‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 2 sur 85 · ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

ACADÉMIE FRANÇAISE

Réception de M. Legouvé.

Depuis la réception de M. Scribe, de piquante mémoire, il n'y a pas eu à l'Académie française de séance moins rigoureusement académique que celle de jeudi dernier ; ou plutôt ce n'était pas une séance académique, dans le sens grave et solennel du mot; c'était une comédie de salon, très-amusante, très-spirituelle, comme on n'en voit guère au tlîéâtre, représentée en plein jour sous la coupole de rinstitut, entre les statues un peu surprises de Bossuet et de Pénelon, et applaudie à outrance, comme on n'applaudit .pas toujours à l'Académie. Le public, plus nombreux que jamais, avait un air de fête, comme la salle du Théâtre- Français, un jour de première représentation, quand on est sûr d'un succès. Les femmes surtout rayonnaient de plaisir : on aurait dit qu'elles se sentaient de moitié dans le triomphe de leur avocat, et qu'avec M. Legouvé, Eve entrait enfin à l'Académie. Les membres de l'Institut, presque au grand complet, contre leur habitude, se pressaient dans les coulisses, aux deux côtés du nouveau sociétaire, qui, le rideau levé, a joué son rôle de début avec une admirable aisance et une incomparable perfection.

Avant de raconter la pièce, faisons connaître les acteurs. L'un, M. Legouvé, est un romancier, un poëte , un auteur dramatique. Romancier, il a tracé des peintures ingénieuses et vraies de la société contemporaine; les lecteurs des Débats parlent encore entre eux d'Edith de Falsen, une héroïne qu'on n'oublie pas quand on l'a connue , et à qui M. Legouvé, qui aime (il nous l'a dit) les familles nombreuses, devrait un jour donner une sœur. Poëte, il a

composé pour quelques-uns des élégies intimes, pleines de sentiments tendres et touchants, et pour tout le monde des tragédies où se réfléchissent tantôt les passions compliquées de la vie moderne, tantôt les beautés simples de Tart ancien, le Guerrero et Médée. Médée ! mère infortunée qui, Tan dernier, n*a pu immoler ses enfants devant le public du Théâtre-Français, parce qu'une tragédienne trop lettrée lui opposait le vers latin d'Horace :

Ne pueros coram populo Medea trucidât,

mais qui les tuera, nous l'espérons bien, cette année, aux Italiens, par la main plus complaisante de l'autre Melpomène. M. Legouvé, esprit flexible, varié, et merveilleusement sociable, a parcouru tous les étages de l'art dramatique ; celui de la tragédie, où il a vécu dans l'intimité d'Euripide; celui de la comédie, où il a passé plusieurs saisons dans l'élégant boudoir de M. Scribe : là est née une pièce charmante, Bataille de dames; enfln l'étage du drame, où il avait pris à frais communs, avec son excellent ami M. Goubaux, un grand appartement un peu sombre, qui a vu venir au monde la pathétique Louise de LigneroUes, l'un des derniers succès de Mlle Mars. Il n'y a guère que l'étage du vaudeville où n'ait pas abordé M. Legouvé. Encore, dans son discours, en parlant des œuvres légères de M. Ancelot, il a légitimé et ennobli avec tant de bonne grâce le vaudeville, cet enfant naturel de la comédie, qu'évidemment M. Legouvé vaudevilliste aurait élevé le genre jusqu'à lui, et qu'en se jouant sur une scène plus humble, il aurait réussi à ne pas déroger.

Enfin M. Legouvé a encore un titre que dans cette Revue surtout je me reprocherais d'oublier : c'est un professeur. Il a professé dans un temps où c'était à la fois un dévouement et une témérité de faire un cours public, quand on ne voulait pas cesser d'être raisonnable, en 1848. M. Le-

gouvé, au Collège de France, eut courageusement do bon sens autant que de l'esprit devant de nombreux auditeurs, saisis pour la plupart d'un transport au cerveau, et dans un sujet où il était facile au professeur lui-même de se monter IdiXèieJ' Histoire des femmes. Son cours est devenu un livre, un livre excellent dont je parlerai tout à Fheure. Je tiens seulement à noter le passage de M. Legouvé dans une chaire publique, et à le revendiquer pour collègue. Si peu de temps que son enseignement ait duré, si éloigné que son gracieux sujet paraisse de nos études, M. Legouvé a professé, c'est assez ; il est des nôtres, il nous appartient. Réclamons-le donc avec d'autant plus d'empressement que, dans cette variété de talents qui forme sa distinction, domine, comme un don supérieur et toujours présent, Télévation morale. Dans tous ses ouvrages, à quelque genre qu'ils se rattachent, brille quelque chose qui vaut mieux que l'esprit, mieux que l'invention, mieux que l'éloquence, une droiture de pensée, une générosité de sentiments, séductions involontaires d'une Ame honnête et aimable, qui, je m'en aperçois à cette digression même, provoquent l'amitié à faire l'éloge de l'homme, alors que la critique devrait seule parler et juger l'écrivain.

L'interlocuteur de M. Legouvé, M, Flourens, est un de ces savants lettrés que l'Académie française a coutume d'emprunter à un autre académie, pour attester leur union , et pour cimenter l'alliance de la science et des lettres. Par la culture de son esprit, par l'élégance de style dont il a revêtu les idées scientifiques dans des ouvrages devenus célèbres, M. Flourens continue la tradition de d'Alerabert et de Fontenelle avec assez d'honneur pour que le public soit à bon droit étonné, si, dans une prochaine élection , TAcademie accorde à quelque nouveau représentant de la science la place qu'elle doit à l'histoire, au roman, à la critique, ou à la comédie.

Enfin le troisième personnage qui servait de sujet au dialogue de M. Flourens et de M. Legouvé , c'était le poëte qui, pendant la prenfière moitié de sa vie, s'appela Tauleur de Louis IX et pendant la seconde redevint simplement M. Ancelot.

Cet écrivain, supérieur à la plupart de ses ouvrages, est un des nombreux exemples de l'influence exercée par l'esprit de conduite, je ne dis pas sur le bonheur (ce serait faire indiscrètement de la morale), mais sur le talent. La vie est un ouvrage d'art, qu'il faut savoir façonner d'une main habile, si l'on veut jouir pleinement des facultés de son esprit. M. Âncelot avait beaucoup d'esprit; même dans ses tragédies et ses poëmes oubliés, il a dépensé plus de talent que le public ne le suppose. J'ai lu Éb^roïn sans y être forcé, et sans m'en repentir. Cependant la tragédie n'était pas la forme naturelle du talent de M. Ancelot : il s'y était accommodé sans effort, comme à un usage littéraire qu'il fallait suivre pour se faire un nom, et il y avait obtenu un succès moitié de politique et moitié de littérature. A plus forte raison, quand la révolution politique et littéraire de 1830 eut brisé dans les mains de M. Ancelot le moule usé de la tragédie monarchique, quand le poète, affranchi de la littérature de parti, eut rencontré sa vraie vocation, la comédie, l'épttre et la satire, il aurait pu produire, par la réflexion et le travail, des œuvres distinguées et s'acquérir au second rang une réputation durable. Hais les hasards d'une vie mal gouvernée, l'exploitation h&tive de soi-même, le gaspillage d'un esprit sans discipline et sans règle, condamnèrent les ouvrages de M. Ancelot à une médiocrité qui n'était pas inévitable. Il ne donna jamais ce qu'il semblait promettre, jamais il ne remplit la vraie mesure de son talent ; et comme dans l'histoire des lettres on est jugé sur ce qu'on a fait, et non pas sur ce qu'on aurait pu faire, son nom, qui parut un instant promis à la célébrité, IV 2

