‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 5)Chapitre 66 sur 67 · INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE DE 1830 A · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE DE 1830 A

SUR l'esprit pubuc et sur les moeurs,

par M. Manche de Loisne, secrétaire général de la police h Lyon.

Que H. de Loisne me pardonne 1 mais, le dirai«je? il a procédé à l'égard de la littérature comme l'administration à laquelle il atppartient procède à l'égard de la société. La police n'a guère affaire qu'aux personnes suspectes, elle ne s'occupe pas des honnêtes gens. H. de Loisne s'attache presque exclusivement aux écrivains mal pensants et mal notés; il appréhende au corps un certain nombre depertur^ bateur^ du goût et de la morale publique; il laisse de côté les bons citoyens de la république des lettres. Évidemment il a pensé qu'il existe dans le monde Uttéraire un certain nombre de chefs de complots et de conspirateurs contre la saine raison, comme il y a dans la société des révoltés contre la loi , et qu'on sauve la littérature en mettant la main sur

les uns, comme on protège la société en arrêtant les autres. Ce genre de critique administrative a son utilité sans doute : on rend service au public en lui dénonçant les mauvais livres; mais on ne fait pas l'histoire de l'influence de la littérature sur les mœurs, quand on ne parle pas des bons, pas plus que , pendant la première révolution , on n'a fait l'histoire de la monarchie française en racontant les crimes des rois et des reines. Ouvrez le livre de H. de Loisne, vous y trouvez les noms de tous les suspects : mais vous y chercherez en vain ceux de MM. Guizot, Yillemain, Cousin , Saint- Marc Girardin , de Rémusat , Mérimée, Sainte-Beuve , Yitet , Ampère, etc. Il n'y a pas la moindre place pour les honnêtes gens de la littérature. Ce livre n'est, malgré son titre, ni une histoire littéraire ni une thèse de morale : c'est un procès-verbal contre les romanciers immoraux et les dramaturges dépravés.

Je n'insisterai pas longtemps sur les omissions innombrables commises par M. de Loisne. U a passé sous silence non-seulement des écrivains de preniier ordre , mais des genres tout entiers de littérature, la critique, par exemple, et les sciences morales, qui ont produit, de notre temps , de si nobles ouvrages et de si grandes renommées.

U ne s'occupe un peu sérieusement que des genres populaires, sans doute parce qu'ils ont une action plus directe sur les mœurs, le thé&tre et le roman, et encore n'a-t-il tracé du théâtre contemporain qu'une esquisse bien incomplète. On s'étonne de ne pas rencontrer en le lisant des noms déjà célèbres depuis longtemps, ou des noms qui le deviennent, celui de M. de Vigny, par exemple, ou celui de M. Ponsard. On n'a pas , cependant, analysé l'influence du théâtre sur les mœurs , parce qu'on a répété après tant d'autres que M. Scribe est immoral : j'ajouterai qu'il faudrait plutôt dire amoral ^ car on doit inventer un mot nouveau pour exprimer avec justesse cette indifférence pour les

principes qui n'est pas précisément de la perversité. Je voudrais que, dans cette étude superficielle deTinfluence du théâtre sur les mœurs, M. de Loisne eût au moins distingué rimmoralité de YamoraliU : Tune implique la préméditation du mal et la conscience de l'erreur; l'autre n'est dans l'écrivain que Fabsence de cette haine vigoureuse contre le mal et les méchants dont parle Molière, l'absence de parti pris contre les erreurs et les vices, l'indiflérence en un mot. Le théâtre moderne a péché souvent par immoralité , plus souvent encore par indifférence. U ne s'est pas dit toujours, comme semble le supposer M. de Loisne : < Je vais me donner le plaisir de représenter le mal, pour le faire aimer. » Hais , par sa complaisance à le peindre , il a paru le tolérer, et il s'en est fait complice sans le savoir, aux yeux des moralistes sévères , quand il prétendait seulement à passer pour un grand peintre aux yeux des beaux esprits. Lorsqu'un auteur dramatique représente le mal, la société, pour qui le tableau est fait, a le droit de lui demander autre chose que l'exactitude de la ressemblance.

