S TA DEN SEE
l’on trouve qu’elle s’y est surpassée, et que notre critique porterait sur toute cette école fausse et maniérée d’où sont sorties tant de nos actrices principales. A l’exception de la Wolf, de la Stich, de la Schroeder, de la Peche, de la Millier, et de quelques autres encore, nos actrices se sont toujours efforcées de prendre, ce ton emphatique, ' chantant, hypocrite et faux, qui ne se retrouve que chez les pasteurs luthériens en chaire, et qui parodie tout sentiment vrai. Les jeunes filles les plus naturelles, les moins gâtées sous ce rapport, croient devoir prendre ce ton dès qu’elles mettent le pied sur les planches, et ce n’est que du moment où elles se sont approprié cette tradition absurde / qu’elles se nomment artistes'. Nous dirons donc - qu’à cet égard notre reine Caroline-Mathilde n’est pas encore une artiste parfaite ; c’est le plus grand , éloge qu’elle puisse attendre de nous. Comme elle est encore jeune et que probablement elle voudra tenir compte d’un conseil donûé à bonne intention, elle s’efforcera quelque jour de se défaire de œ genre détestable, et alors nous lui promettons d’applaudir sans réserve. Mais, aujourd’hui, nous devons décerner la couronne à une reine d’ordre
supérieur, et, malgré nos sentiments anti-aristocratiques, nous rendons hommage à la reine Juliane- Marie. Voilà une figure, voilà un caractère; le dessin et Ja couleur en sont irréprochables; c’est quelque chose de nouveau, de vraiment original, et le poète a manifesté là sa plus divine puissance, celle
de créer des hommes. M. Beer nous semble révéler %
dans cette création quelque chose de plus que ce qu’on nomme ordinairement du talent; nous dirions presque que c’est du génie si nous étions moins avare de ce grand mot.
Cette vieille reine qui se traîne et qui est pourtant si énergique, cette femme si admirablement effrayante, est urffe vraie création du poëte; elle ne ressemble à rien de ce que l’on connaît. Madame Friess a joué ce rôle comme il doit être joué; elle a recueilli à juste titre les bruyants applaudissements du public, et, depuis cette soirée, nous la comptons au petit nombre des actrices supérieures que nous avons ci-dessus désignées. Le mouvement étrange' de ses mains inquiètes nous a rappelé mademoiselle Georges dans le rôle de Sémiramis. Son costume, sa voix, sa démarche, tout son être nous a rempli d’un secret effroi; notamment dans la scène où
elle donne aux conjurés ses ordres pour la nuit, elle nous a fait éprouver une de ces terreurs comme nous n’en avions plus connu depuis notre enfance. Nous avons cru entendre encore la vieille servante aveugle qui, le soir, au coin du feu, nous racontait l’épouvantable histoire du château nocturne où la méchante reine des chats, dans ses atours extravagants, se tient assise au milieu du cercle formé par les chats et chattes de sa cour, et, moitié parlant, moitié miaulanf, combine ses maléfices.
Nous, terminerons cette appréciation en exprimant le regret que l’espace dont nous disposons ne nous ait pas permis de parler plus longuement de la nouvelle tragédie de Beer. Nous sentons nous-même que nous n’en avons mis en lumière qu’un seul côté, le côté politique. Nous pensons que d’autres critiques n’en examineront, selon leur coutume, que l’autre côté, celui du romantisme et de l’amour. En attendant ce complément, nous remercions le poète de la noble jouissance qu’il nous a procurée. La franchise avec laquelle nous avons jugé son œuvre lui prouvera, nous l’espérons, que nous n’avons pour lui que de l’amitié et nulle envie, et nous serions heureux que nos paroles pussent
contribuer à le maintenir longtemps encore dans la bonne voie où il a déjà rencontré de si glorieux succès. Les poètes sont une race inconstante, il n’y a pas à compter sur eux, et les meilleurs ont souvent abandonné leurs opinions les plus généreuses par un vain amour du changement. Sous ce rapport, les philosophes sont des gens beaucoup plus sûrs; bien plus que les poètes, ils aiment les vérités qu’ils ont une fois exprimées, on les voit combattre pour elles avec beaucoup plus de persévérance, car ces vérités, ils les ont tirées péniblement eux-mêmes des profondeurs de leur pensée, tandis que le plus souvent ces paresseux de poètes n’ont eu que la peine de lès recevoir en pur don.
