler Tœuvre la plus aristocratique, et comme une intolérable insulte à la liberté de la langue révolutionnaire. »
En effet, l'Académie, dénoncée par tous ses ennemis conjurés, par les patriotes ombrageux comme Lanjuiftais, par les médiocrités jalouses comme Palissot, par les déserteurs et les ingrats comme Chamfort, l'Académie eut, en 1793, l'honneur de succomber, avec l'égalité et la liberté publiques, sous les coups de cette oligarchie tyrannique qu'on appelle
la Convention. Mourir avec les principes qu'elle représentait, c*était pour l'Académie bien mourir; c*étaît se mon- • trer digne de renaître aux premiers jours d*ordre et de sécurité qui luiraient pour la France. Bientôt la République, réparant les ruines laissées par la. Terreur et fondant Vînstitut national, fendit aux lettres, sous le nom modeste de classe de littérature, une image affaiblie de 1* Académie française. Bientôt le premier Consul , bientôt l'Empereur» jaloux de rattacher le présent au passé, et d'entouret son pouvoir de Véclat de toutes les gloires, permit à la classe de littérature de revendiquer l'héritage de TAcadémie française , sinon d*en reprendre officiellement le nom , et la chargea de distribuer des récompenses littéraires, qui attestaient à la fois chez le mattre de la France le désir d'encourager les lettres et celui d*honorer un corps qu'il érigeait en tribunal de l'esprit. Sans doute quelques nuages troublèrent la bonne intelligence de l'Empereur et de l'Académie. Le discours de Chateaubriand faillit enfanter une tempête. Mais l'élection même de Chateaubriand et celle de Lemercier prouvent la liberté que l'Empereur laissait aux élections académiques, et c'est un fait digne de mémoire qu'un an après avoir raturé de sa main le discours de Chateaubriand, Napoléon désigna lui-même à l'Institut le Génie du Christianisme pour un des prix décennaux. Napoléon, qui comme Richelieu avait l'esprit superbe, et qui, comme lui, comprenait tout, devenait lui-même, après Richelieu, ce que M. Royer-CoUard appelait tout à l'heure un exemple frappant de la sympathie de la liberté pour les. lettres. Napoléon, qui , lui aussi, aurait bien voulu destiner à l'immortalité la littérature de son règne, avait la sagesse de laisser à l'Académie une indépendance relative, qui honore le gouvernement de l'Empire. L'Empire surveilla, il ne persécuta pas l'Académie. Il ne pesa pas sur ses élections,il ne dicta pas ses choix, il ne poussa pas les hom-
mes d'État du nouveau régime à disputer aux hommes de lettres les fauteuils académiques, et, quand le ministre Gbampagny refusa de se mettre sur les rangs pour succéder à CoUin d'Harleville, Champagny eut l'approbation de l'Empereur. Si l'on juge sans passion , si l'on tient compte de la toute-puissance que les institutions de la France donnaient alors au gouvernement, l'Empire fit un usage modéré de son autorité dans ses rapports avec l'Académie française, et l'Académie française conserva une dignité difficile à garder devant l'omnipotence. Cette épreuve périlleuse pour l'honneur des lettres et pour la modération de l'État fut en définitive honorable pour l'État et pour les lettres, et, par l'effet de ce progrès général de la société qui ressemble à la force des choses, l'Académie sous l'Empire fut moins grande, mais plus digne, que l'Académie sous Louis XIV, et Napoléon, moins ami des lettres que Louis XIV, montra plus de respect que lui pour l'indépendance de l'Académie.
Si l'Académie française a vécu sous tous les gouvernements et n'a pu périr que sous l'anarchie ; si, dès qu'elle a compris ses droits et ses devoirs, elle a défendu en France la cause de la pensée et représenté impunément l'égalité et la liberté, même sous les régimes à qui ces deux principes devaient le plus déplaire, c'est que l'Académie est une institution vraiment française , et qu'elle a des racines profondes dans les mœurs publiques de notre pays. Depuis sa naissance jusqu'à nos jours, elle a été souvent en butte aux dénonciations politiques, comme aux épigrammes littéraires, et presque toujours les gouvernements ont été plus modérés à son égard que les partis : Maupeou lui-même a eu moins de passion contre l'Académie que l'académicien Séguier. « Mais, pour l'honneur du pays, il ne suffit pas que chez ceux qui gouvernent il n'y ait aucune intention de porter atteinte à une institution respectable; il ne faut pas que
ÉTUDES UTTÉRAIRES ET MOIIALES. 561
Topinion publique semble prête à la trahir et à prévoir sa chute, avec la résolution d'y applaudir : ce serait trop d'aveuglement et de légèreté de la part de ceux qui aiment sincèrement les lettres et leur liberté. Qu'ils laissent de câté de vulgaires préventions, des jalousies mesquines, d'étroites questions de personnes , et qu'ils se demandent sérieusement si, le jour où l'Académie française tomberait, notre république littéraire ne perdrait rien de sa dignité et de ses franchises. » Telles sont les conclusions de M. Mesoard; tous les amis des lettres en approuveront la justesse. L'Académie française, tant qu'elle restera dans la mesure de son droit et dans la vérité de ses traditions, n'a rien à craindre du pouvoir, trop raisonnable pour céder aux suggestions des ultras de son parti. Le danger, s'il y avait un danger, viendrait non de l'État, qui n'a pas l'intolérance que les ultras lui souhaiteraient, et qui supporte dans un corps monarchique et séculaire l'exercice régulier des libertés aacdémiques , comme le jeu naturel de l'institution ; le danger viendrait plutôt de l'injustice de l'opinion , aisément prévenue contre les corps privilégiés, qu'on lui représente comme hostiles aux principes mêmes dont ils sont les gardiens. Je connais peu de livres qui soient plus propres que celui de M. Mesnard à éclairer l'opinion publique, qui méritent plus de conûance, et qui puissent exercer plus d'autorité, parce que je n'en connais guère où il y ait plus de modération persuasive, plus de raison et plus d'esprit.
{Journal des Débats, 14 mars 1867.)
FIN DU TAOISliMB VOLUME.
lu at;