PHILIPPE
Oui.
Infortuné Philippe, qui rêvait un mariage d'amour I Le voilà convaincu par sa prudente mère qu'avec six mille cinq cents francs par an un ménage meurt de faim dans son étroite mansarde, et que l'amour s'envole par la fenêtre pour ne pas coucher sur la paille. Que serait-ce, s'il entendait M. de Girardin? Ce n'est plus six mille francs qui sont la misère et le malheur, c'est dix mille. La baronne : « Avec huit ou dix mille francs de revenu, on ne meurt pas de faim. » La marquise : < Non, mais on meurt d'envie. » Sin-
cèremeat, je plains les millionnaires. Pauvres gens ! Ils ne sauront jamais ce qu'on peut avoir de bonheur sur cette terre pour dix mille francs par an. Ils seraient bien étonnés d*apprendre qu*à si bas prix, malgré renchérissement des loyers et des vivres, on peut encore se marier, avoir des enfants, pas trop, mais au moins une fille et un garçon, que leur mère, s'il lui plaît, « lave » de ses propres mains, sans que son mari l'en aime moins ou l'en estime davantage; qu'on peut se loger un peu haut, mais en bon air, et dans des maisons de bonne mine ; qu'on peut se meubler sans luxe, mais décemment, recevoir quelquefois ses amis à dîner.
Notre table est toujours modestement servie
(comme dit M. Âugier dans la Jeunesse), et leur donner le thé le soir sans cérémonie ; qu'on peut avoir des livres, et même une jardinière en bois peint, avec des primevères dedans :
.... Notre maison est assez spacieuse Pour laisser croître en paix la plante précieiise
(comme dit encore M. Augier ; précieuse est pour la rime, et d'ailleurs les primevères ont leur prix) ; qu'on peut aller de temps en temps dans le monde et y porter, outre un esprit tranquille et un cœur content, une robe assez fraîche, un habit nullement râpé et des gants irréprochables. Voilà ce qu'oïl peut faire avec dix mille francs, même en l'an de grâce et de cherté 1858, n'en déplaise à M. deGirardin et à sa marquise, contre laquelle il ne prend pas suffisamment parti, non plus que M. Augier contre Mme Huguet. Seulement il faut pour cela que le mari soit rangé, la femme économe, le ménage bien tenu. Il ne faut pas rougir de sa modeste aisance, ni se laisser atteindre par la contagion de la vanité et par la manie de paraître. Il ne faut pas re-
garder au-dessus de soi avec jalousie, en se plaignant du sort, mais au-dessous, avec reconnaissance, et en remerciant Dieu. Enfin, pour se contenter de ses dix mille francs, il faut en apprendre le prix en les gagnant par son travail, il faut les estimer, les aimer, comme le méritent d'honnêtes et chers écus bravement amassés à la sueur de son front ! Et voilà la morale que la comédie nous devrait enseigner, en montrant à la foule, condamnée au travail, la médiocrité libre, heureuse et fière d'elle-même, dans de petits ménages où règne le bon sens, au lieu de l'étaler dans de faibles cœurs, honteuse et humiliée, mourante de besoin et d'envie!
Telles sont mes objections contre M. de Girardin sur le fond de ses idées. Les caractères de ses personnages ne manquent pas de vérité, mais de relief et d'art. Roger, qui pourrait plaire, parce qu'il est modeste et sensé, n*est qu'une simple esquisse. Le baron, le plaisant de la pièce, est médiocrement plaisant : son éternel mot sur le conseil d'administration et les jetons de présence finit par donner la migraine. M. Adam, le type de l'honnête homme habile, ne déploie devant nous ni son honnêteté, ni son habileté : honnête, je le crois tel ; habile, il n'a pas besoin de l'être beaucoup pour tenir tête à Mme la marquise. C'est un caractère vrai, mais vulgaire, que celte marquise de La Roche-Travers qui veut redorer le blason de son fils en le mariant à une héritière. Elle tend ses filets d'une main si novice, qu'elle laisse passer à travers les mailles M. Adam et tous ses millions. Sa fille Caroline n'est qu'à demi une ingénue. Elle s'entretient ainsi avec le jeune Roger, qu'elle connaît à peine :
tt ROGER : On nous laisse seuls.... en tête-à-tête ! — Caroline : Oh! il n'y a pas de danger. — roger : Une héritière.
