Dictionnaire philosophique y article Goût
614 ÉTUDES LITTÉRAlilES Et UtORALÉS.
il n*y a pas de public. Le public est un tribunal. G*est le nom qu'on lui donnait jadis , nom vieilli maintenant^ et dont quelques classiques attardés se servent seuls encore, comme d'une métaphore chère à la tradition. Autrefois il avait toute la force de son sens, et quand on présentait un livre au public, en protestant du plus profond respect pour son autorité et d'une entière soumission à sa sentence, tout était sérieux dans ces témoignages comme dans une requête au premier président* C'était chose touchante de voir de grands esprits s'approcher avec crainte de cette assemblée invisible, s'incliner devant elle, et attendre son arrêt en toute humilité. Boileau d'habitude n'est pas attendrissant. Pourtant je n'ai jamais pu lire sans un peu ^'émotion ces lignes de sa dernière préface , cet adieu au public, si respectueux, si modeste, de la part du dictateur du goût et du grand justicier au plus haut degré de sa gloire :
« Comme c'est vraisemblablement la dernière édition de mes ouvrages que je reverrai, et qu'il n'y a pas d'apparence qu'âgé comme je suis de plus de soixantetrois ans et accablé de beaucoup d'infirmités, ma course puisse être encore fort longue , le public trouvera bon que je prenne congé de lui dans les formes, et que je le remercie de la bonté qu'il a eue d'acheter tant de fois des ouvrages si peu dignes de son admiration. Je ne saurais attribuer un si heureux succès qu'au soin que j'ai pris de me conformer toujours à ses sentiments et d'attraper, autant qu'il m'a été possible, son goût en toutes choses. C'est effectivement à quoi il me semble que les écrivains ne sauraient trop s'étudier. •
En ce temps-là les écrivains ne prétendaient pas, on le voit , que c'est au public de « se conformer à leurs sentiments » et « d'attraper leur goût. » Ce renversement est moderne. C'est le xix* siècle qui a revendiqué ce
qu*il nomme fièrement la souveraineté de Tinsplratlon. Jadis les écrivains se croyaient les serviteurs dii public, non ses princes; ils travaillaient pour lui et s'efforçaient de lui plaire. Ils pensaient au jugement qui attendait leurs œuvres comme à une loi de perfection, salutaire pour le talent. Ils pensaient à la postérité , à cette succession ûei publics futurs auxquels ils étendaient pieusement la déférence qu'ils portaient au public présent ; et cette coutume d'écrire sous les yeux de leur temps et des siècles à venir entretenait en eux un respect de leur art , un désir d*immortalité , qui éclatent dans leurs chefs-d'œuvre , et leur impriment une beauté morale plus belle encore que le génie.
L'époque où le public a eu le plus d'autorité est celle où notre littérature a été la plus grande. C'est le xvit* siècle. L'élite du public , c'était la cour, assemblée des esprits les plus brillants, les plus polis, autour d'un roi digne d'être leur modèle. Le xnv siècle eut un privilège rare en France, où il y eut tant de rois hommes d'esprit ^ celui d'avoir un roi homme de goût, qui protégeait les lettres et les arts par inclination, et non par politique. Le goût de Louis XIV, qui, même faux et mesquin, eût sans doute entraîné la cour, mérita de régner sur elle par lé puissance de sa justesse et l'attrait de sa grandeur. La cour façonna l'opinion de la ville, et il se forma un public animé d'une pensée commune, l'idée d'une perfection composée de noblesse, de décence , de grâce et de naturel. Ge publie à plusieurs étages, organisé comme une hiérarchie, exerça sur la littérature de son siècle un ascendant qu'attestent tous les grands écrivains. Ils déclarent unanimement que son goût est leur goût ; que leur plaisir et leur devoir sont de rechercher ce qui lui plaît et d'éviter ce qui le choque; que leur succès est à ce prix. La Bruyère va plus loin : il fait remonter jusqu'à la personne du roi l'honneur de ce gou*-
vernement de la littérature. «Les princes, dit-il, sans autre science ni autre règle , ont un goût de comparaison : ils sont nés et élevés au milieu et comme au centre des meilleures choses, à quoi ils rapportent ce qu'ils lisent, ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent. Tout ce qui s'éloigne trop de Lulli , de Racine et de Le Brun est condamné. » Cet admirable public du xvu* siècle s'est trompé comme tous les publics. Il a mis en balance la Phèdre de Racine avec celle de Pradon. Il a méconnu Athulie. Mais ce sont là des exceptions et des malentendus. La merveille du temps, c'est l'accord du goût public avec celui des écrivains. A dater de Boileau, il n'y a plus de partis dans la littérature du xvu* siècle, de même qu'après la Fronde, il n'y en a plus en politique. C'en est fait de ces dissidences de principes qui divisent le public comme les écrivains , et qui ruinent l'autorité des juges en mettant aux prises les jugements. Les seules diversités sont ces variétés de nature qui produisent l'originalité des œuvres et des talents. De là , dans la littérature du xvu* siècle , un air majestueux d'unité et d'harmonie. On voit s'y réfléchir l'accord de tout un siècle dans le même esprit monarchique, dans la même foi chrétienne, dans le même goût classique, dans la même religion de l'antiquité. Rien de cette anarchie des opinions modernes sur toutes les questions remuées par l'esprit humain; rien de ces divisions profondes, irrémédiables, qui se trahissent partout aujourd'hui, même dans l'art; rien de cet isolement énervant et superbe de la pensée individuelle. Toutes les forces de l'esprit français travaillent de concert, sous une règle reconnue , et créent cet art simple et grand , monument éternel du génie même de la France.