Puissent les futures tragédies de Beer être pénétrées, comme le Paria et le Struensêe, du souffle de ce dieu qui est plus grand encore que le grand Apollon et tous les autres dieux médiatisés de l’Olympe; nous voulons parler du dieu] de la liberté !
« . Sachez que toute œuvre achevée et digne de paraître, ne peut pas trouver un juge dès qu’elle a paru : il faut d’abord qu’elle forme son public et qu’elle se crée un tribunal. Plus d’un Siècle s’est écoulé avant qu’op parlât de Spinosa d’une façon pertinente;- peut-être ne l’ a-t-on pas encore fait pour Leibnitz, et très-certainement on ne l’a pas fait, pour Kant.
» Si un livre ne trouve pas de juge compétent dès son.apparition, c’est une preuve frappante que ce livre aurait tout aussi bien pu ne pas être écrit. »
Ces paroles sont de Johann-Gottlieb Fichte, et nous les plaçons en tête de notre article sur l’ou-
i. Par Wolfgang Menïel. 2 parties. Stuttgart, 1828.
vrage de M. Menzel, d’une part pour indiquer que cet article n’est rien moins qu’un compte rendu, d'autre part pour consoler l’auteur de ce qu’au lieu de parler à fond du contenu de sôn livre, nous ne ferons que l’envisager dans ses rapports avec d’autres'livres du même genre, et en relever les passages les plus apparents et les pensées les plus saillantes.
En cherchant tout d’abord à quels livres du même genre l’ouvrage que nous avons sous les yeux peut être comparé, il ne nous en vient presque pas d’autre à la mémoire que les Leçons sur la littérature, par Frédéric Schlegel. Ce livre, lui aussi, n’a pas trouvé son juge compétent, et, quelle que soit la véhémence avec laquelle certains écrivains, poussés par de mesquins motifs protestants, se sont élevés dans ces derniers temps contre Frédéric Schlegel, il ne s’en est pourtant pas rencontré un seul qui / fût en état de se poser en juge de ce grand critique. Nous devons avouer, il est vrai, que son frère Auguste-Wilhelm et quelques nouveaux critiques, tels que Willibald Alexis, Zimmermann, Varnhagen d’Ense et Immermann, lui sont passablement supérieurs comme pénétration et sagacité; mais
ceux-ci n’ont produit jusqu’ici que des monographies, tandis que Frédéric Schlegel embrassant , dans un ensemble grandiose, toutes les branches de la production littéraire, a, pour ainsi dire, donné à chaque œuvre une nouvelle vie en la ramenant à sa source première, de sorte que son livre ressemble
à un chant d’esprits créateurs.
Les marottes religieuses qui apparaissent çà et là « dans les écrits postérieurs de' Schlegel, et en faveur desquelles il s’imaginait écrire exclusivement, ne sont cependant que quelque chose d’accidentel, notamment dans ses Leçons sur la littérature , l’idée de l’art est encore, et beaucoup plus qu’il ne le pense lui-même, le point central et dominant qui enveloppe tout le livre de ses rayons d’or.
L’idée de l’art n’est-elle pas en même temps le centre de toute cette période littéraire qui com- , mencé à l’apparition de Gœthe, et qui vient de finir ? N’est-elle pas le vrai centre dans Gœthe luimême, le grand représentant de cette période ?
Et, lorsque Frédéric Schlegel, dans sa critique de Gœthe, lui déni» toute espèce de centre, cette erreur a peut-être sa source dans un dépit pardonnable. Nous disons pardonnable, pour ne pas em-
ployer le mot humain. Les Schlegel, guidés par l'idée de l’art, regardaient l’objectivité comme la plus haute des conditions nécessaires à une œuvre d’art, et, la trouvant au suprême degré chez Goethe, ils l’élevèrent sur le pavois; ht nouvelle école le reconnut pour son roi. Et, lorsqu’il le fut, il les remercia à la manière des rois, en repoussant les Sehiegel d’une façon blessante et en foulant aux pieds leur école.