— CAR0UNE : Eh bien? — ROGER : Je pourrais vous séduire.
— CAROLINE : En cinq minutes f-^ROOEK : En effets ce serait
court; mais je pourrais vous enlever. — Caroline : Sans ma dot, je ne cours aucun péril, et, pour m'enlever avec m'a dot, il faudrait enlever mon père avec moi.— roger : Cela compliquerait Tenlèvement.... Je vois qu'il y faut renoncer....»
Caroline n'est pas précisément timide; elle a la réplique leste : en cinq minutes est un mot un peu vif sur des lèvres de dix-huit ans. Et pourtant Caroline est un ange, comparée aux ingénues à la mode. Ce qu'on appelle des jeunes filles dans les nouvelles comédies, ce sont des péronnelles qui ont la science d'une veuve, l^plomb d'une grand'mère et la langue d'un avocat. A côté d'elles, les pères de famille ont l'air de petits garçons. Dans la pièce très-discutée, mais incontestablement très-intéressante d'un homme de grand talent, dans le FUs naturel^ il y a une demoiselle Hermine qui tient tête à toute la maison. A la fin du cinquième acte, c'est elle qui, sachant avec précision ce que c'est qu'un fils naturel, décide en dernier ressort que Jacques doit rester naturel et refuser d'être reconnu. Je n'ai jamais rien vu de plus faux, de plus impatientant, de plus capable enfin de faire prendre en aversion la paternité, que ces jeunes hussards qu'on nous donne pour les ingénues du xix* siècle. J'aime mille fois mieux les plus sottes Agnès des plus vieilles comédies.
Le style de la Fille du Millionnaire est le style de M. de Girardin : ce n'est pas un style de comédie. La première qualité d'un style de comédie, c'est la diversité : chaque personnage doit avoir le sien. M. de Girardin n'en a qu'un> on le sait, parfaitement reconnaissable, et il le prête aux personnes de tout âge, de tout sexe, de toute condition, qu'il fait parler dans sa comédie. C'est M. de Girardin qui, sous le nom de la marquise, dit : « D'avoir des jambes n'empêche pas d'avoir des yeux. » C'est M. de Girardin qui dit, sous le nom d'Adam : « D'être travailleur n'empêche pas l'ouvrier de porter le fusil ; de gagner rudement sa
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vie ne l'empêche pas d'affronter bravement la mort. > C'est M. de Girardin qui dit, sous le nom de Caroline : < Il faut que le bal soit superbe.^ C'est M. de Girardin qui dit, sous le nom de la marquise : « Si les héritiers du passé que nous représentons, nous autres, ne luttent pas de toute la force des moyens qui leur restent contre le cours du présent qui les entratne, ils signent eux-mêmes leur déchéance, leur condamnation. Ils rayent de leur histoire le mot avenir. » C'est une phrase de l'ancienne Presse. Tout cela répand sur la pièce une fausse couleur. Il y a, j'ima« gine, peu de salons où les ducs, les comtes, les marquis, les marquises, les comtesses et les duchesses usent d'un aussi petit français que les nobles amis de Mme de La Roche- Travers. Je sais bien qu'on a récemment découvert que la ^comédie peut se passer de style : cela simplîQe l'art. Molière n'était pas de cet avis, qui tâchait d'écrire, disait-il, « de son mieux ; » niBoileau, qui dans Molière admirait surtout la perfection de son style comique ; ni Fénelon, qui la contestait. La comédie moderne se passe de style, cela n'est pas douteux ; mais il n'est pas prouvé qu'elle doive s'en passer. Le style d'un personnage est une partie de son caractère. Je reconnais les personnages de Molière, non-seulement à ce qu'ils font, mais à ce qu'ils disent. Le mot d'Orgon : < Le pauvre homme ! » celui de Géronte : < Que diable allait-il faire dans cette galère?» et tant d'autres, autant de traits de style qui sont en même temps des traits de caractère. Le grand art est de trouver ces saillies, où l'esprit de l'auteur ne parait pas , et où se trahit le naturel de ses personnages. Aujourd'hui, c'est l'esprit de l'auteur qui se montre partout; quels que soient ses personnages, hommes ou femmes , jeunes ou vieux, sots ou spirituels, tous ont le même tour d'esprit, la même parole en pointe : tous répètent les mots que leur souffle l'auteur. Détestable habitude, qui nous vient de Beaumarchais. C'est chez lui que