Au siècle suivant, cette discipline s'est affaiblie. Des idées nouvelles ont paru, qui partagent le public et la littérature. Les philosophes forment un camp ; leurs adversaires , un
autre; et dans Tun et dans Tautre parti, que de divisions! La ville s*est émancipée de la cour et pense par elle-même, sans savoir encore bien penser. La constitution du public a changé : il s*est accru en nombre ; il s*étend par en bas et se découronne par en haut. Sans manquer de respect au nombre, puisqu'il est le mattre aujourd'hui, il est permis de penser que plus nombreux est l'aréopage, moins infaillibles sont les jugements. C'est une vérité démontrée dans l'ordre politique, où les intérêts devraient à la rigueur suppléer les lumières ; à plus forte raison en littérature, où les lumières seules ont droit de décider. Et cependant, malgré l'atteinte portée à l'autorité du public par son accroissement et par ses divisions , tant qu'a régné l'esprit classique, il y a eu un public, et on n'a pas songé à contester ses droits. Au xvm* siècle. Voltaire n'est le despote de l'opinion qu'à la condition d'en être le courtisan. Lui qui, dans sa Correspandance, prend à l'égard des Welches tant de libertés dédaigneuses, change de ton dans ses préfaces et multiplie les révérences devant les Athéniens de Paris. Il flatte pour dominer, comme le favori d'un prince flatte son maître, et ses cajoleries calculées sont encore un hommage à la royauté du public, royauté déjà fainéante, mais non pas détrônée.
L'Empire même ne l'a pas détruite, quoiqu'il ne souffrit guère d'autre autorité que la sienne. Tous les pouvoirs de la nation ont passé dans la main d'un homme; mais il reste encore un public qui, en littérature, prétend garder sa juridiction , comme un droit naturel que l'on ne confisque pas. Et ne supposez pas que cette autorité purement littéraire, le maître la tolère sans impatience, par politique ou par dédain , comme un emploi inoffensif de la liberté de l'esprit. Ce n'est pas la coutume des pouvoirs absolus de s'imposer une limite et de laisser au delà un domaine où ils n'atteignent pas. Ils craignent qu'on n'y bâtisse des places
de sûreté. Tout public d'ailleurs est une sorte d'attroupement qui inquiète et qu'on dissipe. Ce fût la politique des empereurs à Rome. Pourquoi le spirituel Auguste, pourquoi rimbécile Claude lui-mêtne s'empressent-ils d'accorder une protection si haute aux lectures publiques, qui corrompent les talents par les applaudissements d* auditoires de flatteurs, et hâtent la décadence de la littérature? Pourquoi leurs successeurs font-ils de ces lectures une institutioii impériale, une sorte de loi d'État , sinon parce qu'elles réduisent le public en poussière, et forment de ses débris des publics de détail , sur qui l'autorité étend sans effort sa main souveraine ? Cette défiance du public et ce désir de l'annuler, puisqu'on ne peut le dissoudre par décret comme un corps politique, ce sont des traditions léguées parles Césars, et le premier empire français en hérita dans une certaine mesure. Qui ne sait que Napoléon prétendait commander de même à l'opinion littéraire et soumettre les talents à sod investiture ; qu'il prescrivait le blâme ou l'admiration à la presse censurée; qu'il dictait au Moniteur les arrêts impérieux d'une critiqtie officielle, et que la faveur indocile du public pour des écrivains disgraciés Tirritait comme une sédition ? En face de cette domination à qui rien n'échappait, un public libéral peu nombreux, mais persistant, parvint à se maintenir en faisceau. Le lien qui le réunissait, c'était l'esprit classique ; et la défiance du pouvoir pour les études de collège, les sarcasmes de l'Empereur contre de grands écrivains de la Grèce et de Rome, et son étrange dessein d'en faire expurger quelques-uns au point de vue monarchique, prouvent qu'entre ces deux mots classique et libéral, le rapport n'est pas arbitraire. L'esprit classique, né de l'antiquité grecque et romaine, est l'esprit môme de liberté. On objecterait en vain que sous le premier empire ce sont les novateurs en littérature qui ont été les libéraux en politique: Chateaubriand» Mme de Staël. Tout en rêvant