La Littérature allemande de Menzel est un digne
pendant à l'œuvre susmentionnée de Frédéric Schlegel. Même grandeur de conception, de tendance, de vigueur et d’erreur. Ces deux ouvrages feront méditer les littérateur^ futurs, car non-seulement on y trouve les plus beaux trésors d’intelligence, mais encore chacun d’eux caractérise parfaitement l'époque où il a été écrit. C’est surtout cette dernière circonstance qui en rend te comparaison intéressante. Dans l’œuvre de Schlegel, nous, voyons tout à fait les tendances, les besoins, les intérêts, la direction générale de l’esprit allemand il y a quinze ou vingt arts, et l’idée de Fart est le centre de tout. Mais, si les leçons de Sehiegel forment en quelque sorte une épopée littéraire.
T centre de Menzel nous apparaît au contraire comme un drame mouvementé; les intérêts du temps ,y entrent en scène et débitent leurs monologues; les passions, les désirs, les espérances, la terreur et la + pitié y parlent tour à tour; les amis conseillent, les ennemis serrent de près, les partis sont en présence; l’auteur leur rend justice à tous; comme un vrai dramaturge, il ne traite aucun des partis en lutte avec trop de prédilection, et la seule chose qui manque dans son livre, c’eSt le choeur pour nous dire tranquillement le dernier mot du combat. Mais ce chœur, M. Menzel ne pouvait pas nous le donner par la raison toute simple qu’il n’a pas encore vu la fin de ce siècle.
Par la même raison, dans un livre d’une période antérieure, celui de Schlegel, nous apercevons le vrai centre beaucoup plus facilement que dans un livre tout récent. Tout ce que nous voyons, c’est que le point central du .livre de M. Menzel n’est plus l’idée de l’art. Menzel cherche plutôt à saisir dans les livres les conditions de la vie, il cherche à découvrir un organisme dans le monde des écrits, et plus d’une fois H nous a semblé qu’il traitait la littérature comme une végétation. 11 en parcourt
avec nous le domaine à la façon d’un botaniste, il nomme les arbres par leur nom, fait des plaisanteries sur les plus grands chênes, flaire avec hu- -mour chaque carré de tulipes, donne un baiser à toutes les roses, se penche gracieusement vers quelques fleurettes des prés qu’il aime; et tout cela 'd’un air si fin, qu’on serait tenté de croire qu’il entend l’herbe pousser.
Nous voyons d’autre part que M. Menzel vise à l’érudition, ce quf est également une tendance de notre époque moderne, une de ces tendances par lesquelles elle se distingue de la période antérieure de l’art. Nous avons fait de grandes conquêtes intellectuelles, et c’est la science qui doit nous en assurer la possession. Les gouvernements de quelques États allemands ont même reconnu cette importance de la science, notamment en Prusse où les noms de Humboldt, Hegel, Bopp, A.-W. Schlegel, Sehleiermacher, etc., brillent, sous ce rapport, du plus vif éclat. La même tendance, grâce surtout à l’influence de ce genre de savants allemands, s’est introduite en France; là aussi, l’on reconnaît que toute science a une valeur par elle-même; qu’elle ne doit pas être cultivée en vue de l’utilité du mo-
ment, mais trouver sa place dans le domaine de la pensée que nous transmettrons, comme le plus précieux des héritages, aux générations futures.
M. Menzel est une tête plutôt encyclopédique - que synthétiquement savante. Sa volonté le poussant vers l’érudition, nous trouvons dans son livre un bizarre assemblage de ses dispositions naturelles et de sa tendance préconçue. Les sujets n’y procèdent pas d’un principe essentiel et unique; ils sont plutôt traités séparément d'après un ingénieux schématisme; toutefois, ils se complètent les uns par les autres, de telle sorte que le livre forme un tout parfait.