échappera difficilement à Toubli. Même de soti vivant, M. Ancelot se sentait mourir. De là ce regret amer, si 8ou-> vent ethalé, d'avoir tenu datis ses mkins et laissé tomber sa fortune littéraire; de là cette comparaison douloureuse de sa destinée avec des destinées mieux remplies ; de là tette souffrance d'un cœur bon, mais entraîné vers l'envie, souffrance si bien décrite par M. Legouvé dans une des pages les plus spirituelles de son discours. Il faut citet* ce morceau, ou plutôt cette scène dramatique, où M. Ancelot semble revivre avec des alternatives de jalousie et de géné^ rosité, qui ont fourni à M. Legouvé de si vives péripéties et un si heureux dénoûment»

< La profession des lettres a Vainement pouf objet Tétude de ce qu'il y a de plus grand dans le monde après le biekl, le beau; il faut le dire, c'est souvent Un état malsain pour r&me. La vanité qu'il suretcite, l'ardeur d'imagination qu'il suppose, les qualités même qu'il exige amènent pres^ que forcément à leur suite un besoin de succès et une ému* lation fiévreuse qui dégénèrent bien vite en amertume, pour peu qu'on se vole déçu dans ses espérances de gloire. Qu'est-ce dont quand cette gloire on la perd après l'avoir possédée? Qu'est-^ surtout quand on voit un artiste comme soi, un émule, être tout seul ce qu*on était avec lui, régner dans partage là où l'on régnait à côté de lui, et s'enrichir, te semble, de tout ce qui vous échappe? L'àme alors se ré* volte, pel*d la direction d'elle-même, et paSse malgré elle du découragement à l'irritation, presque à l'animosité. Eh bienl le hasard, par une sorte de cruauté, semblait prendra J>laisir à pousser, à contraindre le cœur de M. Ancelot à ces douloureux sentiments ! Cet émule avec lequel il avait débuté dans la vie et dont il avait partagé tous les succès, cet émule continuait ses triomphes, et lui Ancelot, il voyait tout à coup s'arrêter les siens ; cet émule était applaudi par toute la jeunesse, et lui, Ancelot, il n'entendait plus autour

de son nom que des paroles de malveillance ; cet émule siégeait à côté de tous, et lui, Ancelot, il était toujours sur le seuil ; cet émule se voyait adoré par sa ville natale, et lui, Ancelot, flls de cette môme ville, il n'y rencontrait qu'indifférence, froid accueil et parfois hostilité. Enfin, en août 1830, M. Àncelot donne à TOdéon une tragédie pleine de talent, dé beaui vers, de situations dramatiques , le Roi fainéani^ et les jeunes gens, arrêtant la pièce au second acte, font tomber le rideau*. é. devinez à quel bruit! Au bruit des sifflets ? Non, cherchez quelque chose de plus cruel encore, au bruit des vers de cet étemel rival, au chant de la Parisienne f Avouons-le, il y avait là un coup bien poignant, une souffrance bien cruelle, d'autant plus cruelle que celui qui la causait en était innocent, que c'était le meilleur de tous les hommes, que M. Ancelot le savait, lui rendait justice, et par conséquent il s'en voulait de lui en vouloir, tl se le reprochait jusqu'à en rougir, jusqu'à en pleurer.... Oui, en pleurer! Un jour, un de ses amis va le voir. L'auteur du Paria venait de donner un ouvrage dont on opposait malignement le triomphe à la chute du Roi fainéant. Lé Cœur tout blessé de ce continuel et douloureut parallèle, M. Ancelot amène malgré lui Tentretien sur ce nouveau succès de son heureux rival; l'ami en parle avec enthousiasme: le poëte pâlit! Que faire? Revenir sur ses louanges! C'était impossible i Interrompre brusquement l'entretien? C'était dire au poëte : « J*aî vu ta pâleur. * Il continue donc, mais en termes plus froids, plus enveloppés. Peine inutile! Le malheureut ne l'entendait plus, ou plutôt il entendait sous ces éloges si réservés toutes les cruelles paroles de comparaison qu'il avait recueillies depuis huit jours, et avec un accent de colère concentrée il s'écria : « Dis donc « tout de suite que c'est un homme de génie, et que moi « je ne suis qu*un manœuvre. — Mais, mon ami!— Donne « raison à tous ceux qui m'attaquent et qui l'exaltent !— Mais»

« écoute-moi, il a son talent, et tu as le tien. — Non ! < non ! je n*ai pas de talent, moi, je ne sais rien, je ne suis € rien.... pas même pour toi! Oh! je m*en suis bien aperçu ! « Je vois bien que chaque jour je déchois dans ton esprit, « que j6 perds ta sympathie, ton affection.... — Mon ami ! « mon ami !— Que c'est lui que tu aimes !... Et si tu es venu, « c'est pour observer mon chagrin et aller ensuite t'en ré- « jouir et t'en moquer avec lui ! » Jusque-là son ami avait cherché à le calmer ; naais à cette parole cruelle, il se leva et se dirigea vers la porte, décidé à ne jamais revoir uo homme qui l'avait ainsi méconnu. Mais, arrivé sur le seuil, il se sent arrêté par le bras, il se retourne et il voit le poëte p&le, fondant en larmes, et lui disant d'une voix entrecoupée : c Pardonne- moi! pardonne-moi! Je suis un ingrat! «je suis un insensé!... Mais je suis si malheureux!... » Oh ! que de plus inflexibles lui jettent la première pierre ; mais pour moi je ne puis que le plaindre ! le plaindre de toute mon âme et souffrir avec lui.... Ou plutôt, non, je më trompe, il ne s'agit ni de souffrir ni de le plaindre ; ce qu'il faut, messieurs, c'est l'admirer et le remercier : car ce désespoir vous l'avez changé en allégresse; ces larmes de colère, vous les avez converties en larmes de joie; et lui, il a racheté cette animosité secrète et involontaire par le plus touchant et le plus fraternel des hommages.... Âh ! je n'aurais jamais eu la force de commencer un tel récit si je n'avais eu ce dénoûment pour le finir!

