‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 61 sur 85 · Le Philosophe sans le savoir^ acte IV, scène ix · texte numérisé non relu

Le Philosophe sans le savoir^ acte IV, scène ix

2. Dans la scène des Fâcheux y si souvent citée, Êraste ne refuse pas de se battre en duel, comme on l'a dit souvent, mais de servir de second à un homme qui se bat, et il refuse, non parce que le duel lui semble condamnable , mais parce que

Un duel met les gens en mauvaise posture, Et notre roi n'est pas un monarque en peinture.

cesse il va sur le terrain : il tue le moins qu'il peut, et à son corps défendant ; mais il blesse à profusion : une tren*taine de ses jeunes premiers sont revenus sur la scène avec une large mouche de taffetas d* Angleterre. M. Scribe a rai* son : le public ne se lasse ni des coups d*épée, ni des coups de feu, ni des blessures, ni des cicatrices. Il en veut même en musique : le plu^ bel opéra, voire même comique, a besoin d'un duel : Hérold {le Pré aux Clercs\ Meyerbeer (les Huguenots), Halévy (la Magicienne), emploient heureuse* ment le cliquetis des épées comme accompagnement. Les femmes, encore plus que les hompes, sont friandes au théâtre de ces émotions. Quand la fille de M. Poirier, la marquise de Presle, crie à son mari : « Et maintenant va te battre, » j'ai vu de jeunes femmes déchirer leurs gants blancs à force d'applaudir. Si l'on jugeait par le roman et par le thé&tre la société française du xix* siècle, on croirait qu'elle vit, comme au temps de la Fronde, la moustache retroussée et la flamberge au veut. Jamais siècle pourtant n'a eu des instincts plus pacifiques; jamais mœurs n'ont été plus rassises et plus bourgeoises. C'est précisément pour cela que nous savons tant de gré à la littérature de nous peindre à l'envers, et la littérature se prête obligeamment à notre fantaisie. Comme toujours, elle nous suit au lieu de nous conduire. Elle aurait mieux à faire, et c'est ce que m'expliquait hier, à propos du duel, un sage de mes amis en causant avec moi dans un jardin public : « Au lieu, me disait-il, de nous montrer d'éternels spadassins et de nous intéresser au duel et à l'escrime, la littérature devrait une bonne fois nous tenir ce langage : Vous, le XIX* siècle, vous n'êtes pas un siècle religieux et monarchique comme le xvn* siècle, votre respectable aïeul, et si je vous disais : « Le duel est défendu par Dieu •» et par le roi,« vous feriez sourde oreille. Vous n'êtes pas non plus, comme le xvni* siècle, un siècle philosophi-

que, et si je ressassaii les arguments moraux de la Nouvelle HMcUse, vous en seriez sans doute beaucoup moins attendri que ce bon milord Edouard. Tous êtes un siècle boui^eois, vous le dites vous-même, un siècle positif; vous vous vantez sans cesse d'avoir de saines idées ; vous vous faites honneur de n'être pas chevaleresque ; vous vous moquez avec la plus judicieuse ironie de tout ce qui ressemble à l'exaltation, à l'enthousiasme, à la poésie et au don quichottisme; vous êtes un Sancho 1 Cet honnête Sancho, évitant les horions et cherchant les profits , lAchant à tout propos ses proverbes, tout pleins d'un groa bon sens solide et terre à terre, et fhisant son chemin au petit pas de son ftne, est un homme de mérite que je prise beaucoup :

Chacun pris en son air est agréable en soi.