A ce titre l’œuvre gagne peut-être pour la masse du public qui en saisit plus facilement l’ensemble,, et qui trouve à chaque page quelque pensée spirituelle, profonde ou attrayante, ayant par elle-même
toute sa valeur, sans qu’il soit besoin de la ramener
à un dernier principe. L’esprit, qu’on a le droit d’attendre dans les productions intellectuelles de Menzel, n’y manque pas non plus, et il a d’autant plus de prix qu’il n’est pas cherché, mais qu’il sort du sujet lui-même; on ne peut nier cependant que
M. Menzel ne s’en serve souvent pour combler les
210 OEïVnES DE HENRI HEINE
lacunes de sa science. M. Menzel est sans conteste un des écrivains les plus spirituels de l’Allemagne ; il lui est impossible 'de mentir à sa nature; lors même que, refoulant toutes ses saillies, toute sa verve, il cherche à enseigner d’un ton roide et pédantesque, il est encore surpris par l’esprit des idées, et ce genre d’esprit, cet amalgame intellectuel qui n’a jamais existé dans aucune tête, cet accouplement étrange de la plaisanterie et de la sagesse, est ce qui domine dans l’œuvre de Menzel. Nous insistons sur l’esprit de l’auteur, et nous en faisons d’autant plus l’éloge qu’il y a de par le monde beaucoup de natures arides qui voudraient bien proscrire l’esprit; on les entend chaque jour s’élever, comme Pantalon, contre cette plus basse des facultés de l’ânie,-et, en, bons citoyens, en bons pères de famille, ils demandent à la police de le prohiber. Que l’esprit soit tant qu’on voudra une des plus basses facultés de l’âme, nous croyons pourtant qu’il a du bon. Quant à nous, nous n’aimerions pas à en être privé. Depuis qu’il n’est plus d’usage de porter une épée au côté,* il est absolument indispensable d’avoir de l’esprit dans la tête. Et, lors même qu’on aurait le caractère assez mal
fait pour s’en servir non-seulement comme d’un moyen de défense nécessaire, mais encore comme d’une arme offensive, ne vous indignez pas trop, ô nobles Pantalons de la patrie allemande ! Get esprit offensif que vous nommez satire a son- utilité dans ce temps de drôles et de méchants. Il n’est plus de religion capable de tenir en bride les convoitises des petits despotes de la terre ; ils vous outragent impunément, leurs chevaux foulent vos moissons; vos filles poussées par la faim vendent leur fleur à un sale parvenu; toutes les roses de ce monde sont la proie d’une impudente race de loups-cer*viers et de laquais privilégiés, et contre les excès de la richesse, et de la violence, rien ne 'peut vous
protéger, rien que la mort et la satire.
« L’universalité est le caractère de notre temps, » dit M. Menzel dans la deuxième partie de son ouvrage, page 63; or, cet ouvrage portant entièrement, comme nous l’avons fait observer plus haut, le cachet de notre .temps, nous y trouverons aussi cette tendance à ^universalité. L’ouvrage semble embrasser, en effet, tout l’ensemble de la vie et de la science dans des chapitres intitulés : la Masse de la littérature , Nationalité , Influence de l'éducation -
classique , Influence des littératures étrangères , le Libre échange des littératures, Religion , Philosophie , //£stoire. État, Nature, A rt et Critique. On peut douter qu’un savant aussi jeune soit suffisamment initié à tant de disciplines différentes, pour nous donner un jugement approfondi sur leur état actuel. Aussi a-t-il appelé à son aide la divination et la construction. Il devine souvent avec un rare bonheur, et il construit toujours avec esprit. Bien v que parfois ses hypothèses soient arbitraires et erronées, il est incomparable dans sa manière de grouper les ressemblances et les contrastes. Il procède par combinaison et conciliation.
Nous allons donner, comme échantillon de la manière de M. Menzel, le passage suivant extrait du chapitre intitulé l'État.
« Avant d’examiner la littérature de la pratique politique, jetons un coup d’œil sur les théories.
