‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 1 sur 85 · ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

ACADÉMIE FRANÇAISE

Réception de M. de Sacy.

C'est jeudi dernier, 29 juin, que M. de Sacy, rédacteur en chef du Journal des Débats^ a pris possession du fauteuil vacant par la mort de M. Jay, ancien rédacteur en chef du ConstitutionneL Par une fortune singulière, le directeur de l'Académie, chargé d'introniser et de présenter le récipiendaire, était M. de Salvandy, ancien rédacteur des Débats. Le journalisme se trouvait trois fois représenté dans cette so« lennité :par l'académicien dont on célébrait la mémoire, par le nouvel élu qui lui succédait, et par l'orateur éminent qui les louait tous deux. C'était donc un beau jour pour la presse, intéressée tout entière au choix de l'Académie, et M. de Sacy a fait ressortir avec beaucoup de bonne grâce et de modestie le caractère pour ainsi dire collectif de son élection : « Je m'honore, a-t-il dit, de la partager avec mes confrères. J'osais croire qu'ils regarderaient ma nomination comme leur propre succès. Je suis heureux et fier de ne m'étre pas trompé. » M. de Sacy en effet n'a pas été déçu dans son

avaient pour eux le droit des vainqueurs, et qui n*ont recueilli au bout de la carrière que cette modeste couronne : l'estime des hommes de bien! Combien y en a-t-il qui, pendant qu'ils traversaient, au premier rang des journalistes, les temps prospères où le journal était si puissant, n'ont jeté un regard d'envie que sur ces fauteuils de l'Académie française, la plus noble des récompenses, la plus désintéressée des ambitions! Combien enfin ont eu le droit de rendre à leur propre caractère ce beau témoignage que l'auditoire tout entier a couvert d'applaudissements en écoutant M. de Sacy:

« Je n'ai pas cherché, vous le savez, messieurs, à me parer de titres étrangers, lorsque je suis venu solliciter vos voix, et à grossir mon humble bagage par des promesses d'avenir. Je l'ai dit à chacun devons: je n'ai jamais fait que des articles de journaux ; selon toute apparence, je ne ferai • janlais autre chose. C'était ma vocation. Je l'ai remplie de mon mieux. Je l'ai remplie dans un moment où les journaux ont joué, à tort ou à raison, un rôle dont personne ne leur conteste l'importance, et exercé quelque^hose de l'influence populaire qu'exerçaient à d'autres époques le théâtre et la chaire. Tant que les luttes ardentes de la politique ont été permises, j'y ai pris part sous le voile d'un anonyme que la loi autorisait. Pendant vingt ans de combats journaliers, j'ai défendu ce que l'on appelait alors la cause de l'ordre et de la liberté. Depuis que, par une conséquence inévitable de l'anarchie, l'usage a été réfréné avec l'abus, et que la liberté a dû subir les lois faites pour la licence, je n'ai pas désespéré des journaux, de ces journaux dont peut-être ceux même qui les maudissent le plus auraient un jour regretté l'absence ! La critique littéraire nous restait ; nous nous y sommes réfugiés sans regret pour nous-mêmes, et plût à Dieu que des devoirs de reconnaissance et d'amitié ne m'eussent pas obligé de reprendre une position moins paisible

et moins douce! En un mot, F Académie, vous ai -Je dit, messieurs, qui ne dédaigne aucune des formes sous lesquelles se manifeste l'empire des lettres, veut-elle donner à la presse quotidienne une petite place dans son sein? Je me présente sans me faire illusion sur la valeur de mes titres personnels, mais aussi sans rabaisser ceux de cette presse à laquelle je m'honore d'appartenir; sans prétendre que j'aie échappé aux écueils inévitables d'une discussion de tous les jours, où l'on serait sans chaleur et sans âme si l'on était sans passion , mais en protestant avec énergie contre Tinjuste réprobation qui ne veut voir dans les journaux qu'une spéculation sur la crédulité du public, et dans les journalistes que des organes plus ou moins intéressés des factions ou du pouvoir. Je cherche dans mon cœur : je n'y trouve que l'amour de la justice. Du moins, après vingt ans d'une vie de discussion politique et littéraire, puis-je, la main sur la conscience, répéter ce vers que prononçait un grand poëte du siècle dernier au milieu même de l'Académie :

