MADAME LA DUCHESSE DE NEMOURS
Hier, dans la chapelle de Saint-Ferdinand, à Sablonville, un service a été célébré pour le repos de l'âme de Mme la duchesse de Nemours. Un grand nombre d'amis et d'anciens serviteurs se pressaient dans l'enceinte et autour de l'enceinte, trop étroite pour les contenir. Tous ceux qui, retenus en France, n'avaient pu suivre le cercueil sur la terre étrangère, étaient présents à ce rendez-vous des affections
fldèles et des pieux regrets. Dans tous les cœurs, même dans les plus chrétiens et les plus résignés, s'élevait une plainte contre la destinée, que n'ont pu fléchir ni cette beauté, ni cette vertu , ni cette jeunesse, si digne d'être épargnée. Pour se sentir ému dans la commune douleur, il n'était pas besoin d'avoir appartenu à Mme la duchesse de Nemours par la reconnaissance et par le dévouement. 11 suffisait de l'avoir vue, de lui avoir parlé. On se rappelle quelle unanime faveur accueillit son arrivée en France, lorsqu'elle vint associer sa vie à celle d'un fils du roi Louis- Philippe, et qu'elle offrit aux regards de sa nouvelle patrie ce visage aussi brillant et aussi doux que l'était alors sa fortune. La nature avait imprimé sur ses traits, avec la dignité de sa naissance, la bienveillance , la douceur aimable, et cette belle tranquillité qui décèle une âme sereine et un esprit sage. Mais ceux-là seulement ont connu toute la perfection de cette noble femme qui ont eu l'honneur de vivre sous ses yeux, dans les jours heureux et dans les mauvais jours. Quand l'orateur sacré parle de ce je ne sais quoi d'achevé que donne le malheur, il entend ces dons de l'âme qui s'affermissent et s'épurent dans l'adversité. Mais cette grande pensée ne s'applique pas moins aux dons de l'esprit, que les revers fortifient et complètent.
Mme la duchesse de Nemours avait éprouvé cette vertu du malheur : sa grâce était devenue plus sérieuse, sans être moins aimable; son esprit plus hardi, sans être moins sensé. Heureuse, le bonheur lui seyait si bien qu'on pouvait le croire l'ornement naturel de sa destinée ; exilée, elle montra un calme si grand, et l'on découvrit en elle une telle force, autrefois cachée sous la douceur, qu'on vit bien qu'une âme si vaillamment armée avait été faite pour souffrir. Dans les tristes loisirs de l'exil, cette mère si tendre aimait à surveiller les travaux de ses enfants; elle daignait aider et diriger leur maître, avec quel sens délicat, et quelle
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autorité discrète, je m*en souviendrai toujours! Cette vigilance de toutes les heures , elle avait voulu la continuer même au delà de la mort, qu'elle avait pressentie. Quelque temps avant la délivrance qui devait lui coûter la vie, sa main prévoyante avait tracé pour ses enfants des instructions dernières, où elle avait mis toute sa prudence et toute sa tendresse. Et quand auprès du lit funèbre, le prince, d*une voix brisée, lut à ses enfants cette suprême leçon, Qs ont pu sentir planer au-dessus d'eux ce bon génie maternel, qui une fois encore ouvrait ses ailes sur leurs têtes, avant de s'envoler pour toujours.
Cette mort en effet, que la maladie n'avait pas préparée, cette séparation soudaine et silencieuse, ç*a été moins une mort que l'essor fugitif et la disparition d'une âme qui change de demeure , qu'un départ avancé par la volonté divine pour épargner à tous le déchirement des longs adieux. Nulle crise, nul combat. Son &me, comme un soupir, s'est exhalée de ses lèvres et a monté vers Dieu. Mais pour l'auguste famille qui l'a perdue sans l'avoir vue partir, la douleur n'en est que plus amère , et ne peut être consolée, pas même par les témoignages les plus sincères des regrets universels.