un art nouveau, ils demeuraient classiques, au moins par le respect. Nul n'a imité l'antiquité avec plus d'enthousiasme que Chateaubriand; nul n'admire le xyu* siècle avec plus d'éloquence que Mme de Staël. Ce sont les romantiques de la seconde génération qui ont tenté de faire contre le siècle.de Louis XIV la révolution du mépris. On peut ajouter, comme dernier argument, qu'aujourd'hui, si l'esprit libéral est ostensiblement réfugié quelque part, c'est Chez les vétérans de la tradition littéraire , restés fidèles pour la plupart aux principes du goût classique et aux maximes de liberté, comme à une seule et môme cause» tandis que , sauf des exceptions , les maximes contraires ont fait plutôt fortune dans l'école opposée et recruté des politiques soumis parmi les anciens révoltés de la litté*' rature.
On a dit quelquefois que le romantisme n'a rien détruit ni rien fondé : rien fondé, c'est possible, quoiqu'il ait produit de brillants ouvrages qui resteront , sinon comme des modèles, du moins comme la date d'un grand mouvement d'esprit et d'une explosion de jeunesse; mais rien détruit, c'est une erreur, car le romantisme a détruit le public. La liberté dans l'art , celte séduisante devise inscrite sur son drapeau, ce n'était pas seulement, comme quelques-uns le croient encore, l'innocente abolition des trois unités et l'affranchissement du goût; c'était, de l'aveu formel des chefs du parti, la dépossession du pubhc au bénéfice des écrivains. L'art nouveau proclamait qu'il ne reconnaissait à personne le droit de le questionner sur sa fantaisie. Si le public disait : < Ce sujet est horrible, grotesque, absurde, hors des limites de l'art. — De quoi vous mélez-vous ? lui répondait-on. L'art n'a pas de limites. Il n'y a pas de carte du monde intellectuel où les frontières du possible et de l'impossible soient tracées en rouge ou en bleu. L'auteur a fait cekj parce qu'il a fait cela ; il n'a pas d'autre compte lÈi
rendre. Le seul droit du public, c*est d* examiner si cela est bon ou mauvais. » Yoilà exactement le sens de ce mot fameux : la liberté dans l'art. Le jour où le public , dans sa prodigieuse bonhomie, a salué Tavénement de ce nouveau principe, il a signé sa déchéance. Dès que l'inspiration individuelle de l'écrivain est reconnue souveraine et que le public abdique le droit de la juger, le public n'est plus rien. L'unique droit qu'on lui laisse de déclarer qu'un livre est bon ou mauvais n'est qu'un droit dérisoire et nul : car la pensée première d'un livre est une grande part de sa valeur ; et comment l'apprécier s'il vous est interdit de juger celte pensée? D'ailleurs, si la pensée est ce qu'elle veut, pourquoi le style ne serait-il pas ce qu'il lui plaît d'être? Pourquoi la langue, elle aussi, ne serait-elle pas irresponsable ? Langue , style et pensée , tout est sacré au même titre, et c'est pure condescendance de la part de l'écrivain, s'il ne réclame une pleine et entière inviolabilité. C'est lui qui est le maître et qui impose son œuvre par le droit divin de l'inspiration. Plus de tradition, plus de règles, plus de code du goût, plus de tribunal, plus de juges. L'esprit souffle comme il lui plaît : liberté entière à l'esprit. Laissez faire et laissez passer.