Ceux de notre temps ont fait des daguerréotypes de la société , avec l'impassibilité du soleil qui éclaire sans émotion le bien comme le mal, et reproduit avec la même sérénité sur la plaque d'argent de l'artiste la laideur ou la beauté, un bouge ou une cathédrale, une scène de vertu ou une orgie. Ils ne pensaient qu'à l'œuvre d'art, ils oubliaient l'obligation morale. On a traité la société française comme si elle n'avait été qu'une académie. La société ne vit pas d'œuvres d'art; elle vit de bonnes mœurs et de bonnes actions.

L'inspiration morale a donc manqué souvent aux œuvres dramatiques de notre temps ; mais ce n'est pas une raison pour n'y voir que la préméditation de la corruption. Sans être casuiste , on peut distinguer, et ce n'est pas faire de

la morale aisée que de ne pas confondre la perversité avec rindlfférence.

C'est contre le roman contemporain que M. de Loisne, non sans raison , a montré le plus de sévérité. Le chapitre où il Faccuse est le meilleur de son livre : il occupe à lui seul la moitié du volume. Je ne reproche pas à Fauteur cette prédilection. Le roman est peut-être le genre de littérature qui, de nos jours , a exercé le plus d'influence sur les mœurs. Occupons-nous donc du roman. Son influence a-t-elle été bonne ou mauvaise? Si elle a été mauvaise, et telle est son opinion , puisqu'il appelle le roman un grand coupable , faut-il s'en prendre uniquement aux romanciers? Sont-ils seuls responsables? ont-ils fait le mal les premiers , ou l'ont-ils continué seulement? Questions intéressantes, sans doute, sinon très-neuves, et sur lesquelles j'essayerai de m'expliquer: c'est la meilleure manière d'indiquer à M. de Loisne juste le point où je cesse d'être de son avis; il verra que je suis à la fois aussi sévère et plus indulgent que lui.

Ce n'est pas H. de Loisne qui a le premier dénoncé la mauvaise influence du roman contemporain. Que de fois l'a-t-on accusé , depuis le jour surtout où , désertant les gros volumes, plus lents à circuler dans le monde , il s'est divisé en feuilles légères*, qui , chaque matin , se glissent dans nos maisons par les portes entr'ouvertes, et pénètrent au cœur du foyer avec les nouvelles de la politique et les lettres de nos amis ! Que de voix prévoyantes se sont éle* vées dans la chaire chrétienne, et dans la presse elle-même, pour nous dire : < L'ennemi est à vos portes! » L'ennemi s'avançait dans nos murs, comme le cheval de Troie , d'un pas plus léger sans doute , mais amené comme lui par la main des jeunes gens et des femmes ; et il avait la voix si douce, il savait de si curieux récits, que nous étions là tous rassemblés et désarmés autour de lui. Nous ne voyions pas

qu'au rebours de ces chantres divins de la fable, qui bâtissaient en chantant les murs des villes, nos romanciers ébranlaient en parlant les remparts de la société. Ce sera pour Tavenir un des plus prodigieux sujets d'étonnement que cette folie d'un grand pays qui , comme le héros de Cervantes, perdit momentanément la raison à force de lire des romans. Encore le chevalier de la Manche était*il pardonnable. Dans ses livres de chevalerie il lisait sa propre histoire; c'était lui qu'il reconnaissait sous les noms d'Amadis de Gaule ou de Palmerin d'Angleterre. Sa ressemblance avec eux était en même temps une séduction et une excuse. Hais nous , plus naïfs que lui , ce qui nous charmait » ce n'était pas cette image flatteuse de nous-mêmes, reconnue dans des fictions bienveillantes; c'était la caricature, ou plutôt la calomnie vivante de notre société, vue dans un miroir imposteur. Ce qui nous transportait de plaisir, c'était le mal qu'on nous disait de nous : nous, de bons citoyens, après tout, et d'honnêtes gens, incapables du plus léger de ces délits et de ces crimes dont on accusait notre noirceur imaginaire , nous disions : < Gomme c'est ressemblant I > et nous trouvions intéressantes des passions coupables que nous n'avions jamais eues; héroïques, des vices que nul ne nous connaissait : aussi n'avons-nous pas vu où l'on nous conduisait Malgré les avertissements des sages qui nous répétaient : c Prenez garde, le feu est chez vous! * nous avons fait comme ce philosophe chinois, qui lisait Gonfucius pendant que l'incendie dévorait sa maison : c Attendez , répondait-il , je finis mon chapitre. » Nous aussi nous avons voulu finir notre chapitre ; et quand nous avons laissé tomber le livre, le pays était en feu.

