Troplong, dêi Donatiom et des TutamenU, t I, p. 2S
2. Toutes ces idées ont été très-bien indiquées dans Topuscule de M. Germain, du Réiahlissement légal de la noblesse , le plus sage de tous les écrits composés sur ce sujet.
refaire des privilèges. Le 30 mars 1806, il crée des ducs et des princes; le 14 août 1806 , il reconstitue les majorats. Il porte lui-même atteinte à son Gode civil, où régnait le principe d'égalité dans les successions. II rétablit implicitement la fameuse division de biens nobles et de biens roturiers, abolie par la Révolution. Il inaugure, en un mot, la seconde phase de son système et de son gouvernement. Le Premier Consul avait organisé la Révolution : l'Empereur la combat. Il refoule Tesprit démocratique, qu'il avait contenu ; il vogue contre le courant dont il s'était servi, et qui avait si heureusement porté César, son génie et son destin. Certes Napoléon savait bien qu'il violait l'égalité civile ; mais il fallait une noblesse à l'ancienne monarchie restaurée, et une fortune à la noblesse renaissante ! C'est la logique irrésistible des idées et des faits. Il est un témoignage qu'on ne récusera pas : je n'hésite pas à l'invoquer avec une liberté égale à mon respect , car je le tire d'un livre imprimé récemment et livré à la publicité par la volonté de son auteur :
< Il y a quelques centaines d'années, les titres nobiliaires indiquaient une véritable puissance et de véritables grades. Être duc de Bourgogne, de Bretagne ou de Normandie ; être comte, baron ou chevalier banneret, c'était être roi au petit pied, c'était commander à des vassaux, c'était compter parmi les oppresseurs au lieu de compter parmi les opprimés. Une telle position devait donc être enviée et honorée. D'ailleurs les nobles n'avaient pas seulement des privilèges : ils avaient aussi des charges. C'étaient eux qui soutenaient tout le fardeau des guerres; leur sang et leur or roulaient sans cesse sur tous les champs de bataille. Il n'y avait pas seulement'de la puissance, il y avait aussi de la gloire derrière leurs créneaux.
« Mais peu à peu le pouvoir royal centralisa dans ses mains toutes les souverainetés éparses sur le sol français. La noblesse se corrompit ; au lieu de conserver son ancienne
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devise : Noblesse oblige^ elle eut l'air de dire : Noblesse exempte^ et dès lors commença sa décadence. La forme monarchique survécut, mais l'armée nobiliaire fut licenciée, détruite, et cependant le souverain s'est encore conservé le droit inoffensif de donner des grades dans cette armée imaginaire.
c Or nous trouvons aussi illogique de créer des ducs sans duchés que de nommer des colonels sans régiments. Car si la noblesse avec privilège est opposée à nos idées , sans privilège elle devient ridicule...
« En fait de politique, nous ne comprenons que les sys* tèmes clairs et nets. Si le gouvernement veut reconstruire l'éditice que les rois et les peuples ont mis cinq cents ans à abattre, qu'il adopte les mesures les plus propres à amener ce résultat; qu'il donne à tous les nobles en premier lieu le baptême de la gloire, car sans prestige, point de noblesse; qu'il leur donne de vastes propriétés territoriales , car sans richesses , point de noblesse ; qu'il rétablisse le droit d'atnesse , et que l'atné seul , comme en Angleterre, hérite du titre, car sans cette disposition qui isole le ciief de la famille et confond ses frères avec le reste du peuple, l'influence se divise et la noblesse s'éloigne trop des plébéiens ; qu'il exécute tout cela, nous le combattrons, mais nous avouerons néanmoins qu'il est logique , et nous reconnaîtrons que l'édiiice qu'il veut bâtir aura un corps et une tête. Mais faire à la sourdine quelques petits ducs , quelques petits comtes qui seront sans autorité et sans prestige, c'est froisser sans but et sans résultat les sentiments démocratiques de la majorité des Français , c'est condamner des vieillards à jouer S la poupée *.
