‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 49 sur 85 · LE MARQUIS · texte numérisé non relu

LE MARQUIS

H serait malaisé de le justifier....

d'arviane.

En vous entièrement je puis donc me fier? Je suis trop malheureux pour n'être pas timide : Dans cette extrémité je vous prends pour mon guide.

LE MARQtnS.

Moi?

d'arvllne.

Vous-même. A qui donc puis-je mieux m'adressert Ma confiance, hélas I doit-elle vous blesser?...

Quoi! mon père!... Ah! monsieuTi mettez-vous à ma place

les mots d'esprit commencent à remplacer les mots de caractère. Brid'oison a des saillies comme Figaro. Dans le Fils naturel f Thonnéte Aristide Fressard, un notaire si rond, fait des mots comme le pair de France. L'un en fait sur le temps, qui est < un pâtissier idéal ; » Tautre en fait sur les « amours de table d*hôte » » et, je dois le dire, les mots de la pairie ne valent pas mieux que ceux du notariat. L'effet de ce système, c'est qu'il n'y a dans ces pièces qu'un seul personnage, l'auteur, un seul esprit, le sien, et que les comédies de caractère n'existent plus.

Un autre effet encore de l'absence de style, c'est que les hardiesses que le style couvrirait passent difficilement ou ne peuvent plus passer. Leur nudité révolte. Le défaut du public n'est pourtant pas l'excès de la délicatesse ; mais, dès que la crudité de la forme lui donne l'éveil, il se tient en garde. Un exemple entre mille. Dans te Fils naturel^ rien n'est moins approuvé que la première entrevue de Jacques Vignot et de M. Stemay. Les spectateurs les plus indulgents se sentent blessés au vif. Pourquoi? Un fils naturel qui se plaint devant son père de n'avoir pas été reconnu par lui, c'est une scène hardie, mais qui n'a rien de faux ni d'excessif, si la main qui la conduit est discrète et délicate. Essayons de saisir au juste ce qui nous blesse : ce n'est pas le fond même de la situation, ce n'est pas l'entrevue du fils avec son père, c'est l'attitude que l'auteur prête à l'un et à l'autre, c'est le ton, c'est la forme de leur entretien. Le fils est insolent et le père humilié ; le fils fait subir à son père le plus arrogant des interrogatoires ; il le somme de répondre; il pose des principes ; il tire des conséquences ; il déroule pédantesquement le fil de son argumentation, et aboutit à un cartel, comme à un corollaire de logique. Le père balbutie, s'excuse, se tait; et le caractère paternel, qu'on pouvait encore préserver, succombe avili sous la parole altière et déclamatoire d*oii logicien de vingt-cinq ans. Toutes les

n'en est pas moins tombée dans Toubli. Que faut-il augurer des comédies où il n'y en a pas? Pauvre La Chaussée! que reste-t-il de lui? Un buste au Théâtre-Français, qui ne joue plus ses pièces ! Avis aux jeunes auteurs dont on fait

la statufi

{Jimrnal dê$ IHbat$ , 18 février 1868.)

d'un projet concernant la noblesse. — CIRCULAIRES ET BROCHURES. — L'IÉGALITÉ ET L'INÉGALITÉ. — AVIS AUX NOBLES ET AUX VILAINS.

La Bruyère commence son chapitre intitulé : De quelques mages par cette réflexion : c II y a des gens qui n'ont pas le moyen d'être nobles. » Il est clair qu'à ses yeux, en plein xvn* siècle, la noblesse n'était déjà plus qu'un usage, non une institution. Depuis , elle a souvent tenlé de redevenir une institution, et n'est guère parvenue qu'à rester un usage. Sous l'Empire et sous la Restauration , elle est rentrée dans la loi par la porte duCodepénal^.La révolution de Juillet l'en a fait sortir. Aujourd'hui encore la noblesse existe de fait sans exister de droit. Il parait qu'elle aspire à recouvrer une sanction légale. En 1855, une pétition a demandé

1. Art. 259. a Toute personne qui aura publiquement poilô un costume, un uniforme ou une décoration qui ne lui appartenait pas, ou qui se sera attribué des titres impériaux qui ne lui auraient pas été légalement conférés, sera punie d'un emprisonnement de six mois à deux ans. » — La Restauration maintint cel article, eu substituant royaux à impériaux. En décemDre 1831, la pénalité prononcée contre les asurpateurs de noblesse fut abolie par la suppression, dans l'article 2.'»9, de ce qui concernait les litres. Le 29 février 1848, le gouvernement provisoire les abolit par décrut. Le 24 janvier 1852, un décret impérial abrogea le décret du gouvernement provisoire.