Je n'exagère, ce me semble, ni la cause du mal ni ses conséquences. Qu'on se rappelle ces livres dont une presse cupide multiplie à bas prix, encore aujourd'hui, les exemplaires, comme pour lutter contre l'oubli qui commence.

Qu'on prenne le roman dans les trois genres où il s*est pro« duit avec le plus d*éclat : le roman intime, leroman his-* torique et le roman de mœurs. Le premier a faussé la conscience, le second a faussé Thistoire, le troisième a faussé la société. M. de Loisne , je l'espère, ne me trouvera pas trop indulgent.

Le roman intime a prêché l'indépendance du génie individuel, au lieu de la subordination de l'homme dans la so* ciété, l'orgueil au lieu de la modestie, l'égoïsme au lieu du dévouement. Il a, comme autrefois le démon, transporté l'homme sur la montagne, et lui a montré tous les royaumes de ce monde, c'est-à-dire toutes les carrières ouvertes à son activité et à son travail. Seulement, au lieu de lui dire : « Choisis, » il lui a dit : « Ne choisis pas, tout cela est indigne de toi. Reste sur cette cime déserte, tu es plus grand dans ta solitude que tous les pygmées qui s'agitent à tes pieds, usant leurs jours dans le travail et leurs nuits dans les veilles. Reste ici, debout dans ton oisiveté, dans ta mélancolie, c'est là le seul séjour qui convienne à un grand esprit. Il faut qu'il s'éloigne des hommes, pour vivre entre les nuages du ciel et les vagues de la mer, pour maudire le Créateur, qui a si mal fait le monde, pour maudire la créature, si faible et si méprisable ; enfin, pour se consumer dans la contemplation indolente de sa sauvage grandeur. Enfin, sois Manfred, sois René; combine Chateaubriand et Byron : c'est un plagiat sans doute, mais c'est le plagiat le plus original à faire depuis qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. » On sait si le roman intime a conquis des disci«ples. Que de contrefaçons misérables nous avons vues de Chateaubriand et Byron ! que de pftles copies de René ! que de parodies de cet orgueil maladif, de cette ambition dévorante, de cette insolente oisiveté!

Le roman historique a faussé l'histoire. Il en a fait tantôt un pamphlet du passé contre le présent, tantôt un conte de

fées; et c'est lui malheureusement qui, depuis plus de dix ans, l'enseigne à notre pays. On ne lit plus guère, dans Voltaire, le Siècle de Louis XIV; on Tétudie à l'école des Trois Mousquetaires. Encore ne sont-ce là, pour ainsi dire, que les jeux innocents du roman historique. A mesure qu'en travestissant l'histoire il émoussait dans l'esprit public le goût et le sens de la vérité, l'histoire, pour rivaliser avec lui d'intérêt dramatique, s'est travestie en roman, a falsifié les événements, déguisé les personnages ; elle s'est menti à elle-même, elle a menti à ses lecteurs, corrompu leur raison, jeté au vent le seul fruit salutaire que l'homme puisse tirer des faits accomplis, l'expérience, et substitué à leurs enseignements la logique de ses erreurs ou la fantaisie de ses passions.

Le roman de mœurs, sous prétexte d'observation profonde et de découvertes inédites dans le cœur de la société, n'a peint que ses ridicules, ses défauts et ses vices. Il y a, dans GvUiver, une ville où tout le monde est bossu et où les tailles droites sont des singularités malheureuses. Le monde, dans le roman de mœurs, n'est qu'une vaste collection de difformités morales : en résumé, il ne se compose que de dupes et de fripons. Le grand art, c'est de n'être pas l'une et de ne pas paraître l'autre. Si, par hasard, le roman introduit un honnête homme en si bonne compagnie, c'est ou pour montrer combien est naïve cette vertu qui spécule si mal et réussit si peu, ou pour le livrer pieds et poings liés à l'oppression des malhonnêtes gens; dans ce cas, le roman a bien soin de prendre ceux-ci parmi les patriciens et celui-là parmi les prolétaires, pour ajouter à ses combinaisons dramatiques la saveur d'une haine implacable entre les classes de la société. Quelquefois, au contraire, au lieu de peindre la société plus laide qu'elle n'est, le roman la peint plus belle, mais de façon alors que sa peinture devienne une utopie propre à fasciner l'imagination, et que