«Mais que diriez-vous de Sancho grimpé sur Rossinante, eoiffé de l'armet de Mambrin et la lance en arrêt? Il serait ridicule et vous le siffleriez. Profitez de l'exemple: vous êtes des bourgeois, soyez bourgeois franchement, et de la tête aux pieds : vivez avec vos mœurs, ou, si elles vous déplaisent, faites un bond en arrière, et revenez aux mœurs héroïques du vieux temps : soyez des chevaliers, des troubadours, des champions du trône et de l'autel ; déployez l'oriflamme, idolâtrez l'honneur, et surtout méprisez l'argent. Mais de grâce ne jouez plus ce personnage bâtard mipartie gentilhomme et mi-partie bourgeois. Décrochez ces rapières des basques de vos paletots. Vous êtes dans une ruche, une usine, un bazar, un caravansérail, tout ce que vous voudrez, excepté dans un camp : travaillez, fabriquez, commercez, et ne vous battez pas. Le duel n'est pas fait pour lexix^ siècle : le duel, c'est le passé, un non-sens, une folie. » Comme il disait ces mots, un voisin, qui, assis près de nous, l'écoutait, s'écria tout à coup : « Il n'y a qu'un poltron qui puisse parler ainsi. — Vous me

rendrez raison , » lui répliqua mon sage en lui jetant sa carte. Tal eu beaucoup de peine à arranger l'affaire. Svidemment nous sommes encore loin du temps où le sens commun sera assez commun pour que ceux qui parlent le plus hardiment contre le duel osent en refuser un ; pour que le duel paraisse réellement une folie et qu'on inscrive au Code une loi ainsi conçue, la meilleure selon Addison, qu'on puisse faire sur le duel : Article unique: « Quiconque aura donné ou accepté un cartel sera détenu dans une maison de santé jusqu'à parfaite guérison. »

{Journal du DébaU, 37 mai 1858.)

DE LA YIE ÉLÉGANTE A PARIS, par M. le baron de Mortemart-Boieso.

TRAITÉ DE LA VIE ÉLÉGAirTE, par Balzac.

DE BRUMMEL ET DU DANDYSME, par M. Barbey d'AureyiUy.

« Une compagnie choisie étant à la campagne chez une dame de beaucoup d'esprit que j'appellerai Clarinle, après avoir dtné dans un lieu digne de la magnificence du repas, passa dans un autre orné de très-rares tableaux et paré tout alentour de beaux vases remplis de fleurs. « Il y a c longtemps, dit alors Glarinte, en adressant la parole à « Théanor, que j'ai envie de prier quelque honnête homme

c du monde de me dire précisément ce que c'est qu'on ap- « pelle politesse, et comme il y a des mattres qui enseignent « toutes les langues, toutes les sciences et tous les arts, je « voudrais en trouver un qui me renseignât. «

Ainsi commence une des Conversations de Mlle de Scudéry, ces entretiens ingénieux de morale mondaine, où les personnages dissertent plutôt qu'ils ne causent, d'un ton apprêté, mais avec beaucoup de finesse et d'esprit K Glarinte ayant mis sur le tapis cette question galante, Théanor, Gléonte, Cléonice et les autres, prennent la parole tour à tour. On convient d'abord que sous le nom de politesse il faut comprendre toutes les bienséances du langage, des manières, du costume et de la conduite, tout ce qui compose aujourd'hui la vie élégante, le bon ton. On développe le mérite sérieux de cette distinction, quelquefois suspecte de frivolité. Comme la voie lactée, a dit Bacon, est un assemblage de petites étoiles dont chacune, séparée des autres, serait invisible, et qui réunies répandent une blanche lumière, de même le bon ton est une réunion de mérites déliés et imperceptibles, qui donne à la conduite des personnes bien élevées le doux prestige de la politesse. Les menues perfections, composées d'apparences , sont, pour, ainsi parler, des lettres de recommandation perpétuelles : ce sont elles qui nous rapportent le plus.de louanges; l'usage en est continuel, et elles se font remarquer à chaque instant, au lieu que l'exercice d'une grande vertu ou d'un grand talent est plus rare. Les petits gains produisent les grosses fortunes : les petits mérites font les grandes réputations •.

Après avoir loué la politesse, quelqu'un de la compagnie demanda si l'on peut être aussi poli dans les provinces

1. Conversations nouvelles sur divers sujets ^ sur la politesse et sur Vair galant j p. 64 et 175.

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