Aucun fiel n'a jamais empoisonné ma plume. >

A travers un tel langage se montre comme sous un voile ^ transparent l'âme d'un honnête homme et d'un sage : c'est là la grâce et le charme infini de ce discours qui fait aimer l'écrivain, parce qu'il le fait naïvement connaître par sa simplicité persuasive , j'oserais presque dire par sa candeur. Il n'y a là aucune rhétorique. M. de Sacy trouve toujours pour sa pensée les formes les plus naturelles, celles qui attirent le moins l'attention et visent le moins à l'effet. A force de discrétion et de modestie dans le style, il réussit à donner le change au public, à dérober ses mérites, et à faire passer presque incognito des qualités charmantes qui, un peu plus accusées, enlèveraient l'auditoire. Il est parvenu ainsi, en ajoutant à la simplicité de la diction celle du débit, et en s'abstenant, comme d'un charlatanisme, de

souligner la pensée par l'expression , et Texpression par la lecture, il est parvenu, dis-je, à dérouter plusieurs fois l'auditoire qui projetait d'applaudir à la fin d*une période, et à dissimuler quelques traits heureux qui auraient été arrêtés au passage, et salués malgré eux, s'ils s'étaient laissé reconnaître. Mais ils seront démasqués à la lecture. Il sera impossible à M. de Sacy, une fois attaché aux colonnes du journal, de tenter une nouvelle évasion. Quoi qu'il fasse, il n'empêchera pas son discours de paraître au public lettré un des plus distingués, un des plus fins, un des plus délicats qu'on ait prononcés depuis longtemps devant l'Académie.

M. de Salvandy a fermé, en répondant à M. de Sacy, l'espèce de cycle oratoire qu'il avait ouvert par les réceptions de M. Dupanloup et de M. Berryer. On l'a vu porter dans des sujets si divers une égale abondance, la même élévation de sentiments, le même éclat d'esprit, les mêmes illuminations de style. Sa réponse à M. de Sacy, aussi brillante, et plus spirituelle encore peut-être que ses discours précédents, avait de plus un attrait assez rare dans les solennités académiques : elle a cessé quelquefois d'être une oraison funèbre et un compliment de bienvenue, pour devenir une discussion animée, chaleureuse, éloquente. M. de Salvandy venait de faire à son tour l'éloge de M. Jay, déjà esquissé avec beaucoup de finesse par M. de Sacy; il avait apprécié les titres du récipiendaire, tracé vivement un fragment de l'histoire du Journal des Débats^ et achevé de M. Berlin l'atné un portrait supérieur, digne traduction de la peinture par l'éloquence, s'inspirant du chef-d'œuvre de M. Ingres! Il est arrivé alors un moment où le journaliste s'est retrouvé sous l'académicien , et où l'éloge a fait place, je ne dis pas à la polémique, mot trop vif pour caractériser une discussion si académique, mais à une véritable argumentation contre une opinion de M. de Sacy.

Parlant de l'histoire de Richelieu par M. Jay, M. de Sacy avait signalé Textréme indulgence de Thistorien pour « ce terrible cardinal qui fut si grand au dehors et si terrible au dedans. > Richelieu , avait-il dit, qui entendait à merveille les intérêts de sa gloire, s'est assuré par la fondation de l'Académie française un retour d'apothéoses publiques qui ont formé peu à peu l'opinion générale, et étouffé la voix des contemporains.

« On a loué invariablement le cardinal de Richelieu d'avoir porté les derniers coups à la puissance des grands, comme si nous avions dû nous féliciter beaucoup de ne plus trouver que des courtisans là où nos pères trouvaient des gentilshommes, remuants quelquefois, il est vrai, mais libres de langage, de fortune et de cœur; comme si c'était une désirable organisation sociale que celle qui ne place aucun intermédiaire entre les masses et le trône, et qui expose une nation à flotter éternellement de l'anarchie au despotisme, du despotisme à l'anarchie ! Otez cependant cette prétendue nécessité d'abaisser les grands et de faire fléchir tous les genoux devant un pouvoir unique, quel nom donnerez-vous à cette justice impitoyable qui n'avait pas un pardon pour le petit-fils du connétable de Montmorency ? »