» Toute pratique découle des théories. Nous ne sommes plus au temps où les peuples, par une certaine fougue toute physique, ou par suite de circonstances fortuites et locales, avaient entre eux des querelles passagères. Ils se battent maintenant
pour une idée ; aussi leurs luttes ont-elles un ca- # ractère général. Non-seulement cela est vrai des dissensions qui éclatent au sein de chaque peuple, mais un peuple ne se bat contre un autre qu’autant qu’une idée est prédominante chez l’un, tandis que, chez l’autre, c’est une idée différente qui l’emporte,
La lutte est devenue complètement philosophique, de religieuse qu’elle était auparavant. Ce n’est plus pour une patrie ou pour un grand homme qu’on se bat, c’est pour des convictions auxquelles doivent se subordonner les peuples comme les héros. Certains peuples ont vaincu avec des idées; mais, dès qu’ils ont osé mettre leur nom à la place de Kidée, ils ont succombé honteusement; des héros ont conquis par les idées une sorte de domination universelle; mais, dès qu’ils ont abandonné l’idée, ils ont été brisés, réduits en poudre. Les hommes ont changé, les idées seules sont restées.
i L'histoire n’est que l’école des principes. Le siècle dernier a été plus fécond en spéculations d’avenir; le nôtre l’est d’avantage en vues rétrospectives, en principes d’expérience. Dans l’un et dans l’autre, on trouve le levier des événements par lequel s’explique tout ce qui est arrivé.
Sli
T) Il n’y a, dans I« monde polique, que deux principes ou pôles opposés, et aux deux extrémités du
grand axe se sont établis les partis dont la lutte »
devient chaque jour plus ardente. Sans doute tous les signes caractéristiques d’un parti ne se trouvent pas chez chacun de ses membres ; sans doute il en est un bon nombre qui savent à peine qu’ils appartiennent à tel parti déterminé; sans doute encore les membres d’un même parti se combattent entre eux lorsqu'ils tirent du même principe des conséquences différentes, mais cela n’empêche pas qu’en dièse générale le critique le plus subtil, aussi bien que le gros public des journaux, ne soit obligé de traoer une ligne de démarcation entre le libéralisme et le servilisme , le républicanisme et l’autocratie. Quelles que puissent être les nuances, le clair-obscur et ces teintes mêlées jusqu’il l’incolore absolu, par lesquelles' les deux couleurs principales se rejoignent, nulle part ces deux couleurs ne disparaissent complètement; elles forment la grande, l’unique opposition en politique, et, d’ordinaire, on les reconnaît au premier coup d’œil sur les hommes et sur les livres. De quelque côté que nous portions nos regards dans le domaine politique, nous ren-
controns ces couleurs ; elles le remplissent tout entier, et, derrière elles, il n’y a que le vide.
» Le parti libéral est celui qui détermine le.caractère de l'époque moderne, tandis que le parti serv'tle. porte encore essentiellement dans ses actes le caclïet du moyen-âge. Le libéralisme avance donc du même pas que le temps, ou bien il est plus ou moins gêné dans sa marche, selon que le passé persiste plus ou moins dans le présent. Le libéralisme correspond au protestantisme en tant qu’il proteste contre le moyen âge; il n’est même qu’un nouveau développement du protestantisme dans le sens temporel, de même que le protestantisme a été un libéralisme spirituel. Le libéralisme se recrute dans les rangs de la classe moyen ne éelairée, tandis que le: servilisme a ses partisans parmi les hautes classes et les masses ignorantes. Cette classe moyenne, par un travail d’assimilation incessant, fait tondre peu à peu les cristallisations glacées des classes du moyen âge. Toute la civilisation moderrie est sortie du libéralisme ou l’a servi ; c’est elle qui a affranchi les esprits de la foi autoritaire de l’Église. Toute la littérature est le triomphe du libéralisme, car ses ennemis mêmes