On s'étonnerait que le public eût souscrit de gaieté dé cœur à cette spoliation de son autorité, si l'on n'avait vu par d'éclatants exemples à quel point il est philosophe, et avec quelle aisance il sacrifie des droits plus précieux encore qu'une prérogative littéraire. C'est un fait accompli. Du consentement général, la fantaisie (c'est le nom rajeuni de la liberté dans l'art) est aujourd'hui reine et maltresse. Les idées classiques sur le beau absolu ont été reléguées parmi les superstitions du vieux temps. On s'accorde à penser que le beau c'est ce qui plaît, et Ton n'est plus reçu à disputer des goûts. Chacun a le sien, d'après lequel il juge, et la conséquence naturelle, c'est qu'il y a des opinions.
ÉTUDES UTÏÉRAIRES ET MORAI^S. 621
mais qu*il n*yaplus d'opinion ; c*est que le public n'est plus un public , mais une collection d'unités.
Pensez-vous que j'exagère , et qu'en cherchant bien le public, on doit finir par le trouver ? Soit ! cherchons-le ensemble aux endroits où il peut être. Interrogeons les journaux, les livres, le théâtre.
Les journaux sont des bulletins, des éphémérides, des affiches ; ce ne sont plus des influences et des foyers d'opinion. On les lit pour savoir l'événement de la veille, le titre de la pièce nouvelle , le cours de la rente et les maisons à vendre. Ils rassemblent autour d'eux une multitude d'oisifs qui les regardent voguer au milieu des écueils, comme sur le bord de la mer les promeneurs suivent de l'œil les barques par le gros temps. Mais entre eux et la foule, le lien, lien fragile ! c'est l'intérêt de lacuriosité. Ils ne sentent plus dans l'air circuler, comme jadis , ces courants d'électricité morale qui les mettaient sans cesse en communication avec des amis invisibles, et les rares signaux qu'ils font ressemblent à ceux du câble transatlantique depuis ses derniers malheurs. Ce n'est pas que les journaux parlent plus mal ni même qu'ils ne parlent plus : ils ont baissé la voix, pour ne pas se la casser; mais, comme il y a un grand silence, on les entendrait encore, si on les écoutait avec la sympathie de leur ancien public. Quand on s'aime, comme dit le proverbe , on se comprend à demi-mot. Mais en politique on n'aime plus. Comptez les cœurs qui battent encore. Et puis qu'est devenu l'antique abonné , l'abonné de père en fils, cet homme respectable, marié à son journal, sous le régime touchant de la communauté spirituelle ? De jour en jour il disparait et abandonne la place à une clientèle flottante, qui arrive aujourd'hui , qui part au bout de six mois, et qui ne forme pas plus un public aux journaux, que des voyageurs qui passent dans une ville n'en sont les habitants.
Les livres sont-ils plus heureux? On aimerait à le croire. Sans parler des livres frivoles qui n'ont jamais plus prospéré, il y en a de sérieux dont plusieurs éditions ont été enlevées comme par enchantement. Mais si Ton décomposait le chiffre de la vente, pour essayer de voir à quoi se réduit le public véritable, on serait tristement surpris. J'ai posé la question à un de mes amis, un honorable éditeur, qui publie les grands livres. « Mettons-nous, lui ai -je dit, dans les meilleures conditions , et supposons un bel ouvrage signé d*un nom académique. On le vend en moyenne à 6000 exemplaires. Quel est le chiffre du vrai public? » Mon ami l'éditeur s'est mis à compter sur ses doigts : pour l'étranger , 2500 ; faiseurs de collections qui ne lisent jamais, 300 ; bibliothèques publiques de province, 50; candidats à l'Académie, notoires ou latents, présents ou futurs, qui achètent le livre pour faire leur compliment, 75, etc. Bref, à peu de chose près, le public a été évalué à 3000. C'est juste le chiffre qu'indique Voltaire des lecteurs de bons livres, disponibles en France il y a cent ans. Maintenant, si sur ces 3000 nous retranchions, comme Voltaire, ceux qui lisent en courant, pour parler au hasard, ceux qui n'ont pas d'études, ceux qui n'ont pas de goût, et bien d'autres encore que Voltaire énumère parmi les fonctionnaires et les bourgeois, et que je ne dé^ signe pas pour ne blesser personne, on serait effrayé de voir combien sont rares ceux qui jugent , combien disse* minés, incapables de s'entendre, de constituer un tribunal, de diriger l'opinion, de remplir en un mot, les devoirs d'un vrai public et d'en porter dignement le nom.