M. de Salvandy a pris la défense de Richelieu : « Pour la première fois, a-t-il ingénieusement répondu, le grand cardinal s'est vu faire son procès dans cette enceinte. Vous savez qu'il est en bons termes avec ses juges. lia composé le tribunal. Par malheur, cela lui arrivait aussi de son vivant, et nous tenons compte à M. Jay d'avoir fait justice sans réserve de ses poursuites impitoyables, de ses justices irrégulières et sanglantes. Mais, monsieur, accepterons-nous sur sa politique même la sévérité de votre jugement ? » Ici M. de Salvandy a cherché à démontrer que Richelieu n'a pas froissé les grands seigneurs à titre de grands sei-

gneurs, mais à titre de factieux et d'oppresseurs qui tenaient sous le joug la couronne, le peuple et la noblesse même ; qu'il n'avait pas renversé une institution, mais un abus ; enfin qu'il avait refait la monarchie, sauvé la France, sauvé la noblesse, et que la noblesse n'avait cessé de vivre et de s'illustrer ni après Richelieu, ni pendant la Révolution, ni aujourd'hui même, en pleine démocratie, par l'éclat des talents littéraires et par les armes ; et pendant qu'il traçait ce longLétat de services de l'aristocratie, tout à coup, entraîné par rélan de sa pensée, il nous a transportés, comme d'un coup de baguette inattendu, du camp des Turenne, des Luxemboug, et des Vauban , dans celui du général Pélissier, sous les murs de Sébastopol. L'auditoire le suivait emporté comme par l'éclat d'un clairon, et perdait un peu de yue la question historique, point de départ de cette digression brillante. Aussi ne saurais-je dire en faveur de quelle opinion le public semblait pencher, et qui des deux, de l'accusateur de Richelieu, ou de son avocat, a décidément gagné sa cause. On les a tous deux applaudis, et peut-être avaient-ils tous deux raison ; seulement l'un parlait en historien, au nom de la justice, l'autre en académicien, au nom de la reconnaissance. C'était un tournoi de beaux sentiments. Il n'y a pas eu de vaincu.

En chroniqueur fidèle, je ne dois pas omettre une autre rencontre, un peu moins marquée d'ailleurs, et toujours aussi courtoise, entre le directeur de l'Académie française et le nouvel élu. M. de Sacy avait loué la modération de l'Académie, que les partis accusent tour à tour de sacrifier la philosophie au bigotisme et la religion au voltairianisme, parce qu'elle se tient à égale distance de Tinlolérance philosophique et de l'intolérance religieuse. M. de Salvandy a-t-il pensé que cette position , singulièrement honorable pourtant, de médiatrice, ne convenait pas à l'Académie? L'at-il regardée comme une attitude de neutralité indigne d*un

ÉTUDES LITTÉRAIRES ET MORALES. Il

grand corps qui doit prendre parti en de si graves sujets ? Je ne sais, mais voici sa réponse :

« M. Jay traça ce tableau du xviii« siècle, le plus animé de ses écrits, à mon avis le plus éloquent et Tun des plus remarquables ; car il met en lumière les grands côtés de son sujet, louant tout sur bien des points où vous distinguez, mais plus logique peut-être que s'il eût distingué davan^ tage. Il est de ceux qui m'étonnent toujours , passez-moi cet aveu, en croyant qu'on proteste pour la liberté, la justice, la tolérance, ces grandes et saintes choses, quand on fait Fapologie d'hommes et d'idées qui furent sans tolérance pour le christianisme, qui enfantèrent la Terreur, et ne laissèrent debout, au dernier jour du siècle, sur l'horizon de la patrie et sur celui du monde , que l'épée du 18 brumaire. »