« Casimir Delavigne, je ne crains plus de le nommer maintenant, Casimir Delavigne venait de mourir; le Havre lui avait voté une statue, ainsi qu'à Bernardin de Saint- Pierre; vous voulûtes, messieurs, vous associer à ces deux inaugurations solennelles, et vous nommâtes à l'unanimité, pour vous représenter, M. Ancelot. Aussitôt tout change en lui et pour lui ; plus d'esprit de rivalité, plus d'amer regret; il n'a désormais qu'une pensée, prendre sa revanche contre

lui-même en célébrant dignement celui que vous regrettiez, et dès le lendemain, lui, Ancelot, il est à rœuvre; dès le lendemain il commence un dithyrambe en Thonneur de Casimir Delavigne, et, comme si le doux et fraternel sentiment qui le remplissait dès lors tout entier eût élevé son talent à une hauteur inaccoutumée, jamais, même aux jours de sa glorieuse jeunesse, il n^avait trouvé d'accents plus purs, plus inspirés ; il devient l'égal de celui qu'il célèbre. Le 7 août, il arrive au Havre avec la députation : un nouveau bonheur l'y attend. Ces compatriotes, dont la froideur lui avait toujours été si douloureuse, touchés alors de le voir venir comme le panégyriste de leur cher poëte, l'accueillent en amis. Il parcourt ces rues, ce port, ces belles côtes d'Ingouville où son enfance avait été si heureuse, mais que depuis l'indifférence de sa ville natale lui avait comme gâtées, et à chaque pas ce sont des visages bienveillants qui lui sourient, des paroles d'admiration qui l'entourent. Il parait au lieu de la cérémonie, il lit ses vers, et soudain éclatent de toutes parts les applaudissements les plus passionnés ; la voix publique unit son nom au nom de Casimir Delavigne: il a retrouvé son pays ! il a retrouvé sa gloire! Et comment?... en chantant cette gloire antagoniste qui avait si longtemps obscurci la sienne! C'est lui qui donne à son rival sa dernière couronne, et c'est son rival qui lui donne, à lui, son dernier succès ; la Providence les réconcilie dans l'éclat d'un triomphe qu'ils se doivent l'un à l'autre, et le pauvre poëte tombe éperdu dans les bras d'un ami en s'écriant : « Ah ! j'emporte du bonheur pour toinle « reste de ma vie ! »

Tout est bon qui finit bien, comme dit le proverbe. La fin de ce récit, si honorable pour M. Ancelot, justifie M. Legouvé de l'avoir commencé. Mais malgré la dernière scène, suffisante pour sauver le reste de la pièce, il n*y avait qu'un talent parfaitement sûr de soi qui pût aborder.

6D pleine Académie , la peinture d'une maladie morale « at-* tachée, comme l'a dit H. Legouvé tans déguisement oratoire» à la profession d'homme de lettres. » 11 fallait nonnieule-* ment que l'art de la mise en scène protége&t le tableau, mais que le prestige d'une lecture habile en voilât la témérité. Le double succès de l'écrivain et du lecteur a donné gain de cause à M. Legouvé, et cette analyse psychologique de la jalousie littéraire, si hardie dans l'oraison funèbre d*un académicien, a été saluée par l'Académie d'applaudisse« ments unanimes, qui en attestaient la vérité.

Dans la seconde moitié de son discours, M. Legouvé a placé M. Ancelot sur le premier plan, avec une sollicitude que les récipiendaires n'ont pas toujours pour leurs prédé* cesseurs, et même que les directeurs de l'Académie n'ont pas toujours pour les récipiendaires; car si j'osais môler une réserve à toutes les louanges méritées par M. Flourens, j'exprimerais le regret que dans son discours trop concis il n'ait pas accordé une assez grande place aux titres de M. Legouvé. Il s'est arrêté plus volontiers aux idées générales, et même aux digressions, que M. Legouvé avait disposées habilement dans la suite de son discours, comme ^es stations agréables où des opinions différentes pou* valent se donner rendez-vous. Peut-être le compliment académique a-t«il trop tôt cédé le pas à la discussion; mais la discussion a été spirituelle et courtoise. M. Legouvé développait, avec la chaleur d'un talent plein de jeunesse, des idées que M. Flourens contredisait avec la fi* nAse d'une raison un peu désabusée. Pour emprunter è l'ancienne comédie une comparaison qui ne peut déplaire à un poëte comique, M. Legouvé et H. Flourens rappelaient assez bien, dans la diversité de leur bon sens et de leur langage, les personnages de Glitandre et d*Ariste» c'est-à-dire les deux formes de la raison dans l'ancien théâtre, l'une plus riante et plus animée, celle de la raison

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dans sa première jeunesse; l'autre plus circonspecte et plus sincère, celle de la raison dans sa période d*invigo* ration, comme dit M. Flourens; mais toutes deux clas« siques et goûtées également du public français.

On peut paraître téméraire de s'introduire en tiers dans un dialogue si bien tenu. Mais je ne parlerai pas en mon nom, je me bornerai à transcrire fidèlement les observations que laissait échapper à demi-voix, sur chacun des discours, une personne à cdté de qui je me trouvais placé, une femme au profil grec que je ne connais pas, mais qui pourrait bien être Diotime, ce personnage fameux du Banquet de Platon. Qu'y a-t-il d'étonnant que Diotime, ce modèle idéal de la femme antique, soit revenue un instant sur la terre pour assister au triomphe de la femme moderne dans la personne de son défenseur, M. Legouvét Diotime donc, qui ne connaît pas sans doute les inventions modernes, témoigna d'abord quelque surprise en entendant M. Legouvé comparer la tragédie à un aérostat. Puis, quand M. Legouvé, s'élançant lui-même dans la nacelle de son ballon, décrivit à vol d'oiseau les métamorphoses de la tragédie grecque, vue de loin et de haut, Diotime reconqut au passage et salua les portraits brillants de ses trois Illustres amis, Eschyle, Sophocle et Euripide. Quand l'oratenr, distinguant l'essence de la tragédie de celle de la comédie, assigna pour objet à la première l'idéal, à la seconde le réel, Diotime ne put s'empêcher de réclamer pour son autre ami Aristophane, auyi idéal à lui seul que tous les tragiques de la Grèce, et^ili elle avait connu Molière, elle n'eût pas manqué d'ajouter qu'il y avait aussi, pour prendre l'expression charmante de M. Legouvé, c un coin de ciel, » dans le Misanthrope. Plus loin la théorie piquante de l'association dramatique, vantée par M. Legouvé comme un progrès de l'art et de la sociabilité modernes, fit sourire la belle Grecque, toute

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pleine encore des préjugés de la barbare Athènes, où la collaboration était inconnue. En apprenant de la bouche du récipiendaire qu'à la faveur du mariage des esprits, un et un parvenaient à faire trois, elle fut émerveillée de notre arithmétique. Enfin au moment où M. Flourens à son tour introduisit sur la scène ce jeune provincial qui, parti de son village avec une grande pitié pour la condition des femmes, a trouvé partout à Paris, dans les hospices et dans les salons, les preuves éclatantes de leur félicité, Diotime jeta un regard d*envie sur la plus belle moitié de Tauditoire, et me dit en soupirant : < Nous n'étions pas si heureuses autrefois ! » Et elle me demanda si réellement notre équité, notre respect, notre galanterie ont élevé la femme moderne à un tel degré de béatitude, qu'elle ne puisse monter plus haut, sans quitter la terre et se perdre dans les nues. J'étais embarrassé de répondre et j'avais peur de me compromettre, car je sais qu'on s'expose ât passer pour un rêveur, quelquefois même pour un phalanstérien, quand on ose réclamer quelque faible supplément aux immunités des femmes. « Non, répondis-je timidement, je ne partage pas l'optimisme du jeune provincial de M. Flourens : peut-être me manque-t-il d'avoir visité l'hospice « où la femme donne la vie à un nouvel être ; » mais j'ai vu les salons où elle règne, et, même sur le trône où elle préside « au lutinage incessant de l'esprit, » je l'ai trouvée plus sujette que reine. C'est que persuadés de l'in* fériorité naturelle de son esprit, nous lui épargnons, le plfes souvent, par une sollicitude dédaigneuse, le poids d'une éducation trop lourde à nos yeux pour sa faiblesse ; car je ne veux pas penser que, pour mieux nous assurer son obéissance, nous l'entretenons politiquement dans cette ignorance, où les souverains despotiques retiennent les peuples asservis. Nous qui nous vantons du progrès de nos lumières, nous en sommes restés, pour la plupart.