au Sénat le rétablissement intégral de Tarticle 259 du Gode pénal. Le 28 février de la même année , M. le premier président Delangle a, dans un rapport au Sénat, présenté des conclusions conformes à celles de la pétition précitée. Enfin le précédent ministre de la justice a demandé, dans un Rapport à r Empereur, qu'on « prît en considération l'état de la noblesse ancienne > et qu'on « développât dans un système complet les faits qui constitueront un délit, le moyen d'en constater l'existence, et les pénalités qui devront les atteindre. » Le Conseil d'État s'occupe de ce travail, dit-on, en ce moment.

Depuis qu'il est question de rendre à la noblesse une exis* tence légale , les circulaires et les brochures pleuvent de toutes parts. Les circulaires invitent tout candidat possible au rang de gentilhomme à se faire inscrire dans le nobi* liaire sous le plus bref délai , la loi étant imminente et ne devant avoir, selon toute vraisemblance , aucun effet rétroactif. J'ai vu l'un de ces papiers, émané de Y ageiice générale des généalogistes réu/nis. Ces messieurs se tiennent à la dis-> position « des personnes » pour c rechercher toutes pièces historiques ou héraldiques, nationales ou municipales (arrêts de cours souveraines, définitions d'État, diplômes, actes de possession et de notoriété , etc.), en France ou à l'étranger, et dresser authentiquement les généalogies. Quant aux brochures , il y en a de tout sexe et de toute qualité. Les femmes ont tenu à donner leur avis, et elles sont, j'en suis tout fier pour elles et tout confus pour nous, les plus chauds partisans de l'égalité. J'ai sous les yeux un petit écrit signé d'une vicomtesse, et je pense d'une vraie, qui veut ab^lument recommencer la nuit du 4 août. Les hommes, pour la plupart, sont plus aristocrates. Ils appellent cette grande nuit une nuit « regrettable; » aucuns même disent « folle. » Ils veulent qu'on refasse ce qu'elle a défait, et, tout en saluante l'envi les principes de 89, ils concluent.

comme la pétition adressée au Sénat , au rétablissement légal de la noblesse > ornement naturel d*une vraie monarchie. Ce sont des auteurs gentilshommes. La minorité demande le statu qxw ; ce sont des écrivains bourgeois. J'ai lu tous ces documents ^ Ils diffèrent par le dessein et par les arguments. Ils s*accordent tous en un point : c'est que jamais siècle n'a été plus vain que le xix* siècle ; c'est que jamais la manie de la gentilhommerie n'a été plus violente ni plus universelle. Ils prétendent qu'en France une immense aristocratie pullule, née tout entière du dictionnaire géographique; que des millions «de vilains ont usurpé les noms , qui de sa commune, qui de sa paroisse , qui de sa forêt, qui de son champ ou de sa ferme, qui de sa rivière, qui de son étang , qui de sa montagne , qui de sa vallée. Il n'y a pas, disent-ils, une plaine en France, une butte de terre, une grotte, un ruisseau, une mare qui ne soit le berceau d'une race de gentilshommes fabuleux, comme aux temps fortunés de la mythologie, où les faunes , les nymphes et les naïades naissaient des feuilles des bois et du cristal des eaux. Cela peut être plaisant, mais cela est-il vrai? Je me défie de cette formule générale : < Jamais siècle n'a été plus vain que le nôtre. » Chaque siècle est enclin, quand il parle de lui-même , à se dire le premier dans le ridicule comme dans le reste, parce qu'il est le dernier venu dans l'ordre des temps. En lisant les vieux auteurs, on recueille