L'autre soir, j'ai été au théâtre, au Théâtre-Français. On jouait la 3/éfromanie. Un jeune homme, Damis, s'est avancé sur la scène, d'un air d'anxiété, et il a dit ces vers : Je ne me connais plus, aux transports qui m'agitent. En tous lieuX; sans dessein, mes pas se précipitent*
Le noir pressentiment, le repentir, Veffroi, Les présages fâcheux volent autour de moi. Je ne suis plus le même enfm depuis deux heures ; Ma pièce auparavant me semblait des meilleures; Maintenant je n'y vois que d'horribles défauts, Du faible, du clinquant, de l'obscur et du faux. De Ik plus d'une image annonçant l'infamie : La critique éveillée ; une loge endormie ; Le reste de fatigue et d'ennui harassé ; Le souffleur étourdi ; l'acteur embarrassé ; Le théâtre distrait, le parterre en balance, Tantôt bruyant, tîmtùt dans un profond silence ; Mille autres visions qui toutes dans mon cœur Font naître également le trouble et la terreur. Voici l'heure fatale où l'arrêt se prononce ! Je sèche, je me meurs. Quel métier I J'y renonce.
J'étais au dernier rang de l'orchestre, et j'avais derrière moi un groupe de fonctionnaires chargés d'exprimer des deux mains la satisfaction de l'assemblée. L'un d'eux disait à son voisin, en parlant de Damis : « Ce pauvre jeune homme! que je le plains! C'était ainsi dans ce temps-là. Les auteurs n'étaient pas heureux : il y avait un publie! As-tu vu comme l'idée du parterre fait frissonner Damis de la tête jusqu'aux pieds !
Le parterre en balance, Tantôt bruyant, tantôt dans un profond silence !..•
Aujourd'hui ces choses -là n'ont plus le même sens. Bruyants, nous le sommes encore, et silencieux aussi, par admiration. En balance, jamais : au moindre signe, les bravos partent. Autrefois, le silence c'était une menace, et le bruit c'étaient les sifflets. Car on sifflait, mon cher ; la police était si mal faite! A la place où nous sommes siégeaient des premiers venus qui, sous le vain prétexte qu'ils avaient payé leur place à la porte , décidaient des
succès et des chutes. Les payants, grâce à Dieu, ne sont plus si fiers et nous laissent faire la besogne. Le parterre, c'est nous. Aussi les auteurs dorment tranquilles. Des billets aux amis, des réclames aux journaux, et voilà la pièce lancée avant que les critiques aient le temps de montrer les dents. Si elle vaut quelque chose, deux cents représentations, et cinquante si elle ne vaut rien. Les chemins de fer nous amènent tous les jours à Paris dix mille flâneurs bienveillants qui ont la poche pleine et qui veulent passer leur soirée. Qu'on leur donne du bon, du mauvais, du médiocre.
Qu'il y ait du clinquant, de l'obscur et du faux,
ça leur est bien égal, et tant mieux pour Damis, qui fait de bonnes recettes. Le public est mort, vive nous ! »
Je m'en suis allé sur cet entretien, en tâchant de porter mon deuil aussi allègrement que ces braves camarades. Le lendemain, comme je passais sur une place, au milieu de la rue Vivienne, j'ai vu une grande foule qui se précipitait dans une espèce de temple. Je suis entré, comme tout le monde. Autour d'une tribune circulaire, en forme de corbeille, soixante personnes parlaient tantôt l'une après l'autre, tantôt toutes ensemble. Quelle éloquence, mon Dieu ! Elles ont parlé deux heures durant, sans qu'on vît leur talent faiblir, sans que l'attention de la foule se blasât. Quel crédit sur leur auditoire! Sur un mot tombé de leur bouche, on risquait une fortune. Des estafettes couraient et portaient leurs paroles, qui volaient comme des flèches au bout de l'édifice, sous le péristyle, sur la place et dans les rues voisines, et même hors de Paris, sur les ailes du télégraphe. En sortant, à la porte, on se disputait des feuilles imprimées qui rendaient compte de la séance, et le soir, au boulevard, on faisait queue aux échoppes pour acheter les journaux et dévorer les lignes de la quatrième page. Ces soixante orateurs, ce ne
sont pas les mêmes que ceux qu'un ingénieux docteur a cru
découvrir naguère dans un Heu qu*il fréquente (le Corps
législatif.) Ce sont les soixante agents de change, et main*
tenant c*est à la Bourse qu'on trouve le seul public de
France.