aux idées du bonhomme Ghrysale sur Téducation des femmes. Le dé, le fil et les aiguilles sont encore le fond de leurs bibliottièques. Nous coupons les ailes à leur esprit, de peur qu'il n'aille se poser sur l'arbre de science, et s'il en approche, nous appelons à notre aide, pour l'en écarter, l'exemple des aïeux , le respect humain , le ridicule ; nous évpquons les ombres de Bélise et de Philaminte, de Cathos et de Madelon, et nous n'apercevons pas, à deux pas de nous, la naïve Agnès qui a perdu son ruban et qui se moque de M. de La Souche ! Regardez autour de vous les femmes et les jeunes filles, si attentives à la parole des orateurs, si habiles à les louer ou à les critiquer à propos. C'est leur goût naturel qui leur dicte l'approbation ou le blâme; ce n'est pas l'éducation que nous leur avons donnée. Sans doute, elles ont vu Advienne Lecoi^ vreur et Par droit de conquête; plus tolérants que les pères et les maris d'Athènes, nous ne les empêchons pas d'assister à la comédie. Mais dans le gynécée où elles étaient captives, les Athéniennes de votre temps, madame, lisaient les poèmes d'Homère et l'histoire d'Hérodote. Si M. Flourens, qui vient de prononcer si à propos les noms des pères de notre littérature, Malherbe, Racan, Vaugelas et Balzac, demandait aux Parisiennes qui l'applaudissent combien d'entre elles ont lu Balzac, Vaugelas, Racan, ou Malherbe, les Athénienne» de Paris répondraient qu'on ne trouve pas ces auteurs au cabinet de lecture, et qu'on ne les joue pas au Théâtre-Français. Que serait-ce, si au lieu de la femme de Paris, qui sait toujours quelque chose, même sans avoir jamais rien appris, vous aviez sous les yeux la femme de province, qui finit par ne plus rien savoir, même après avoir appris quelque chose ? Que seraitce, si au lieu de vous parler seulement de l'éducation des femmes, j'abordais toutes les questions de morale, d'histoire et de jurisprudence que M. Legouvé a traitées avec

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une conviction éloquente ? Je crois bien que lei femmei modernes vous paraîtraient un peu moins heureuieiy et Vexemple du jeune provincial un peu moins persuasif. Mais 00 se lève; H. Flourens vient de terminer son dis* cours par une digne réponse aux détracteurs de rAcadé^ mie. Veuilles prendre cet exemplaire de YHistoirô da femmes^ et le porter à Platon. Il verra que depuis sa Régm^ blique nous avons amélioré la famille ; mais il avouera quo nous avons encore beaucoup d'efforts à faire pour que dans la famille l'autorité et la liberté atteignent à leur juste équilibre, que dans la société le bonheur de la femme reçoive toute garantie, et que dans la séance d'aujourd'hui* le ferme bon sens de M. Flourens ait eu tout à fait raison eontre les souhaits généreux de M. Legouvé. En attendant, la journée a été bonne pour tout le monde, pour les ora* teurs, pour les femmes et pour l'Académie. »

(Revue de l'Instruction publique, 6 mars 18&6.)

ACADÂMIE FRANÇAISE.

S^nçe 4e réceptipn dd M. I9 duo de Progliç.

Il est difficile de raconter une scène presque entièrement politique dans une Râtme exclusivement littéraire, à qui la politique est défendue. Aussi éprouvé^je un grand embarras à rendre compte de discours que je ne puis passer sous silence sans manquer de respect à l'Académie , et que je ne puis analyser sans effaroucher la loi. Placé par ma mauvaise fortune entre une inconvenance et une illégalité, je ne puis échapper à l'une et à l'autre qu'aux dépens de

jStudbs littêraibe?; ibt mobale^, w

mes lecteurs, en parlant et en ne parlant pas, en triant avec une attention méticuleuse dans les discours des deux orateurs tout ce qui peut entrer sans délit dans cette Bevué, et en écartant tout passage d*un intérêt moins innocent ; c'est-à*dire en réduisant une controverse publique de po-« litique aux proportions inofTensivea d'une conversation dQ lettrés dans un salon, en faisant d'une tribune un fauteuil»

Je sais qu'il ne manque pas de bons esprits pour préten-» dre précisément que les fauteuils de TAcadémie , comme leur nom l'indique, ne sont pas des tribunes, que l'Acadé^ mie est une compagnie littéraire, et non pas un parlement; que si son premier protecteur fut un homme politique, Richelieu, qui, en faisant d'elle un corps, semblait l'auto^ riser à parler, son premier secrétaire fut Gonrart, un homme prudent, qui lui donnait l'exemple de se taire.

Ici, je crois qu'il faut distinguer entre les divers actes de l'Académie française, entre ses votes et ses discours. Que dans ses discours l'Académie parle de politique , h ses ris* ques et périls , c'est un droit qu'on peut lui contester au nom de l'arbitraire , mais non pas au nom de l'histoire; car dès le xvn* siècle, elle a parlé des affaires de l'état • pour louer, il est vrai, Louis XIV. Mais dans un corps digne de ce nom, la liberté de la louange implique celle du dis** sentiment, et h partir du xvm* siècle, même sous le régime de la monarchie absolue, cette dernière liberté n'a pas cessé de s'exercer avec modération dans l'Académie. On ne saur rait non plus lui contester, au nom de la raison, le droit de pai'ler de politique. Puisque l'Académie admet dans s cm sein des hommes d'Ëtat , exiger que, lorsqu'ils prennent la parole , ils se dépouillent de leur caractère, qu'ils oublient leur vie tout entière, leurs titres à la renommée et au choix même de la compagnie où ils siègent, pour se transformer « soudainement en simples lettrés assemblés autour d'un dictionnaire , en avocats discrets de la grammaire et du