Certes personne ne peut prendre M. de Sacy pour un voltairien. En parlant de Voltaire, dans son discours, il avait fait ses réserves; il répudiait du voltairianisme le scepticisme, la licence, l'impiété; il admirait dans Voltaire * la vivacité du bon sens, l'amour généreux de la tolérance , la défense persévérante des droits de l'humanité. » Cet esprit de justice et d'impartialité, qui animait M. de Sacy parlant du xvm* siècle, M. de Sacy en faisait honneur à l'Académie elle-même, qu'il ne compromettait pas en lui prêtant des sentiments si sages. M. de Salvandy, dans son désir affectueux de tirer davantage à lui le récipiendaire, ne lui a pas permis de se reposer sur cette limite où M. de Sacy prétendait s'arrêter : il a essayé de le piquer au jeu, en lui indiquant par allusion qu'il manquait de logique ; il a tenté adroitement, en louant avec effusion les belles préfaces de saint François de Sales et de l'Imitation de Jésus-Christ, d'engager plus avant M. de Sacy contre le xvm* siècle ; il a opposé ainsi l'admirateur des saints au défenseur des philosophes, comme s'il fallait absolument, pour être consé-

quent soi-même, haïr les philosophes quand on aime les saints, et comme si les préfaces de M. de Sacy étaient le désaveu de ses articles. Cette fois, je ne m'abstiens pas d'opiner, comme tout à l'heure quand il s'agissait de Richelieu, et je me range tout entier du côté de M. de Sacy : M. de Salvandy ne s*en étonnera pas, lui qui m*a déjà fait Thonneur de me reprocher mon modérantisme en pleine Académie, et il me pardonnera cette impénitence. Je suis tout à fait de l'école indépendante et modérée de M. de Sacy : comme lui, j'aime les saints et j'admire les philosophes; il n'y a là ni indifférence ni contradiction, parce qu'on aime les saints avec son cœur et qu'on admire les philosophes avec son esprit." Les idées excessives m^effrayent. J'ai peur que les jugements tout d'une pièce , sans réserve, sans nuance, portés sur les hommes et sur les opinions, ne soient moins vrais, au fond, que les transactions en apparence inconséquentes, qui plaisent aux esprits calmes, parce qu'ils savent qu'en ce monde . les choses ne sont pas simples ni les hommes tout à fait bons ou tout à fait méchants. J'admire l'élévation de pensée de M. de Salvandy , et l'éclat de ses images me charme. Mais est-il vrai que la Terreur soit sortie de l'Encyclopédie et du Dictionnaire philosophique, et que les mains des philosophes aient forgé l'épée du 18 brumaire? Nous sommes excusable d'en douter, puisque Napoléon lui-même s'y est mépris : il n'aurait pas eu cette aversion pour les idéologues , s'il avait reconnu en eux les ouvriers, volontaires ou non, de son pouvoir. Mais trop clairvoyant pour s'abuser, il savait que l'esprit d'indépendance du xvni* siècle, qu'ils représentaient au xix% peut, momentanément, par l'effet des excès commis, aboutir à l'intervention répressive du pouvoir absolu, mais que de sa nature il en est le plus redoutable adversaire. Aussi je regrette qu'un écrivain aussi équitable, aussi généreux que M. de Salvandy, ne se contente pas des réserves que nous faisons à l'endroit

du xviii* siècle, et qu'il exige de nous, pour être complètement satisfait, une malédiction sur la philosophie que nous ne pouvons pas, que nous ne voulons pas prononcer. Mais pourquoi insisterais-je? j'aurais mauvaise grâce à soulever une discussion, alors que M. de Salvandy a tout au plus indiqué une objection en passant, avec beaucoup de mesure et de courtoisie. Au plus léger choc, je l'avoue, j'ai pris feu pour une cause qui est celle de M. de Sacy,la mienne, celle du Journal des Débats, celle de la Revue de l'histructwn puèli^ que. Mais l'avantage des sentiments modérés, c'est qu'ils permettent, une fois la dissidence marquée, de revenir tout entier à l'éloge; et, quoique M. de Salvandy soit mal disposé pour les distinctions, après avoir librement distingué ce qui dans son discours me semble un peu moins juste et moins vrai, je ne crois pas manquer de logique en admirant tant de pages tour à tour éloquentes et spirituelles, pleines d'agrément ou de splendeur.

M. de Salvandy a dignement achevé dans cette séance la trilogie oratoire qui Ta mis successivement en présence de la chaire, de la tribune et du journal. Après avoir été trois fois éloquent dans un intervalle si court, il pourra rentrer, comme il l'a dit, dans l'ombre et le silence, mais non pas dans l'oubli : le public se souviendra longtemps d'une magistrature académique si féconde et si bien remplie.

{Revue de Vlfutruction publique, 8 juillet 1855.)

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