sont obligés de combattre avec ses armes. Tous les savants, tous les poètes lui sont venus en aide, il a trouvé son plus grand philosophe dans Fichte, et dans Schiller son plus grand poète. »
Dans le chapitre intitulé Philosophie, M. Menzel se range sous le drapeau de Schelling, et dans celui qui a pour titre Nature, il a célébré comme il convient la doctrine de son maître. Nous apprôuvons complètement tout ce qu’il dit de ce grand penseur, qui appartient à tout le genre humain. Goërres et Steffens, comme penseurs en sous-ordre de lecole de Schelling, sont aussi très-bien traités. Le premier est apprécié avec amour ; mais nous trouvons un peu trop poétique l’éloge que M. Menzel fait de sa Mystique chrétienne. Cependant, nous aimons en- , core mieux voir ce grand esprit surfait que rapetissé par la passion de parti. M. Menzel pose Steffens en représentant du mysticisme, et la manière dont l’auteur juge le mysticisme et le piétisme est, bien qu’erronée, toujours profonde, originale et grande. Nous n’attendons pas grand’chose de bon du piétisme, quoique M. Menzel s’efforce d’en prédire les meilleurs résultats. Nous partageons à cet égard l’avis d’un homme d’esprit qui dit tout
crûment, que « sqr cent piétis'.es, il y à quatre-vingtdix-neuf fripons et une dupe. » Nous n’avons aucune confiance dans ces hypocrites de piété, et ce n’est pas avec du lait d’ânesse qu’on rendra la vigueur à notre époque affaiblie. Nous attendrions plutôt le salut du mysticisme. Bien que, dans sa forme actuelle^ il soit déplaisant et dangereux, il peut produire des résultats salutaires.^Par cela même que le mystique se retire dans le monde chimérique de sa contemplation intérieure, et prétend trouver en lui-même la source de toute connaissance, il se soustrait à la suprématie de toute autorité extérieure, et les mystiques les plus orthodoxes ont retrouvé de cette manière, dans les profondeurs de leur âme, ces vérités primordiales qui sont en contradiction avec les prescriptions de la foi positive; ils ont nié l’autorité de l’Église, et ont sacrifié leur vie pour la défense de leur opinion. C’était un mystique de la secte des esséniens, ce rabbin qui reconnut en lui-même la révélation du Père, et qui délivra le monde de l'aveugle autorité de lois inflexibles et de prêtres astucieux; c’était un mystique, ce moine allemand qui, dans sa
pensée solitaire, entrevit la vérité depuis longtemps
disparue de l’Église; et ce seront des mystiques qui nous délivreront du culte moderne de la lettre, qui fonderont de nouveau une religion naturelle, une religion où l’on reverra des dieux joyeux sortir des forêts et des pierres, et où les hommes s’amuseront
comme des dieux. L’Église catholique a toujours eu le sentiment profond de ce dapger du mysticisme; aussi, dans le moyen âge, a-t-elle plus favorisé l’étude d’Aristote que celle de Platon; aussi, au siècle dernier, a-t-elle combattu le jansénisme. Et si, de nos jours, elle se montre si bienveillante envers des hommes -tels que Schlegel, Goërres, Haller, Muller, etc.^c’est sans doute parce quelle ne les considère que comme des guérillas dont on peut tirer bon parti dans de mauvais temps de guerre où les armées permanentes de la foi sont quelque peu réduites, mais que, plus tard, en temps de paix, on saura bien réprimer comme il convient. Cela nous mènerait trop loin si nous voulions montrer combien, en Orient, le mysticisme sape aussi la foi autoritaire; comment, par exemple, dans ces derniers temps, les sofis ont produit plusieurs sectes dont les idées religieuses sont de la nature la plus élevée.