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goût, ce serait le comble de l'inconséquence. Dira-t-on que l'Académie devrait sMnterdire les choix politiques? J*y consens , à condition qu'on s'entende sur le sens du mot. Que l'Académie ouvre ses portes à la politique , quand elle est en même temps l'éloquence, quand le grand art de la parole ou* du style s'ajoute à l'éclat de la carrière ou du nom, quand le talent est la vraie couronne dont se pare le nouvel élu ; qu'elle s'honore d'appeler à elle un duc de Broglie, chez qui l'esprit et l'âme sont encore plus nobles que le sang, c'est là l'honneur de l'Académie , rendez-vous séculaire de toutes les gloires de l'esprit français. Mais que le titre d'homme politique soit à lui seul une séduction victorieuse à ses yeux , qu'elle succombe à la tentation d'adopter un- nom plus cher au parlement qu'aux lettres , qu'elle sacrifie à quelques discours applaudis les succès plus populaires du théâtre, qu'elle récompense par des suffrages prématurés les promesses du talent plutôt que ses fruits , ce serait une injustice, ce serait une faute. Je comprends que ceux-là l'y veulent pousser par leurs provocations , qui lui préfèrent la Société des gens de lettres ; mais l'Académie ne la commettra pas. Certes , l'Académie ne relève que d'elle-même ; mais elle peut avoir égard au sentiment public sans abdiquer son indépendance , et se concilier l'opinion sans faire de sacrifice à la popularité, sans mettre ses fauteuils au suffrage universel. Tout grand corps, a dit Tacite, a besoin d'une direction et d'un appui. Une direction, ce n'est pas ce qui manque à l'Académie française» si riche en esprits supérieurs à qui l'exercice du pouvoir a dû enseigner l'art de conduire les hommes. Mais ce qui lui manquera , c'est l'appui, si elle renonce volontairement au seul qui lui reste , le public , et le public se tournera infailliblement contre l'Académie, si les choix nouveaux qu'on attend d'elle trompent l'espérance de l'opinion. Quand elle aura mis contre elle la seule force extérieure qu'elle puisse

avoir pour elle , et se sera fait un ennemi de son unique ami, que restera-t-il à l'Académie française? Répondrat-elle, comme Théroïne de Corneille : « Moi seule, et c'est assez? » La réponse est admirable, mais dans la bouche d'une héroïne, et d'une héroïne sacrifiée à la fin de la tragédie.

Il serait singulièrement regrettable que la politique , qui inspire de si bons discours, inspirât des votes moins bons, et qu'elle indisposât demain contre l'Académie, par des choix trop peu littéraires , le public même dont elle s'est fait applaudir hier dans la personne d'un politique illustre, qui est en même temps un éloquent orateur et un éminent écrivain. M. de Broglie, au début de son discours, s'est demandé à quel titre il appartenait à l'Académie. «« Et moi, a répondu spirituellement M. Nisard, je cherche à quel titre vous ne lui appartiendriez pas. »• C'est que nul, en effet , n'était ni plus visiblement , ni depuis plus longtemps que M. de Broglie , promis à l'Académie française. Ce n'a pas été entre elle et lui une de ces unions combattues par l'opinion, et contractées, pour ainsi dire, après les sommations légales. L'inclination de l'Académie était ici d'accord avec le vœu public, et tout ce qui pourrait surprendre, c'est que le mariage ait eu lieu si tard. L'Académie apporte à M. de Broglie la seule* dignité qui manquât encore à cette glorieuse vie. M. de Broglie apporte à rAca4émie française la décoration d'un grand esprit, d'une haute éloquence, d'un caractère digne d'un autre siècle , d'une renommée politique sans tache , et d'une réputation littéraire dont l'éclat serait plus vif encore, si les affaires n'avaient pas de bonne heure disputé M. de Broglie à la littérature, et si l'écrivain, en lui, n'avait dû céder le pas au ministre. Quoique le grand rôle qu'a joué M. de Broglie dans le gouvernement constitutionnel nous ait sans doute privés de beaucoup de belles pages littéraires ou philosophiques , qu'au-

raient enfantées les loisirs d*Un homme de lettres , et que n*a pu se permettre le labeur d'un homme d'État , je ne saurais m'associer à ce mot de M. Nisard, qui ressemble trop à Un regret : « M. de Broglie est un métaphysicien arraché à sa vocation. ^

Ce que nous avons perdu en chefs-d'œuvre peut-être, M. de Broglie nous l'a rendu en vertus, en vertus publiques, les plus difficiles de toutes. S'il a trop souvent dérobé son talent à la littérature, ses exemples ont enrichi et illustré notre histoire, et comme il y toujours dans le monde plus d'es«prit que d'honneur, comme une belle vie est plus rare qu'un beau livre, remercions la fortune d'avoir donné à la France un grand homme de bien , même en lui retirant un grand écrivain et un grand philosophe. Ou plutôt, la fortuné ne nous a rien ôté, et n'a pas exigé de sacrifice en retour de son bienfîEdt. La vie publique a été pour M. de Broglie un théâtre où il a déployé tout ensemble la grandeur de son esprit et celle de son caractère. M. Nisard a loué les écrits du publiciste avec une vivacité d'admiration qu'il n'aurait pas accordée à la politique, si elle n'avait été ornée d'un beau talent; il a rendu justice à l'éloquence de l'orateur; grave, nerveuse, pressante, subtile quelquefois, mais partie des profondeurs de l'âme, et pleine d'une flamme secrète, sous Son air de majesté. Peut-être même M. Nisard a-t-il trop félicité l'éloquence de M. de Broglie d'échapper à la passion : elle ne mérite pas tout à fait cet éloge , dont la passion ne doit pas être flattée. M. Nisard n'aime pas la passion : il y a longtemps qu'il lui a déclaré , au nom de la raison , une guerre qu'il a soutenue avec une ardeur assez proche pa^ rente de l'ennemie qu'il combattait. C'est précisément cette vivacité quelquefois exclusive de don bon sens, qui lui donne sa saveur et sa force; c'est, à son insu peut-être, son originalité vraie d'être passionné contre la passion. Si c'est une contradiction, qui s'en plaindrait? OfelixctUpa!

firuDfis LrrrËRÂiBss jst morales. si

La passion est partout : elle est da&s raversioil que M. Nisard a pour elle ; elle est, gr&ce à Dieu, dans les dis-^ cours parlementaires de M. de Broglie ; elle est dans son admirable discours de réception à rAcadémie. Mais cette passion que j*honore et que j'aime chez M. de Broglie, c'est celle de Thonnète, du vrai^ du beau ; c'est la passion de la fidélité à tous les sentiments életés, à tontes les grandes idées sans lesquelles la terre ne Vaudrait pas un regard , ni la vie un regret. C'est la passion d'un noble esprit dans toutes les nobles causes ^ source éternelle de réloquen(iè humaine, qui a ftdt de H. de Broglie un grand orateur à la tribune, et un orateur d'un intérêt si puissant ^ malgré les formes sévères de sa parole et l'appareil savant de sa dia«lectiqUé. C'est elle qui a fiiit de son discours de réception une des plus belles œuvres oratoires qu'aient entendues depuis trente ans le$ Voûtes de l'Académie. Si la voix émue de M. de Broglie ne Tavait pas trahi, rien n'aurait égalé l'effet de ces dernières paroles , où se confondent le regret des déceptions amères, et la résignation chrétienne, et Tardent amour des lettres, ces chères consolatrices des grandes âmes , et la prédication éloquente du travail , et la foi dans l'arenir :

«t S'il est vrai, comme Ta dit Daint Augustin, comme Tout répété Bacon , Pascal et tant d'autres ; s*il est vrai que le genre humain s'élève d'épreuve en épreuve , que le genfe humain ne soit en quelque sorte qu^un même homme qui passe, sous la main de Dieu, de l'enfance à la Jeunesse et de la jeunesse à l'Age mûr; s'il est vrai, comme l'a dtt après euï l'un des plus beauï génies du dernier siècle, que ce mouvement ascendant de l'humanité s'opère de telle sorte qu'avançant toujours, elle a parfois l'air de reculer, pourquoi l'homme de bien ne regarderait-il pas d'un œil ferme les alternatives d'action et de réaction dans la destinée des peuples T