1. Voici les principaux , publiés par Dentu : La noblesse et les titres nobiliaires dans les sociétés chrétiennes ^ par Auguste de Hongrie, prince de Crouy- Chanel. — De la noblesse comme institution impériale j par le marquis de La Grange, sénateur.— De la noblesse au ux* siècle ^ par M. Éd. de Barthélémy, auditeur au Conseil d'État. — De la noblesse dans ses rapports avec nos mœurs et nos institutions, par M. Ch. df Tourtoulon. — Chez Garnier frères : Du rétcîblissement légal de la noblesse ^ par M. Félix Germain.— Chez Aubry : Les nobles et les vilains du temps passée par M. Chassant, paléographe.— Voir aussi la Grammaire héraldique, de M. Gourdon de Genouillac (Dentu), et Tintéressant travail de M. Oscar de Wateville : Bésumé des principes généraux de la science héraldique (Firmin Didot).

de nombreux témoignages des divers siècles sur eux-mêmes : il n*y a pas un seul vice , pas un seul travers dont chacun d*eux n*ait revendiqué pour lui la perfection. Et puisque Toccasion se présente, à propos de la gentilhommerie, de montrer le néant des formules générales, en prouvant que toutes les époques pensent exactement la même chose d'elles-mêmes , qu'on me permette d'en profiter. Jetez, s'il vous platt, les yeux sur cette série de citations classées siècle par siècle , en remontant vers le passé :

DiX'huitiènhe siècle : « Les titres de comtes et de marquis sont tombés dans la poussière par la quantité de gens de rien et même sans terre qui les usurpent, et par là tombés dans le néant.... Qui pourrait dire maintenant qui a commencé l'usurpation des couronnes? Il n'est si petit compagnon qui n'en porte une. » (Saint-Simon.)

Dix'septième siècle : « Aujourd'hui tout le monde porte des armes : les roturiers en sont les plus curieux. > (Mézerai). — Et parmi les roturiers, les plus petits compagnons, comme dit Saint-Simon, voire même les fils et les neveux des marchands de chandelles : c Bordier, aujourd'hui intendant des finances , est fils d'un chandelier. Il fut quelque temps avocat, puis, s'étant jeté dans les affaires, il y fit fortune et fut secrétaire du conseil.... En 1659, il maria sa nièce Liébaud à Lamezan, lieutenant des gendarmes. Mme Pilou, voyant qu'on mettait des armes et des couronnes au carrosse, dit chez Mme Margonne, amie de Bordier : « Ma foi, cela sera plaisant de voir ses armoiries. Qu'y met- « tront-ils? Trois chandelles. » (Tallemant des Réaux. Ar- « ticle : Bordier et ses fils *.)

Seizième ^ècle : « Il y a deux façons dont les noms ont accoutumé de changer, lesquelles découvrent de quelle ambi-

1. Voir aussi : Boileau, satire v, sur la Noblesse; La Bruyère, du Mé" rite personnel; le P. Menestrier, Recherches du blason, II* partie.

tion sont poussés leurs auteurs à ce changement. Uune est qu'ils prendront le surnom de la terre qu'aura acquis le bon père... L'autre moyen, un peu plus tolérable, se fait par la ridicule adjonction à leur Yrai nom d'un article gentilhommesque comme de, du, fe, to, des, delà... Pour exemple de ce dernier moyen , j'alléguerai un riche marchand , jiommé Cornet : son âls , après sa mort, se voyant riche , s'appela du Cornet. Son frère putné, à son exemple, s'appela k Cornet, et le troisième s'appela de Cornet. Les enfants de ratné, encore plus enflés des richesses usurières que leur père, s'appellent la Cornette y et même commencent à dire qu'il faut un G au lieu d*un C, de peur d*apparenter un fou naguère connu qui s'appelle Cornette. {Bigarrvres et Touches du sieur Tabourot des Accords K )

Quinzième siècle :

A Paris, y en a beaucoup

Qui n'ont ne argent, vergier ne terre,

Que vous jugeriez chascun coup

Alliez, ou grands chieis de guerre,

Bs se disent yssus d'Angleterre,

D'un costé d'un baron d'Anjou,

Parens aux sénescliaux d'Aoxerre,

Ou aux chastellains de Poitou,

Combien qu'ils soient sailly d'un trou

De la cliquette d'un musnier,

Voir, ou de la ligne d'un chou,

Enfant à quelque jardinier.

(Guillaume Goquillart.)