Nous ne saurions assez louer la perspicacité dont
M. Menzeï a fait preuve en parlant du protestantisme et du catholicisme. Il voit dans celui-ci le principe de la stabilité, dans celui-là le principe de révolution. 11 <Jit avec beaucoup de raison dans le chapitre intitulé Religion :
« H faut qu'à l’immobilité s’oppose le mouvement, à la mort la vie, à l’immuable un éternel devenir. C’est cela seul qui a donné au protestantisme sa grande signification dans l'histoire du monde. Avec une force toute juvénile, qui aspire à un développement plus haut encore, il a résisté à la vieille immobilité. 11 a pris pour sa loi une loi de la nature, et c’est par cette loi seule qu’il peut vaincre. Ceux d’entre les protestants, comme les orthodoxes, par exemple, qui sont tombés dans un autre genre d’immobilité, ont abandonné le véritable intérêt de la lutte. Ils se sont arrêtés, et ils n’ont plus le droit de se plaindre des catholiques qui se sont arrêtés aussi. On ne peut triompher que par l’éternel progrès; toute autre voie est fatale. Peu importe le point où l’on s’arrête; cela est aussi indifférent que de savoir à quelle heure une horloge s’est arrêtée. Elle est là pour marcher. »
Le thème du protestantisme nous conduit à
son digne champion Johann-Heinrich Yoss, à qui M. Menzel prodigue en toute occasion les termes les plus durs, les comparaisons les plus blessantes. Nous ne saurions blâmer trop sévèrement un pareil
procédé. Quand , l'auteur appelle notre brave Yoss « un grossier paysan de la basse Saxe, » nous sommes presque tenté de croire qu’il incline luimême vers ce parti des nobles et des prêtres contre lequel Yoss a si vaillamment lutté. Ce parti est trop puissant pour qu’on puisse le combattre avec une épée de parade, et nous avions besoin d’un grossier paysan bas saxon qui retrouvât la vieille épée.de bataille du temps de la guerre des Paysans, et en frappât d’estoc et de taille. M. Menzel n’a peutêtre jamais senti combien le cœur d’un grossier paysan de la basse Saxe pouvait être profondément blessé par le dard amical d’urie fine, déliée et trèsnoble vipère. Les dieux ont sans doute préservé M. Menzel de cette douleur-là, car autrement il aurait vu que la grossièreté des écrits de Voss n’était que dans les faits et non dans les mots. Il se peut que Yoss, dans son zèle protestant, ait poussé un peu trop loin l’esprit iconoclaste; -mais qu’on songe que maintenant l'Église, est partout l’alliée
itizëa by v
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<le l’aristocratie, et que même en certains endroits elle est à sa solde. L'Église, cette grande et souveraine dame d’autrefois devant laquelle les chevaliers ployaient le genou, et en d’honneur de qui ils allaient rompre des lances contre tout l’Orient, cette Église est devenue faible et vieille; elle voudrait bien aujourd’hui se mettre au service de ces mêmes chevaliers en qualité de nourrice, .et elle leur promet de bercer et d’endormir les peuples par ses chants, afin qu’on puisse mieux les enchaîner et les tondre pendant leur sommeil.
C’est dans le chapitre d e t' Art que se trouvent le plus grand nombre des sorties dirigées contre Yoss. Ce chapitre forme presque toute la seconde partie de l’œuvre de M. Menzel. Nous ne dirons rien des jugements qu’il porte sur nos contemporains les plus proches. L’admiration qu’il éprouve pour Jean-Paul fait honneur à son cœur, ainsi que son enthousiasme pour Schiller. Nous partageons l’une et l'autre; toutefois, nous ne sommes pas de ceux qui cherchent, en comparant Schiller à Goethe, à amoindrir la valeur de ce dernier.
Ce sont deux poètes de premier ordre ; ils sont tous deux grands, excellents, extraordinaires, et, si nous
avons quelque prédilection pour Goethe, cela tient à cette toute petite raison que, selon nous, Goëthe eût été capable de créer un Frédéric Schiller complet avec tous ses Brigands, ses Piccolomiuis, ses Louises, ses Maries et ses Pucelles d'Orléans, s’il eût eu besoin, dans ses œuvres, de faire figurer un pareil ■ poète avec tous les poèmes qu’il comporte.