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les mots d'esprit commencent à remplacer les mots de caractère. Brid'oison a des saillies comme Figaro. Dans le Fils naturely l'honnête Aristide Fressard, un notaire si rond, fait des mots comme le pair de France. L'un en fait sur le temps, qui est < un pâtissier idéal ; » l'autre en fait sur les « amours de table d'hôte , » et, je dois le dire, les mots de la pairie ne valent pas mieux que ceux du notariat. L'effet de ce système, c'est qu'il n'y a dans ces pièces qu'un seul personnage, l'auteur, un seul esprit, le sien, et que les comédies de caractère n'existent plus.
Un autre effet encore de l'absence de style, c'est que les hardiesses que le style couvrirait passent difficilement ou ne peuvent plus passer. Leur nudité révolte. Le défaut du public n'est pourtant pas l'excès de la délicatesse ; mais, dès que la crudité de la forme lui donne l'éveil, il se tient en garde. Un exemple entre mille. Dans te Fils naturel, rien n'est moins approuvé que la première entrevue de Jacques Vignot et de M. Stemay. Les spectateurs les plus indulgents se sentent blessés au vif. Pourquoi? Un fils naturel qui se plaint devant son père de n'avoir pas été reconnu par lui, c'est une scène hardie, mais qui n'a rien de faux ni d'excessif, si la main qui la conduit est discrète et délicate. Essayons de saisir au juste ce qui nous blesse : ce n'est pas le fond même de la situation , ce n'est pas l'entrevue du fils avec son père, c'est l'attitude que l'auteur prête à l'un et à l'autre, c'est le ton, c'est la forme de leur entretien. Le fils est insolent et le père humilié ; le fils fait subir à son père le plus arrogant des interrogatoires ; il le somme de répondre ; il pose des principes ; il tire des conséquences ; il déroule pédantesquement le fil de son argumentation, et aboutit à un cartel, comme à un corollaire de logique. Le père balbutie, s'excuse, se tait; et le caractère paternel, qu'on pouvait encore préserver, succombe avili sous la parole altière et déclamatoire d'un logicien de vingt-cinq ans. Toutes les
expressions, .sèches, roides, ou brutales, semblent calculées pour accuser plus fortement et pour aggraver la situation. Voilà ce qui révolte les esprits délicats. Changez les altitudes, le ton, le style enfin, et vous sauvez la scène, sans en rien sacrifier, pas même le cartel. Cette situation n*est pas neuve au théâtre, et M. Dumas fils en a pu trouver l'idée chez un de ses devanciers. Dans une ancienne pièce dont les seuls connaisseurs se souviennent aujourd'hui, il y a une pauvre femme abandonnée, comme Clara Vignot, un fils naturel, comme Jacques, un père qui ne l'a pas connu, comme M. Sternay. Le fils, nommé d'Arviane, rencontre le marquis d'Orvigny, se prend avec lui de querelle. Ils conviennent d'un rendez-vous. D'Arviane, dans l'intervalle, apprend que le marquis est son père. 11 court à lui ; il veut s'expliquer, il veut être reconnu. La scène a, comme on voit, quelque analogie avec celle xle M. Dumas. D'Arviane commence par s'excuser d'avoir insulté le marquis, et finit par lui raconter ses malheurs, sa naissance, son abandon :
Je vous vois attendri; je me flatte, j'espère, Que vous ne prenez pas le parti de mon père ?