‹ Œuvres complètes de Henri Heine De tout un peuChapitre 24 sur 26 · LE THE · texte numérisé non relu

LE THE

gnage qu’il me donnait le meilleur thé que j’eusse bu de ma vie.

J’avais très-souvenj répété ce refrain louangeur chez lady Woolen, qui demeurait dans la même maison, et cette dame s’en étonnait d’autant plus que, disait-elle, malgré toutes ses prières, elle ne pouvait obtenir de bon thé du maître de la maison, et avait été obligée d’en faire venir de Livourne par estafette.

« Mais il est céleste! » ajoutait-elle.

Et elle riait divinement.

« Milady, répliquais-je, je parie que le mien est encore bien meilleur. »

Les dames qui se trouvaient là par hasard furent invitées par moi à ce thé judiciaire, et l’on convint de se réunir le lendemain vers six heures sur cette gaie colline où il fait si bon être assis ensemble, et reposer ses regards sur la vallée.

L’heure venue, les petites tablés étaient dressées, les beurrées prêtes, et ces dames tout occupées à babiller, — mais point de thé.

Il était six heures, bientôt six heures et demie; les ombres du soir s’enroulaient comme de noires couleuvres autour des montagnes, les forêts exhalaient

des parfums plus languissants, les oiseaux gazouillaient avec toujours plus d’ardeur, — mais le thé n’arrivait pas. Les rayons du soleil n’éclairaient •plus que les sommets des montagnes, et je fis remarquer à ces dames qu’il s’éloignait à regret, et ne se séparait évidemment qu’avec peine de la société d’autres soleils...

C’était bien dit, — mais le thé ne venait pas.

Enfin, enfin, arriva mon hôte, avec un visage soupirant, et il demanda si nous ne prendrions pas des sorbets au lieli de thé.

« Du thé f du thé! criâmes-nous tous en chœur.

— Du même, Excellences? Impossible!

— Et pourquoi impossible? » m’écriai-je avec mauvaise humeur.

Mon hôte paraissait de plus en plus embarrassé, il hésitait, il bégayait; enfin, après de longues hésitations, il en vint à la confession, et la redoutable énigme s’expliqua.

Monsieur mon maître de maison s’entendait à l’art connu qui consiste à remplir de nouveau d’une excellente eau chaude la théière qui a déjà été vidée à table, et le thé que je trouvais si bon et dont j’a?vais dit tant de merveilles, n’était autre chose, cha-

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