(Journal detJ>ébaUi 38 octobre 1S58.}
NECROLOGIE.
MONSEIGNEUR OUYIER.
Un grand malheur vient de frapper Tépiscopat français : Mgr Olivier, évêqued'Évreux, est mort il y a quelques jours, à l'âge de cinquante-six ans, après une courte maladie. Ses amis le pleurent; son diocèse, où il était si vivement aimé de tous, excepté peut-être de ceux qui auraient dû l'aimer le plus, parce qu'ils vivaient plus près de lui et le connaissaient le mieux, est dans la consternation, ses ennemis rendront à sa mémoire la justice qu'ils n'ont pas rendue à sa vie. Pour nous, qui connaissions Mgr Olivier, et qui savions tout ce qu'il y avait en lui de vertus vraiment chrétiennes, de savoir, de talent, d'esprit et de bonté, nous ne voulons pas laisser se fermer sa tombe sans offrir un dernier hommage à l'éminent prélat, à l'orateur éloquent, à l'homme excellent et aimable qui eut le double honneur d'inspirer des amitiés si illustres et de si misérables inimitiés.
Mgr Olivier était né en 1798. Sa mère, une femme simple et pieuse, s'était attachée de bonne heure à fortifier en lui, avec la piété et le zèle chrétien, une inclination naturelle pour le ministère évangélique. Il était bien jeune encore quand, allant prier à Saint-Roch avec son père, il lui dit : « Je voudrais être curé de cette grande église. —Tu le seras
un jour, » lui répondit en souriant son père qui, trentesept ans après, un jour où M. Olivier visitait avec lui cette grande église devenue la sienne, lui rappelait, les lariâes aux yeux, sa prédiction. Au petit séminaire de Saint-Merry, il montra tout de suite cette ardeur pour le travail qui devait plus tard, presque autant que le chagrin, abréger sa vie. Ses premiers succès donnèrent à ses supérieurs Tidée de ses talents. Élevé à une des plus hautes dignités de l'Église, il montrait encore avec une fierté qui n'était pas sans grâce les beaux prix qu'il avait remportés à Saint-Merry, et qu'il laissait volontiers sur la première rangée de sa bibliothèque épiscopale. Il aimait à rappeler aussi qu'à l'âge de quatorze ans, étant catéchiste, il préchottait au milieu de ses camarades; et en effet il annonçait d^à dans ces prônes juvéniles, où un enfant catéchisait des enfans, ce don de parole familière et persuasive qu'il porta si loin plus tard dans ses homélies. Au grand séminaire de Saint-Sulpice, où il fit sa philosophie et sa théologie, il devint l'élève de M. Affre, depuis archevêque de Paris ; élève docile, mais indépendant, qui respectait, mais qui examinait les opinions de ses maîtres, les discutait dans des thèses dont Saint-Sulpice, diton, n'a pas perdu la mémoire, et, s'écartant de la théologie ultramontaine et officielle, se rattachait à la théologie gallicane, plus conforme, selon lui, aux traditions de l'Église de France. Ce n'est pas la preuve d'une médiocre vigueur d'esprit que cette fermeté avec laquelle, encore adolescent, il sut se dérober à TinHuence impérieuse de l'enseignement ultramontain , et surtout que cet attachement solide à sa propre doctrine, au milieu des haines sacerdotales que ce gallicanisme courageux et impopulaire souleva contre lui. L'abbé Maury, dit un de ses biographes, avait voulu voir le jeune Sulpicien, et lui avait prédit un bel avenir. H. Olivier fit honneur à sa prédiction. Nommé de bonne heure curé de Chaillot, et successivement de Saint-Etienne et de Saint-
Roch, il porta dans ces diverses paroisses un zèle ardent et inventif, une activité infatigable d'esprit et de volonté qui ressuscitèrent pour ainsi dire des paroisses tombées en décadence. Il transforma en un temple opulent, et trop înagnifique peut-être, ce vieil hôtel Gaillon, qui devint le Saint- Roch de M. Olivier, avec ses pompes éblouissantes, son luxe un peu mondain et ses trop mélodieux concerts. Aux yeux du monde, M. Olivier semblait parer son église avec le goût d'un artiste et chercher dans l'éclat du cérémonial un succès de mode et de popularité, tandis qu'en réalité il ne croyait que rendre le temple un peu plus digne de Dieu. Aussi les pauvres ne souffraient point d'une magniflcence inspirée au fond par une pensée chrétienne. Le même curé, ami des beaux-arts,* qui appelait leurs