Bacon : Essais de morale , chap. u
qu'à Paris, à la ville qu'à la cour, et dans les républiques que dans les monarchies; et sur ces points divers on parla si abondamment, que, je l'avoue sans confusion par l'extrême chaleur qu'il fait, je me sentis m'assoupir au moment où Théanor expliquait à Glarinte que les Romains furent plus polis sous la république que sous les rois et sous les empereurs que sous la république, ce qui donne raison aux partisans de la perfectibilité, et permet de penser que la politesse des mœurs est indépendante des formes de gouvernement. Pendant mon sommeil, je rêvai que l'entretien continuait et que j'entendais parler Gléonice : « Maintenant, disait- elle, que nous avons fait connaître notre sentiment , je voudrais savoir ce que pensent sur la même matière les beaux esprits du xix* siècle; j'ai ouï dire que sauf quelques-uns d'entre eux, gens d'un goût supérieur, qui nous aiment et nous vénèrent jusqu'à l'idolfltrie, qui n'estiment belle que notre beauté, spirituel que notre esprit, élégant que notre élégance, le reste se dispense volontiers de se régler sur nous et prend dans ses manières toutes sortes de libertés, sans s'inquiéter de ce qu'en pense le grand siècle de Louis XIY. Il me plairait de voir quelques-uns de ces galants modernes, qui se piquent de l'être à leur façon, et que je soupçonne fort d'être incongrus en galanterie. Nous les ferions parler un peu sur le bel air des choses, tel que l'entendent nos arrières-neveux; ce serait, je pense, un divertissement. — Justement, répondit Théanor, je connais plusieurs de ces messieurs qui doivent passer chez les modernes pour les arbitres souverains des belles manières et du goût, car ils en ont écrit et imprimé les lois. Qu'on aille les quérir et qu'on les amène ici. »
Le premier qui se présenta fut M. le baron deMortemart- Boisse, auteur d'un livre nouveau : La vie élégante à Paris. «Vous êtes homme du monde, lui dit Glarinte? — Du meilleur, madame. » Et pour justifier ses titres à parler du bon
474 ÉJlTDES LmÉRAIRES ET MORALES.
ton en présence des connaisseurs, M. le baron nomma ses amis vicomtes, comtes, marquis, princes, ducs, etc.; il lut tout haut une lettre ou Mme la marquise de Montecatini, grande maîtresse de la cour de Lucques, lé loue de la ma^ nière « toute firançaise et toute chevaleresque » dont il entend la politease S et finit par se recomn^inder du prince Anatole Démidoff : « On s*est beaucoup plaint, dit^l, de l'humeur du prince Démidoff; Je ne puis, quoi qu*on en puisse dire, joindre mon mécontentement à celui de ceux qui Tatta* quent : il a toujours été d'une parfaite politesse pour moi, et m*a même fait offrir dernièrement ses services, de Vienne (par son secrétaire qui était à Paris), pour un envoi de diamants que je devais faire à la princesse Marie G..., amie de ma femme, et comme elle d'un cœur d'or et de vertus solides '. »
Clarinte, souriant, fit son compliment à M. de Morte» mart-Boisse d'avoir de tels seigneurs pour amis et un cœur d'or pour femme, et le pria de commencer à parler sur la vie élégante. Voici le résumé de son discours :
Il y a plusieurs mondes : je ne parlerai ici que du monde élégant, de la bonne compagnie, et personne n'ignore que « toutes les réunions de la bonne compagnie ont un cachet marqué d'aristocratie. » Il faut que les bourgeois en prennent leur parti, et se contentent de l'égalité devant le Code pendant leur vie, et devant Dieu après leur mort. L'aristocratie est un fait de nature. H y a des êtres plus nobles que d'autres, comme il y en a de plus beaux et de plus spirituels. C'est de cette élite que je parle, de ses manières, de sa vie. On .distingue chez elle trois sortes d'élégances : l'élégance personnelle, l'élégance dans le monde, l'élégance en public.