- Nous ne saurions exprimer trop énergiquement notre répulsion pour la façon dure et acrimonieuse dont M. Menzel parle de Goëthe. Il dit beaucoup de choses qui, prises dans un sens général, sont vraies, mais qui ne peuvent pas s’appliquer à Goëthe. En lisant ces pages où il parle de Goëthe, ou plutôt condamne Goëthe, nous éprouvâmes tout à coup le même sentiment d’inquiétude que l’été' dernier, à Londres, lorsqu’un banquier nous montra par simple curiosité quelques fausses bank-notes; elles nous brûlaient les mains et nous ne pûmes assez "vite nous en débarrasser, de peur qu’on ne vint à nous accuser d'en être l’auteur, et qu’on ne nous fit pendre sans plus de façons devant Old-Bailey. Aussitôt après avoir satisfait dans les pages de Menzel sur Goëthe notre inquiète curiosité, nous sentîmes naître en nous l’indignation. Nous n’avons nulle
envie de prendre la défense de Goethe ; nous croyons que cette doctrine de Menzel : .« Goethe n’est pas un génie, ce n’est qu’un talent, » trouvera peu de gens disposés à l’admettre, et que même ce peu de geas accorderont encore que çà et là Goethe a Je talent d’être un génie. Mais, lors même que M. Menzel aurait raison, était-il convenable de formuler si durement un jugement si dur? Il s’agit en définitive de Goethe, du roi Goëthe, et le critique qui ose porter le scalpel sur un pareil roi des poètes devrait avoir au moins la courtoisie de ce bourreau anglais qui dé*» cafûta Charles I er , et qui, avant d’accomplir cette fonction critique, s’agenouilla devant le royal coupable et lui demanda pardon.
Mais d’où vient cette sévérité envers Goëthe que nous remarquons çà et là, même chez les esprits les plus distingués? C’est peut-être parce que Goethe, qui ne devait être que le primus inter pares, est arrivé à la tyrannie dans la république des intelligences, que beaucoup de grands esprits nourrissent contre lui une rancune secrète. Ils le regardent sans doute comme un Louis XI qui opprime la haute noblesse intellectuelle, en même terpps qu’il élève le tiers état, la chère médiocrité. Ils voient qu’il flatte les
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corporations des villes, qu’il envoie de gracieux autographes et des médailles à ses « amés et féaux, > et qu’il crée sur le papier une noblesse de * trèslouables » 1 qui se croient déjà au-dessus de ces vrais grands, lesquels, aussi bien que le roi luimême, tiennent leur noblesse de la grâce de Dieu, ou, pour parler comme les whigs, de l’opinion du peuple.
Mais qu’importe tout cela? N’avons-nous pas vu dernièrement dans les caveaux royaux de Westminster que ces grands qui, de leur vivant, se querellaient avec les rois, étaient cependant, après leur mort, couchés à côté d’eux ? De même Goethe n’empêchera pas que les grands esprits qu’il aimait, de son vivant, à tenir à distance, ne se rencontrent avec lui dans la mort, et ne trouvent à ses côtés - leur place éternelle dans le Westminster de la littérature allemande.
La mauvaise humeur des grands est contagieuse, et le temps tourne à l’orage. Le principe de l’époque de Goëthe, l’idée de l’art, s’en va; un temps nouveau commence avec un principe nouveau, et, chose
1 Hochgelobten.
étrange, comme le fait remarquer le livre deMenzel, il commence par une insurrection contre Goethe. Peut-être Goethe lui-même sent-il que le monde objectif du beau, qu’il a créé par sa parole et son exemple, s’écroule sous la loi de la nécessité, de même que l'idée de l’art perd peu à peu sa puissance; que des esprits frais et nouveaux sont poussés en avant par l’idée nouvelle du temps nouveau, et, semblables aux barbares du Nord se ruant sur le Sud, renversent le goethisme 1 civilisé, et établissent à sa place le règne de la subjectivité la plus sauvage. De là les efforts pour mettre sur pied une milice provinciale au service de Goethe. Partout des garnisons, et de l’avancement pour encourager ses soldats. Les vieux romantiques, les janissaires, sont organisés en troupes régulières; ils doivent vendre leurs marmites, endosser l’uniforme deîioëthe et faire l’exercice tous les jours. Les recrues chantent, boivent et crient vivat; les trompettes sonnent...
L'art et l’antiquité seront-ils en état de refouler la nature #t la jeunesse ?