« M. deSainte-Àulaire avait d'ailleurs appris de plus haut que saint Augustin , de plus haut que Bacon et Pascal , il avait appris de Tesprit de Dieu lui-même que Tespérance est vertu divine , et qu'elle est imposée à l'homme en toute choses , en toutes circonstances , durant sa traversée de ce monde à l'autre et du temps à l'éternité. Il avait lu dans le livre des livres que Dieu châtie l'incrédulité des peuples en leur suscitant des révolutions , et voyant dans les calamités dont il était témoin une juste rétribution et un avertissement salutaire, volontiers aurait-il répété ces belles paroles d'un historien célèbre qui fut son ami et le mien :

< Ne désespérons jamais des principes et des vertus qui « forment le noble patrimoine de l'espèce humaine, et, lors « même que nous les verrions mis en oubli.... attendons le « lent ouvrage du temps.... Les vérités éternelles survivront « aux attaques de leurs ennemis , et renaîtraient du coeur « même de l'homme , s'il ne restait aucun monument sur « la terre pour attester leur antique existence et le culte « qu'on leur a rendu. »

c Mais » messieurs, souffrez que je vous le dise en terminant, ce culte des vérités éternelles , c'est sur vous qu'il comptait pour le relever ; c'est sur vous qu'il comptait pour en réveiller la foi dans les cœurs , pour en parler le langage à la génération qui nous succède , à cette génération étourdie de sa chute, engourdie dans le doute, enivrée des intérêts du jour et de l'heure.

« L'honneur des lettres , c'est de ne subir ni d'endurer l'abaissement des esprits ; de les rappeler sans cesse et de les maintenir dans ces régions sereines où germent les hautes pensées, les nobles vœux, les sentiments désintéressés.

« Les lettres dignes de ce nom , les lettres humaines , huinaniores lUlerœ^ nourrissent la jeunesse de sucs généreux, charment la vieillesse en lui retraçant les grands

exemples et les beaux souvenirs, apaisent l'âme dans le tumulte des affaires, lui sourient dans la retraite des champs , et, pareilles à la colonne de feu qui guidait Moïse , accompagnent l'homme dans son voyage ici-bas, en l'échauffant de leur flamme , en l'éclairant de leurs rayons. On les dit humaines par excellence , précisément parce qu'elles assistent l'humanité dans le combat de la vie et la raniment dans ses défaillances L'humanité est ambitieuse et débile. Elle aspire à tout et se dégoûte de tout ; c'est sa misère et sa grandeur. C'est sa misère., car un rien l'abat et lui fait quitter la partie ; c'est sa grandeur, car le repos la fatigue plus que le travail, et le moindre espoir la remet à l'ouvrage. Sa nature , œuvre de Dieu , vaut mieux que sa condition sur cette terre d'exil. C'est le sceau d'immortalité qu'elle porte au cœur et sur le front.

« L'empereur Sévère, soldat africain , porté au trône des Césars par la gloire et par la fortune , surpris par la mort à York , lorsqu'il accourait des extrémités de l'Asie pour repousser une invasion des Calédoniens , disait à l'ami qui , penché sur sa couche, soutenait sa télé accablée : « J'ai été toutes choses et rien ne vaut, » omnia fui et nihil expedit; puis , voyant s'avancer le centurion qui chaque matin venait lui demander le mot d'ordre, il se leva sur son séant lui dit et d'une voix ferme :

« Travaillons, laboremus.

« Ce fut sa dernière parole.

« Que ce soit la mienne en ce moment; que ce soit la nôtre aussi longtemps qu'il sera donné à chacun de nous de vivre et d'élever une voix entendue de notre pays. >

Chargé de répondre à un tel orateur et à un tel discours, M. Nisard avait à vaincxe des difijcultés dont le public n'a pas semblé tenir assez de compte, et il s'est acquitté de sa tâche, je ne dirai pas avec adresse, ce serait un médiocre

éloge, mais avec une franchise d'admiration pour y. de Broglie, qui vaut mieux que toutes les habiletés. Ni la dis^ tance actuelle d'opinions qui les sépare , ni la crainte d'offenser de nouveaux amis en louant sans réserve un si grand adversaire, n'ont arrêté sur les lèvres de M. Nisard l'hommage loyal qu'il a rendu à M. de Broglie, et à M. de Broglie tout entier, à ses convictions comme à ses talents » à sa vie politique aussi bien qu'à ses œuvres. « J'essayerai de vous juger et de vous louer, avait-il dit au début de son discours , avec le risque , dont je n'ai pas songé à me gar-» der, de confondre les deux choses. > Il a tenu parole, et son jugement n'a été qu'une louange impartiale , sincère, et dictée par la justice. Qu'après avoir admiré , dans M. de Broglie , son attachement fidèle à certains principes, Torateur ait défendu ses proj)res opinions , et placé l'éloge du présent en regard de la justice qu'il rendait au passé, c'est là une partie de son discours qui, touchant de trop près à la pure politique, échappe naturellement à ce compte rendu. Mais le point où j'insiste, parce qu'il est honorable pour M. Nisard, c'est que, dans son discours, l'éloge du présent n'a pas été, comme il arrive si souvent, la diffamation du passé; c'est que les ménagements de conduite , qui parfois retiennent l'élan des plus droites natures, ne l'ont pas emporté sur son équité , et que , tout en professant ses opinions d'aujourd'hui , il a loué M. de Broglie avec son admiration d'autrefois.

La justice n'a pas été le seul mérite du discours de M. Nisard : au point de vue littéraire, c'est une œuvre dont la distinction se révèle encore mieux à la lecture que dans une audition publique, nécessairement troublée. Même à l'Académie, où la foule est très-spirituelle , la foule n'est pas bonne pour les discours très-fins : certaines qualités de l'esprit, le fin, l'ingénieux, le délicat, ont besoin du petit comité pour se faire bien sentir, comme cer«

tains parfums s'évaporent dans les grands appartements : relisez le discours de M. Nisard chez vous, en silence, dans votre cabinet bien clos , et un grand nombre de traits spirituels qui vous ont échappé dans l'enceinte un peu bruyante de rinstitut, des pensées délicates, et des expressions heureuses vont s'offrir à vous , que vous applaudirez avec plaisir, pour être aussi juste envers le directeur de l'Académie qu'il l'a été lui-même envers le récipiendaire. Le discours de M. Nisard obtiendra un succès à domicile , qui n'est pas le moins honorable des succès , et tel lui a été sévère à l'Académie qui lui sera doux à la maison.

(Revue de VInstruetiwh publique, 10 avril 1856.)

LA MORALE DE l'ÉVANGILE COMPARÉE AUX DIVERS SYSTÈMES DE MORALE,

par M. l'abbé Hautain.