Treizième siècle : Ouvrez li Romans de Garin le Loherain^ publié par MM. Paulin Paris et Duméril. Vous y verrez un

1. Voir aussi : Montaigne : Esiais^ chap. lxvi : c U y a tant de liberté en ces matières (l'usurpation des titres), que de mon temps je n'ai vu personne élevé par la fortune à quelque grandeur extraordinaire à qui Ton n*ait attaché incontinent des titres généalogiques nouveaux et ignorés à ses pèrea , et qu'on n'ait enté en quelque illustre tige. »

vilain, nommé Rigaut le Damoisel , qui se fait anoblir. Le duc Bègues de Belin consent à Tarmer chevalier, à condition qu'il prendra un bain (image allégorique de la roture décrassée), et lui donne, en guise d'accolade , un vigoureux soufflet (image allégorique de la force brutale qui ouvre au roturier les rangs de la noblesse ^ Je pourrais rétrograder ainsi à travers les âges jusqu'à l'antiquité, jusqu'à Horace, qui se moque du préteur de Fondi, un ci-devant corn* mis qui tranche du sénateur et du patricien ; jusqu'à Gicéron, qui reproche à L. Pison d'avoir enfumé les images de sa famille pour obtenir par surprise une dignité qui n'appartient qu'aux nobles. Les témoignages qu'on vient d'entendre suffisent à réfuter la prétention du xii* siècle d'être de tous les siècles le plus bourgeois gentilhomme. Ils prouvent que sur ce point nous ne sommes ni plus sots ni plus sensés que nos bons aïeux, que ce bas monde est un théâtre où tous les siècles ont joué, jouent et joueront la pièce que Molière a copiée sur le sien , et que le soleil , le lustre de la comédie humaine, éclaire éternellement les mêmes scènes et la même folie.

Rien ne semblerait plus contraire à la doctrine du progrès que cette perpétuité du même ridicule depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, si l'on ne savait, à n'en pouvoir douter, que l'homme se défait plus difficilement de ses ridicules que de ses vices , et qu'il peut être meilleur que jadis, en étant aussi vain. D'ailleurs ce travers particulier de la gentilhommerie tient par les plus fortes racines au fond même de la nature humaine. La fausse noblesse n'est si ridicule que parce que la noblesse naturelle est si respectable. Plus la chose contrefaite est belle , plus est laide la contrefaçon. Les ultra-démocrates de la

1. Voir l'analyse de cette scène dans les Nobles et les Vilains du temps passé y par M. Chassant, p. 140. On trouvera dans ce volume curieux d'autres citations non moiofl significatives

Révolution , non contents de Tabolition des privilèges et des titres , et réclamant en outre « Tégalité des noms , » c*est-à-direla suppression de l'histoire , m'ont toujours paru de pauvres philosophes. « Patriciens , mes amis , s*écriait Camille Desmoulins, croyez-vous donc descendre de la côte d*Adam? » Si ce n'est la noblesse, pouvait-on lui répondre, c'est l'inégalité qui date du paradis terrestre. Dès la naissance des temps, nous affirme Bossuet, l'homme est au-dessous des anges, et la femme au-dessous de l'homme, c Dieu a bâti en femme la côte d'Adam , grave expression de l'Écriture , pour faire voir en elle un admirable édifice. » Admirable, sans doute, mais dépendant d'un autre, antérieur et plus grand. L'homme est un palais dont la femme est un pavillon , voilà le dernier mot de l'Écriture interprétée par Bossuet, qui dit énergiquement : c La femme est une espèce de diminutif \ » La grammaire, dans ses affirmations, est donc pleine à la fois d'orthodoxie et de profondeur : le masculin est plus noble que le féminin. Le second être humain n'a été créé l'égal du premier ni selon l'esprit ni selon le corps, et l'inégalité , qui date de l'Éden , persiste dans la suite indéfinie des êtres. La seule égalité devant Dieu , c'est l'égalité morale des âmes, toutes créées par lui sans distinction, pour le connaître , l'aimer et le servir, comme dit le catéchisme. Pour tout le reste , l'inégalité est de droit divin.

L'ordre marqué par Dieu doit finir par régner. Dieu a voulu l'égalité morale , et depuis les premiers jours du monde l'égalité morale s'est acheminée à la victoire. L'histoire de la civilisation , c'est justement l'histoire de ce lent et pénible triomphe de l'égalité morale dans la conscience et humaine dans la loi. Dieu a voulu l'inégalité en tout le reste, et quoi qu'aient fait les hommes , en dépit de leurs rêves, deleurs utopies, de leurs passions envieuses, de leurs folles

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