séductions en aide à la piété des fidèles, s'appliquait sans relâche à fonder d^s sociétés de charité, et nul ne savait mieux entretenir dans le cœur de ses paroissiens le goût des libéralités pieuses. Il instituait des conférences où il attirait et retenait les jeunes gens par* le charme de sa parole. Il montait tous les jours dans sa chaire, au pied de laquelle se pressait un auditoire immense, où se confondaient tous les rangs, depuis le plus humble jusqu'au plus élevé. Il faisait revivre un genre d'éloquence simple et familier, celui des homélies, illustré par les Basile et les Chrysostome. Ceux qui ont entendu M. Olivier garderont le souvenir de cette parole quelquefois éloquente et forte, le plus souvent aimable et spirituelle, qui venait du cœur et allait au cœur, et qui charmait par sa grâce abandonnée et par ses saillies imprévues. On se souviendra toujours de cette science des Pères et des grands écrivains ecclésiastiques, notamment de saint Augustin et de Bossuet, dont l'orateur se nourrissait chaque jour; de cette simplicité d'argumentation^ qui cachait un si profond savoir théologique; de cette clarté de style comprise et goûtée de tous les esprits ; de cette finesse et
de cette modération parfaites avec lesquelles il parlait des choses de la vie, et qui décelaient en lui l'observateur ingénieux mêlé au monde et le juge tolérant qui a sondé l'infirmité humaine et qui la corrige en pardonnant. Rarement on a rendu l'Évangile plus aimable, sans diminuer les devoirs qu'il impose; rarement on a mieux su réconcilier les hommes avec eux-mêmes et avec Dieu sans leur cacher leurs fautes, sans atténuer leur repentir, sans transiger avec leur faiblesse. M. Olivier, à qui d'autres orateurs chrétiens étaient supérieurs dans la grande éloquence, n'avait pas de rival dans cette éloquence plus simple, plus usuelle, et plus efficace peut-être.
Sa réputation de talent, d'habileté administrative et de charité, le désigna bientôt pour Tépiscopat. Nommé en 1841 évêque d'Évreux, il quitta la cure de Saint-Roch, l'une des plus lucratives de Paris ; il dit adieu à cette église qu'il avait si somptueusement rajeunie, à ces fidèles de qui les dons empressés avaient aidé sa magnificence, à ces pauvres dont son traitement et son patrimoine avaient soulagé les misères, et il partit avec dix francs pour son évêché. En arrivant, il trouva au sein même de son église des haines et des calomnies qui l'attendaient pour le punir de ses affections politiques et de ses opinions religieuses, et que ni sa bonté et son indulgence pendant la vie, ni sa mort même, nous assure-t-on, n'ont pu désarmer. Rien ne put le consoler de se voir ainsi méconnu.. C'est à peine s'il trouvait un adoucissement à ses regrets dans le respect universel que lui témoignait son diocèse et dans les travaux d'administration épiscopale et de prédication où il cherchait l'oubli de l'injustice. Pendant dix-sept ans il vécut ainsi, entre les persécutions sourdes et implacables d'un petit nombre et les témoignages réitérés de l'estime et de l'affection publiques. Le chagrin d'être calomnié fut plus fort en lui que la joie d'être aimé. Son âme affectueuse et tendre
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avait besoin de se sentir entourée d*amis ; quand il vit des inimitiés préméditées conspirer autour de lui, et opposer à ses avances bienveillantes cette politique de froide résistance, cette vigueur de rancune, et cette puissance d'insensibilité dont certaines âmes ont le privilège, son courage fléchit, sans que rien au dehors trahtt sa douleur. A le voir si actif dans son diocèse, si éloquent dans sa chaire, si appliqué dans son cabinet, si aimable et si gai en apparence dans son salon, qui aurait dit qu'il portait au fond du cœur une blessure dont il ne devait pas guérir? Sans doute le travail Tavait d'avance affaibli ; mais il a succombé surtout à une maladie morale qui n'atteint que les âmes élevées et noblement vulnérables. La douleur d'avoir été mal jugé l'a poursuivi jusqu'au dernier moment, et ses suprêmes paroles ont été un doux reproche, un pardon affectueux pour ceux dont l'opposition inflexible avait empoisonné