Ce livre est la reproduction du cours que M. Bautain a professé à la Sorbonne avec un succès si éclatant. M. Bautain, prédicateur éminent, est un professeur plus éminent encore. Il avait réussi l'an dernier à donner à son cours de morale une telle popularité aimable et sérieuse, que l'amphithéâtre dont la théologie s'était jusque-là contentée ne lui avait plus sufQ, et qu'elle avait dû s'installer dans la grande salle de la Sorbonne, par égard pour un auditoire trop nombreux. Avant de s'asseoir sur ces bancs si peuplés, on pouvait s'étonner de l'attrait presque mondain exercé par un cours naturellement sévère; dès que le professeur parlait, la surprise avait cessé. M. Bautain excelle dans l'exposition des idées philosophiques : on ne saurait être plus

clair, plus méthodique, plus intéressant : on reconnaît rtiomme qui, à Strasbourg, dans cette chaire placée sur la frontière de deux nations et de deux philosophies, a captivé si longtemps un auditoire moitié français et moitié allemand, en réunissant dans son enseignement les qualités des deux peuples, la méthode et la liberté d*esprit, la clarté et la profondeur. On aurait pu craindre qu*un de ses talents ne nuisit à l'autre, et que l'habitude de parler dans la chaire catholique, au nom de l'autorité, ne donnât à son enseignement un caractère impératif, incompatible avec la libre discussion qui sied à l'enseignement. M. Bautain a évité cet écueil. Je ne dis pas qu'il résout les objections, mais enfin il les admet, il les examine, il les combat comme un professeur qui veut vaincre, non comme un prédicateur qui s'impose ; et son auditoire lui sait gré de plaider la cause de la vérité, des preuves à la main, au lieu de prononcer des arrêts; car c'est là le vrai caractère de l'ensei* gnement supérieur : le professeur y est l'avocat des idées» l'auditoire est le juge. C'est ce mélange du philosophe et du prêtre qui fait l'originalité de M. Bautain. Son caractère ecclésiastique donne du prix à la liberté de sa pensée; sa robe semble ajouter un certain imprévu à la grâce piquante, à la familiarité spirituelle de sa parole. On est ravi de se plaire là où l'on n'espérait que profiter ; on se prend comme de reconnaissance pour l'affabilité d'un enseignement qui vous charme, quand il pourrait se contenter de votre respect. Cette urbanité, cette élégance, cette verve discrète qui échauffe la parole sans éclater, ces images ingénieuses, cet air d'abandon qui dissimule tant d'art , cette apparence de bonhomie avec tant de finesse, ce sont là des grâces dont la théologie pourrait à la rigueur se passer, mais qui rendent charmante la théologie. Une leçon de M. Bautain est un mets à réjouir les plus délicats. Mme de Sévigné dirait : « Cela se prend comme un bouillon. »

Je me rappelle encore une des leçons où j'assistai Tannée dernière. M. Bautain avait parlé de ses antécédents philosophiques, de sa vie à l'École normale, de son passage à l'Université; en rappelant avec beaucoup de convenance sa rupture avec l'éclectisme (qu'il raille d'ailleurs quelquefois), il lui avait rendu un hommage qui rachète bien des épigrammes. L'orateur indiqua la thèse qu'il se proposait de démontrer et la méthode qu'il comptait suivre. Sa méthode était celle-ci : Esquisser l'idée que nous devons nous faire de la vraie morale ; en déterminer les conditions indispensables, et pour cela ne pas interroger l'histoire, ni comparer les systèmes, 'car aucune doctrine de morale ne peut être appelée à témoigner contre une autre, et ce serait un paralogisme que d'aller prendre dans un système une règle pour juger ses rivaux, avant d'avoir découvert la loi qui doit les dominer tous ; mais déduire cette loi du témoignage et du consentement des peuples ; fixer la condition de la vraie morale, en invoquant la conscience du genre humain. Le sens commun, la raison universelle répondent que la vraie morale doit remplir quatre conditions : il faut qu'elle renferme des préceptes précis; qu'elle s'adresse non à quelques-uns, mais à tout le monde; qu'elle soit impérative, et pour cela, qu'elle contienne une sanction; enfin qu'elle propose à l'homme des mobiles suffisants d'action pour être une règle de conduite. Ainsi, avant tout examen, avant toute comparaison des systèmes de morale entre eux, établir par le témoignage de la raison universelle les conditions nécessaires qu'une vraie morale doit remplir, voilà la méthode adoptée par M. Bautain.

Quant à sa thèse, la voici : l'homme, réduit à ses propres forces» est absolument impuissant à inventer une morale qui satisfasse à ces conditions; la révélation seule peut la lui donner. Parmi les systèmes de morale nés dans les écoles philosophiques, il n'y en a pas un seul qui rem-

plisse ces quatre conditions; la plupart n'en remplissent aucune ; la morale seule de l'Évangile les remplit toutes.

l"" La philosophie ne nous donne que des préceptes vagues : « Vis conformément à la nature ; obéis à fia conscience, » etc. Mais ma nature ! quelle est ma nature ? mais ma conscience ! j'ai une conscience et vous avez la vôtre. Quand je sors, je laisse ma conscience chez moi, et je vais servir mes intérêts. Nature, conscience, idées abstraites, mots vagues, qui ne suffisent pas pour gouverner le genre humain. La religion dit : < Ne tue pas, ne dérobe pas, ne mens pas ; > voilà qui est net, précis, décisif.

â"" La philosophie est une grande dame; elle s'adresse aux esprits cultivés. Mais les ouvriers, les paysans, les pâtres, ne font pas leur logique et ne vont pas à la Sorbonne. Il leur faut une morale simple comme leurs esprits et comme leur langage ; et qui la leur portera dans les faubourgs, dans la campagne, sur la montagne et dans la vallée? ce n'est pas le philosophe, un grand personnage, un citadin, qui ne se dérange pas; c'est le curé de la paroisse.

S^" A tout précepte il faut une sanction. Les philosophes nous parlent de la joie d'une conscience pure, de la volupté des cœurs honnêtes. Supprimez les tribunaux, le Code pénal et les gendarmes, et vous verrez où la loi naturelle et la philosophie sentimentale conduiront la société. Il faut une législation positive, un Code complet d*obligations pour chacun et pour tout le monde, un système de peines et de récompenses en cette vie et dans l'autre, et ce Gode, que l'Église seule a rédigé et que l'Église seule interprète, c'est le catéchisme.