Contre un tel témoignage, je veux admettre encore, par excès d'optimisme , que l'avenir ne nous réserve pas les
1. Écrit en 1844^ réimprimé en 1864 dans la grande édition complète des Œuvra de NitpoUon lll (t. Il, p. 61). Paris, Amyot, rue de la Paix. lY 25
conséquences prévues; que nous échapperons aux majorats, aux substitutions, au droit d*atnesse ; que régalité civile ne sera pas atteinte. Mais la liberté civile, qui la préservera? Je suppose qu'on se borne à rétablir une pénalité contre les faux titres. Gela vous parait innocent : on en sera quitte, n'est-ce pas, pour ne pas s'anoblir ni s'intituler comte, marquis ou baron, dans les actes publics et par-devant notaire? Mais, quoi! Est-ce une loi sérieuse que celle qui ne commence pas par discerner les vrais titres des faux î Est-ce une loi sérieuse que celle à qui la vie publique est seule soumise, et à qui se dérobe la vie privée? Non, non, monsieur Dorante, il ne vous sufQra pas de dire : c Je suis marquis; » il vous faudra montrer vos parchemins et prouver, pièces en mains, que vous êtes vraiment le fils de vos pères. Tant pis pour vous si vos papiers de famille ont été perdus dans la Révolution ; adressez-vous à l'agence générale des généalogistes réunis, et qu'ils retrouvent vos aïeux. Non, non, monsieur Jourdain , vous n'en serez pas quitte pour abdiquer devant les officiers ministériels votre dignité de mamamouchi : la loi entrera chez vous par l'escalier dérobé comme par la grande porte ; la loi inspectera vos cartes de visite, vos voitures, vos livrées , votre vaisselle et votre linge ; et si la loi y trouve gravé , peint ou brodé à l'aiguille , en guise d'armoiries, votre turban de faux gentilhomme turc, la loi vous fera payer l'amende. La loi vous poursuivra jusque dans votre cabinet; et si elle prend Nicole, votre servante, à vous dire : « Monseigneur, voici vos pantoufles, » la loi appréhendera ledit M. Jourdain pour se faire anoblir indûment par sa fille de chambre , et le conduira en pantoufles devant le commissaire. Si la loi ne fait pas tout cela , ce n'est pas la peine d'être une loi. Si elle le fait, je vous plains , messieurs les gentilshommes et messieurs les bourgeois, ou plutôt je ne vous plains pas , car vous Taurez voulu. Ce sont vos petites passions coalisées qui appellentla loi. Vous, gen-*
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tilshomises, vous l'invoquez à votre aide, par orgueil, pour préserver vos rangs de l'intrusion des bourgeois que vous méprisez ; vous, bourgeois, par jalousie, pour ne plus voir vos égaux se faufiler parmi des nobles que vous enviez : orgueil et jalousie sont peu dignes de pitié. La loi viendra, puisqu'on l'appelle, et vous en pâtirez tous. Vous ressemblerez au cheval quand il a voulu se venger du cerf : vous porterez comme lui une selle sur le dos, vous rongerez le frein, et vous n'aurez même pas la vengeance du cheval, vous manquerez le cerf. €e n'est pas d'aujourd'hui que l'on a fait la chasse à la fausse noblesse. Depuis Charles YIII jusqu'au xix' siècle, presque tous les rois de France ont voulu lui courir sus; ils ont mis en campagne les lois, les ordonnances , et les gens de justice et les gens de guerre ; comptez bien, vous trouverez plus de vingt déclarations royales, menaçantes et terribles, contre les faux gentilshommes S lutte gigantesque et impuissante de l'autorité et de la force contre cette petite chose immatérielle et invincible , la vanité du cœur humain. L'histoire, depuis des siècles, ofirele spectacle du déii que les mœurs adressent à la loi. Il n'est pas nécessaire de le renouvela. Ne mettons pas la loi aux prises avec les mœurs; laissons la loi régler les droits et les devoirs. La noblesse est un usage, elle ne relève que de l'opinion. Que vous importe» ô gentilshommes, de voir des vilains se parer de faux noms , et grimper sur les hautes branches d'un arbre généalogique , planté et arrosé de leurs bourgeoises mains? En étesrvous moins nobles, parce qu'ils sont plus ridicules? Contrefaire la noblesse, n'est-ce pas lui rendre hommage? Un jour, M. de Yivonne avise un roturier qui se faisait appeler M. de Rochechouart. « Merci , mon ami , lui dit-il , de la bonne opinion que vous avez de ma
1. Voir le Traité ée la NohlesfBf par l'abbé de La Roque, chap. civ et Guv; y Abrégé chronologique de Chôrin, p. 40, etVÀrmorial de France ^ reg. I, II* partie, p. 660« etc.
maison ; vous n'en pouvez donner une plus sûre marque que de la préférer à tant d'autres et de porter mon nom. » Et vous , honnêtes vilains , pourquoi cette grande colère contre vos égaux, qui ne veulent plus être vos égaux? Pourquoi prendre au tragique un si plaisant travers , au lieu d*en profiter pour rire comme au bon temps de la vieille gaieté française? Le siècle est-il si joyeux, que vous perdiez une occasion si belle? Si les faux nobles n'existaient pas, il faudrait les inventer : ils sont les seuls comiques du xix* siède!
Mais il est inutile de les inventer. Ils existent, ils prospèrent, ils croissent et multiplient. Quelque temps avant 1789, Ghérin, le plus convaincu des généalogistes, chargé de vérifier les titres, s*écriait tristement, en étudiant les faux parchemins qu'on mettait sous ses yeux : « Hélas! toute la bourgeoisie y passera ! > Depuis , nous avons fait maintes révolutions, des grandes et des petites , et la bourgeoisie continue d'y passer. Y passera-t-elle tout entière , comme Ta prédit Ghérin? Ce ne sont pas les lois qui l'en empêcheront. Le vrai remède au mal, ce n'est pas de diminuer par les lois et décrets le nombre des faux nobles et d'augmenter celui des vrais : c'est de restreindre plutôt l'influence effective que garde encore la noblesses en agrandissant de plus en plus la part du mérite personnel dans la société. Le remède , il est clairement indiqué dans ce livre dont j'ai cité plus haut un si grave passage :
c Quant à nous, nous voudrions qu'au lieu de faire quelques nobles, le gouvernement prtt la grande résolution d'en faire des milliers et des millions. Nous voudrions qu'il prit à tâche d'anoblir les trente-cinq millions de Français,
1. Sur 160 membres du Sénat , il y a 106 nobles : 9 ducs, 9 princes, 37 comtes, 17 barons, 17 marquis, 2 vicomtes et 15 particules nobiliaires. Sur 256 membres du Corps législatif, 124 nobles : 1 prince, 3 ducs, 32 comtes, 29 barons, 13 marquis, 28 vicomtes et 38 particules nobiliaires. Voir Du Rétabliuement légal de la Nobletu, par Félix Germain, p. 47.
en leur donnant rinstruction» la morale, Taisance, biens
qui jusqu'ici n'ont été que Tapanage d*un petit nombre et
qui devraient être l'apanage de tous K »
Que peut-on sgouler à un si noble Tœu? Un seul mot :
Qu'il s'accomplisse !
(Journal des DébaU, 4 mars 1858.)