sa vie épiscopale. Il était mourant et venait de recevoir l'extrêmeonction. La ville tout entière, rassemblée dans la cathédrale et aux portes de l'évèché, priait et se rappelait les vertus de l'évêque, son affabilité, sa bienfaisance, ces rentes que sur sa fortune personnelle, pourtant bien modeste, il avait constituées en faveur de pauvres gens; ces places d'honneur qu'il laissait toujours vacantes à sa table pour les curés de campagne qui pouvaient survenir; cette prière quotidienne qu'à la première heure du matin il allait faire dans son église, où il entrait le premier et d'où il sortait le dernier le soir. Pendant qu'au dehors on le pleurait ainsi, il était étendu sur son lit de mort ; dans la chambre mortuaire étaient agenouillés les prêtres dévoués qui l'avaient su comprendre et qui lui sont restés fidèles jusqu'à la dernière heure, quelques amis, et plusieurs des personnes les plus distinguées de la ville. L'évêque mourant recueillit ses forces, étendit la main, bénit l'assistance, et s'efforçant d'élever la voix : « Je donne ma bénédiction, dit-il, à tout
le clergé et à tous ceux qui sont ici, à leurs familles et à leurs petits enfants, h saisis cette occasion pour owrir mon coswr à ceux qui m'ont fermé le kur; qu'Us sachent bien qu'ils se sont trompésl Onm'a mal cormu, et ceux quiorUité contremoi ont été trompés. Je l&ur pardonne et f oublie tout. A fhev/re de la mort, à ce mommt suprime où il ne reste plus rien que la vérité Je vois la vérité. Qu'ils se rof^peUent donc que dans ces temps devio^ lence et d'emportement^ la gloire de Dieu et le bien de V Église ne se font que par l'amour de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Je les bénis, comme les autres, du plus profond de mon cosur.... Je vous conjv/re S être toujours fidèles à la religion^ dévoués à tÈ^ glise, dociles à sa voix. Aimez Dieu et honorez-le par NotreSei' gneur Jésus^Christ, et rwn par toutes ces noumoMiés inconnues à la tradition. »
Un correspondant parfaitement digne de foi nous écrit que les hommes à qui s'adressaient ces belles paroles n'étaient pas là pour les entendre. Ils donnaient, nous dit-on, à leur diocèse le spectacle de prêtres catholiques se dérobant à la bénédiction suprême et au pardon de leur évéque. Nous ne pouvons croire à cette opiniâtreté de haine, s'acharnant contre l'agonie et insultant même à la mort. Mais si le fait est vrai, ce n'est pas seulement un oubli de toute convenance, c'est une violation flagrante de tous les devoirs. Mgr Olivier est mort comme il a vécu, dans la plénitude de son autorité et de sa dignité. Il est mort en communiant avec le saint-siége, puisque jamais^ malgré les efibrts de ses ennemis, aucune sentence n'est venue du saint-siége bl&mer sa conduite ni infirmer ses pouvoirs. Manquer de respect à un évéque qui n'a pas cessé d'être en communion avec le saint-siége, c'est outrager le saint-siége lui-même, pour lequel on affiche pourtant un zèle si bruyant et un si profond respect, à moins que par hasard on n'ait cru faire une manifesifation ultramontaine agréable au souverain pontife, en fuyant la bénédiction d'un évéque gallican.
NÉGHOLOOIE. 633
Encore une fois, nous ne pouvons pas croire à une absence si regrettable» et nous souhaitons vivement qu*on la démente ou qu'on la justifie. Ce serait un scandale que, malgré rindulgence chrétienne si noblement préchée par Tévéque mourant, la conscience publique aurait de la peine à pardonner.
Mais laissons là le souvenir de ces tristes ressentiments. Mgr Olivier les a oubliés avant de quitter la vie; il faut tâcher de les oublier comme lui. Une mort si chrétienne et si pleine de pardon devait être douce. Le prélat s'éteignait doucement en effet; l'agitation de la fièvre se calma, une agonie paisible commença dans la nuit. A six heures du matin, au moment où l'un de ses vicaires, qui ne l'avait pas quitté, achevait la prière des mourants, Mgr Olivier expira.... C'est aujourd'hui môme que la ville d'Évreux célèbre ses ftmérailles. Elle portera longtemps le deuil de l'évéque qu'elle a le plus aimé, et dont le clergé français tout entier doit déplorer la perte.
{Journal des Débats ^ 26 octobre 1854.)