4<' Quels sont les mobiles d'action que la philosophie nous propose ? Le sentiment du devoir, l'estime de soi, l'obligation morale, la dignité, la convenance; mobiles impuissants dont nous sommes les dupes, par aveuglement

OU plutôt par orgueil , parce que nous n'aimons pas le surnaturel et que notre philosophie dédaigne de s*humilier devant lui. La religion, au contraire; le révère et l'appelle au secours de notre faiblesse; et les mobiles surnaturels qu'elle prête à nos actions, ce sont les deux seuls vrais, les deux seuls efficaces : c'est l'amour qui nous donne le désir de faire le bien ; c'est la grâce qui nous en donne la force. Cette leçon, que j'ai retrouvée dans le livre de M. Bautain, mieux ordonnée ce me semble, plus complète, plus serrée, et dépouillée heureusement d'une certaine verdeur épigrammatique dont l'improvisation était l'excuse, obtint un gr^ind succès. Non que les auditeurs les plus contents ne fissent quelques réserves. N'y a-t-il pas, me disais-je, une contradiction au moins apparente entre la méthode et la thèse de M. Bautain? La thèse nie absolument la compétence de la raison humaine, pour instituer une bonne morale ; la méthode affirme la compétence de la raison humaine, pour déterminer les caractères d'une bonne morale et pour la juger. Je ne vois pas clairement, je l'avoue, comment la raison, radicalement impuissante à trouver la morale vraie, est parfaitement en mesure de se prononcer sur les conditions de la vraie morale. Eh quoil moi, le genre humain, je suis incapable de trouver au fond de moi-même la règle qui doit me faire agir, et M. l'abbé Bautain me fait l'honneur de me consulter quand il s'agit d'établir cette règle et ses quatre perfections! Je ne puis me gouverner moi-même, et M. l'abbé Bautain m'estime assez pour me demander une Constitution ! Si la raison, si la conscience humaine (car enfin ce témoignage universel, ce consentement des peuples que vous alléguez, qu'est-ce autre chose que la raison et la conscience?), sont bonnes pour déterminer les conditions de la loi morale, elles sont bonnes pour déterminer la loi. Si elles savent à quels signes on reconnaît la règle, qui peut les empêcher de la faire?

40 ÉTUDES UTTÉRAIRES ET MOR.VLES.

M. Bautain se sert donc de la raison humaine quand cela lui convient et comme il lui plait? Il la fait comparaître devant lui, l'interroge, croit à son témoignage, parce qu'il s'arrange d'y croire, et, quand il a tiré d'elle ce qu'il veut, il la congédie? Mais la raison a ses droits et son juste orgueil. Elle ne souffire pas qu'on la traite comme ces amis de condition inférieure qu'on invite en petit comité et qu'on salue à peine en public; on ne l'estime pas à moitié, on ne lui fait pas sa part : il faut qu'on l'avoue ou qu'on la nie. Si vous lui refusez la force pour fonder la règle morale, refusez-lui la lumière pour la reconnaître, et dites hardiment que l'homme a besoin de la révélation pour distinguer le bien comme pour le prescrire. Si vous croyez la raison quand elle vous dit à quels signes on reconnaît la loi morale, ne la récusez pas quand elle l'impose : c'est comme si vous interdisiez à qui a le secret des principes d'en déduire les conséquences ; c'est comme si vous déclariez Montesquieu indigne de siéger dans une assemblée législative parce qu'il a fait Y Esprit des Lois.

Telle était la contradiction que je croyais trouver dans la leçon, et que je crois trouver encore dans le livre de M. Bautain. D'autre part, sur la question de fait, M. Bautain n'avait-il pas accumulé plus d'affirmations que de preuves? La philosophie, me demandais-je, est-elle réellement aussi dénuée que la représente son ingénieux adversaire ? Est-il si facile de la prendre au dépourvu sur les conditions obligatoires de toute morale ? Est-il vrai qu'elle ne donne pas de satisfaction plus positive sur les quatre garanties préalables réclamées par M. Bautain que la diplomatie russe sur les quatre fameux points? A quelques jours de là, j'entrai au cours public d'un philosophe très-distingué, d'un maître en psychologie, qui a fait l'analyse des facultés de l'âme avec une finesse écossaise, d'un moraliste érudil et spirituel qui a raconté l'histoire des sages de la Grèce avec

Texactitude et l'autorité d'un ami de Bias ou d'un confident de Thaïes : j'ai nommé M. Adolphe Garnier. Gomme ce philosophe est aussi méthodique et aussi clair dans son exposition que M. Bautain lui-même, comme il a la parole élégante et expressive, et l'accent persuasif d'une conviction sincère, je n'ai pas plus oublié sa leçon que celle de M. Bautain. Elle roulait sur la morale antique. La morale philosophique de l'antiquité, disait l'orateur, est à l'épreuve d'un exemen sévère : elle accepte et remplit les obligations que toute bonne morale doit s'imposer.

1° Ses préceptes ne sont ni généraux ni vagues, mais particuliers et précis. Il suffit, pour s'en assurer, de lire les Entretiens de Socrate^ conservés par Xénophon, et le De Officiis de Cicéron, et les Lettres de Sénèque. On y trouve énumérés dans le plus grand détail tous les devoirs de l'homme envers lui-même, envers la famille, la patrie et les dieux. Avant Socrate, les Sages delà Grèce prescrivaient à l'homme à* aimer Dieu, i* aimer son prochain et d'être charitable. Ils nous ont laissé sur les divers états de la vie des instructions presque aussi précises que celles des Pères de l'Église; ils y embrassent jusqu'aux devoirs de pure bienséance : c'est Solon qui disait, il y a plus de deux mille ans, avec une délicatesse toute moderne : < En public, il ne faut ni brusquer ni vanter sa femme; l'un est une injure, l'autre une inconvenance. > Les philosophes antiques étaient les directeurs spirituels de l'humanité.

2*» La philosophie n'a pas l'humeur aristocratique qu'on lui prête quelquefois; Socrate ne s'enfermait pas dans un cénacle de métaphysiciens ; il arrivait sur la place publique, où il conversait avec les potiers, les maçons, les matelots, les jardiniers, et parlait à chacun la langue de son état. Et si les trente tyrans voulurent lui défendre de s'entretenir publiquement avec les gens du peuple, c'est qu'ils regardaient la philosophie, non comme une grande dame, comme

une caillette de salon dairs un groupe de beaux esprits oisifs, mais comme une prêtresse plébéenne qui a son trépied pour tribune, et qui s'adresse à tout le monde.

3* La morale antique ne manquait pas de sanction. L'antiquité tout entière se croyait toujours sous la main des dieux. Les anciens nefaisaient aucune entreprise, aucun voyage, aucune guerre sans offrir de sacrifices, et Socrate recommandait à tous les hommes de servir les dieux, cha* cun suivant les coutumes de leur patrie. L'antiquité croyait à la justice du ciel, et Pindare, invoquant les peines et les récompenses de l'autre vie, donne pour éviter les unes et pour mériter les autres des conseils dignes d'un poëte chrétien.

4<' La philosophie cherchant la vérité par les seules lumières de la raison, nul ne s'étonnerait qu'elle ne parlât pas d'une assistance divine comme d'un mobile surnaturel de nos actions. Et cependant la philosophie antique n*e8t pas même au dépourvu sur ce point délicat ; elle regarde les dieux comme les auteurs de nos vertus. Platon a écrit un dialogue, le Ménon, pour démontrer que la vertu est une grdce de Dieu. Lorsque tu fais quelque bonne action, dit Bias, rapportes-en l'honneur non à toi, mais aux dieux, c C'est la doctrine de la grâce, dans toute sa sévérité, et sans la restriction que nous voyons paraître dans une histoire ingénieuse récemment exhumée du moyen âge. Un roi, dit-on, veut racheter un condamné du supplice. Il faut qu'il paye 10 livres d'or; il les donne, moins trois deniers qu'on trouve dans le sein du condamné lui-même. Bias dépouille l'homme de toute vertu, de tout mérite personnel. Il lui refuse jusqu'au pouvoir de fournir les 3 deniers; c'est Dieu qui paye les 10 livres d'or'. »

Voilà certainement, me dis-je après avoir entendu mon

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