ridéal paraisse une satire sanglante de la réalité. Dans ce monde ainsi doublement calomnié, ou par Texcès de la laideur ou par l'excès de la beauté, dans ce monde où la vertu n'est plus qu'un sot calcul, puisque le vice est une habileté, il est clair que le seul roi, c'est l'argent. Aussi, de temps en temps, le roman a-t-il soin de faire paraître quelque héros qui devient maître souverain de la société parce qu'il est duc ou prince d'Allemagne, ou que, dans une tle déserte, il a découvert un trésor; et alors, son lingot d'or à la main, comme autrefois les fées avec leur baguette, ce personnage redresse les torts du genre humain. Il juge, il récompense, il châtie. Et en cela le roman est puéril comme un conte d'enfants, parce qu'en donnant à ses héros la puissance illimitée de l'or, il supprime toutes les difficultés; il est immoral, parce qu'il substitue l'homme à la loi ; il est impie, parce qu'il met un millionnaire à la place de la Providence. En un mot, au sein de leurs différences, ces trois genres de rdtnan conservent un caractère commun. Pamphlets, utopies ou satires, ils aboutissent tous à cette conclusion : c'est que la société est mal faite, et qu'il faut changer la société. Jusqu'ici je suis d'accord avec M. de Loisne. Mais soyons équitables, et ne prêtons pas au roman contemporain plus de torts qu'il n'en a. A-t-il créé le mal, comme le pense M. de Loisne? Je ne le crois pas. Le mal existait dans les Ames. Je n'en veux pour témoins que les complices que le roman a trouvés dans les meilleurs esprits. M. de Loisne estime lui-même qu'il fallait être insensé pour applaudir à l'éloquence de Lèlia. Et cependant, quand Lèlia parut, que disait un des écrivains éminents de ce temps-ci ? liO passage est curieux, et vaut bien qu'on le cite : < Patience 1 patience! voici venir la prétresse, la véritable proie de Dieu. Le sol a tremblé sous le pieds impétueux de Lélia; elle parait, et d'un bond elle s'est mise à la tête, non des femmes, mais des hommes. Bacchante inspirée, elle mène dans la

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société le chœur des intelligences qui la suivent ardemment. Poursuis, Lélia^ poursuis ta marche triomphalement douloureuse. Tu t*es dévouée; ne fléchis pas : obéis à ton Dieu. Il t*a envoyée, après la protestante et la juive, pour être, à la clarté du jour, le poëte des idées de l'infini. Les voiles ne te conviennent pas, les idées te vont mal. N'abdique pas la sublime effronterie de ton génie. Renouvelle les lois de Tamour et de Thyménée. Chante, ne pleure pas ; et, loin de te laisser consumer par le feu divin que recèlent tes flancs, verse-le sur le monde *. > Depuis, je le sais, M. Lerminier. moins lyrique, est venu à résipiscence, et l'on peut mesurer, par la sagesse plus édifiante de ses idées d'aujourd'hui, la distance qui le séparait alors.de la saine raison. Si des esprits comme le sien ont pu se laisser autrefois aveugler à ce point, n'est-ce pas que le bon sens public était bien malade? Ce n'est donc pas le roman, qui nous a donné cette maladie morale dont nous avons été attaqués; il l'a sans doute aggravée, mais elle date de plus loin. Pour en surprendre l'origine, il faut remonter en arrière, au delà de René, de Werther et d*Obermann. On a souvent accusé ces trois livres, les deux premiers surtout. Ce ne sont pas eux, non plus, qui ont créé la maladie : ils l'ont dépeinte. Mais le monde juge ainsi. Quand une société est malade, il se produit certains ouvrages singuliers, où son mal est décrit avec une vérité si saisissante, que, plus tard, quand le mal s'est développé , la société s'imagine que le livre a causé ce que simplement il a décrit. Toute civilisée qu'elle est, elle recommence l'erreur des sauvages qui accusaient un Européen d'avoir fait l'éclipsé qu'il avait prédite. Ni Chateaubriand ni Gœthe n'ont été les auteurs du mal ; ils l'ont vu avant tous les autres, voilà tout. Il y a, dit-K>n, dans les ports de mer, certains hommes doués d'une merveilleuse puissance

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