‹ Œuvres complètes de Henri Heine Satires et portraitsChapitre 14 sur 18 · DF. U POLOGNE Î · texte numérisé non relu

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de la plupart des Polonais n’est pas la liberté divine, celle de Washington; un petit nombre seulement, des hommes comme Kosciusko, ont compris celle-ci et cherché à la répandre. Beaucoup sans doute parlent avec enthousiasme de cette liberté, mais ils ne font rien pour émanciper leurs paysans. Le mot de liberté, qui résonne si beau et si retentissant dans l’histoire polonaise, n’était que la devise de la noblesse, qui cherchait à arracher à la royauté autant de privilèges que possible, pour augmenter sa propre puissance, et provoquer ainsi l’anarchie. C’était tout comme en Allemagne, où la liberté consistait surtout en ceci : réduire l’empereur à la besace, pour que la noblesse pût vivre opulemment dans la débauche, et régner arbitrairement : et cet empire dont le chef était solidement lié sur son siège et. à la fin, n’avait plus dans sa main qu’un sceptre de bois, un tel empire devait périr. Par le fait, l’histoire de la Pologne est, en raccourci, l’histoire de l’Allemagne, si ce n’est qu’en Pologne les grands ne s’étaient pas aussi complètement affranchis et rendus indépendants du chef de l’État que chez nous, et que la circonspection allemande avait toujours tempéré l’anarchie par un certain ordre.

Si Luther, l’homme de Dieu et le mari de Catherine de Bora, s’était trouvé devant une diète à Cracovie, on ne l’aurait pas laissé à coup sûr s’expliquer aussi tranquillement qu’à Worrns. Ce principe de la liberté tumultueuse (qui vaut mieux peut-être que le sommeil de l’esclavage) a cependant, malgré sa grandeur, conduit les Polonais à leur perte. Mais il est étonnant de voir quelle puissance exerce à lui seul sur les Polonais le mot de liberté; leurs âmes brûlent et s’enflamment en apprenant que quelque part on combat pour la liberté; leurs yeux brillent en regardant du côté de la Grèce et de l'Amérique du Sud. Mais, en Pologne même, comme je l'ai dit plus haut, on ne comprend, par l’oppression de la liberté, que la suppression des droits de la noblesse, et l’égalisation progressive des classes. Nous savons mieux cela; les libertés doivent disparaitre, là où doit fleurir l’universelle liberté de la loi.

Maintenant, agenouillez-vous, ou tout au moins mettez chapeau bas : — je vais parler des femmes polonaises. Mon esprit erre aux bords du Gange et cherche, pour les comparer, les plus délicates et les plus charmantes fleurs. Mais que sont au prix de ces gracieuses créatures tous les attraits des fleurs de

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Mallika, d’Oschaddi, de Nagakesar, des fleurs de lotus, et de toutes les autres, quels que soient leurs

noms, — Kamalata, Pedma, Kamala, Tamala, Si-

rischa, etc. !.. Si j’avais le pinceau de Raphaël, les mélodies de Mozart', et la langue de Calderon, je réussirais peut-être à éveiller dans votre cœur l’enchantement' que vous éprouveriez en voyant une vraie Polonaise, une Aphrodite de la Vistule, apparaître en personne devant vos yeux charmés. Mais que sont les barbouillages colorés de Raphaël auprès de ces tableaux d’autel de la beauté, que le Dieu vivant a joyeusement dessinés dans ses heures les plus sereines! Qu’est-ce que la musique enragée de Mozart auprès des paroles qui coulent des lèvres de rose de ces suaves créatures ! Qu’est-ce que toutes les étoiles de la terre et les fleurs du ciel de Calderon, auprès de ces êtres charmants que j’appelle, aussi, en bonne langue de Calderon, des anges de la terre, parce que j’appelle les anges mêmes les Polonaises du ciel! Oui, mon ami, celui qui regarde dans leurs yeux de gazelles croit au ciel, quand même il serait le plus ardent sectateur du baron d’Holbach !...

Quant au caractère des Polonaises, je n’en dirai

qu'un mot: elles sont femmes. Qui voudrait se faire fort d’esquisser le caractère des femmes?

Un très-digne philosophe — qui a écrit deux in-octavo de caractères féminins — a fini par surprendre sa propre femme dans les bras d'un militaire. Je ne veux point dire par là que les femmes n’aient pas de caractère. Mon Dieu, nonl Elles en ont plutôt chaque jour un autre. Je ne veux pas • non plus censurer ce changement perpétuel de caractère. C’est même un avantage. Un caractère est le produit d’un système de principes stéréotypés. Si ces principes sont erronés, toute la vie ne sera qu’une grande et longue erreur. Nous disons qu’un homme a du caractère lorsqu’il agit d’après des principes fixes, ne réfléchissant pas que, chez un tel homme, la liberté de la volonté a disparu, que son esprit ne progresse pas, et que luimême est l’esclave aveugle de ses pensées surannées. Nous disons aussi qu’un homme est conséquent lorsqu’il en reste à ce qu’il a dit et fait une fois pour toutes, et nous sommes souvent assez tolérants pour excuser des fous et des scélérats, pourvu qu’on puisse dire d’eux qu’ils ont agi d’une manière conséquente. Mais cet asservissement

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moral ne se trouve guère que chez les hommes; dans l’esprit des femmes demeure toujours vivant et mobile l’élément de la liberté. Chaque jour, elles changent d’idées sur la vie et le monde, la plupart du temps sans s’en apercevoir. Elles se lèvent le matin comme des enfants insouciants, bâtissent à midi un système qui s’écroule le soir comme un château de cartes. Ont-elles aujourd’hui de mauvais principes, je parie que, demain, elles en auront d’excellents. Elles changent d’opinion aussi souvent que de toilette. Quand aucune pensée dominante ne règne dans leur esprit, c’est alors l’état par excellence, l’interrègne de l’âme. Et cet interrègne est chez les femmes le temps de la plus grande pureté et de la plus grande force, et les inspire "plus sûrement que toutes les lanternes d’abstractions philosophiques qui nous égarent si souvent, nous autres hommes. N’allez pas croire , que je fasse ici le rôle de Yadvocatus diaboli, et que je veuille louer les femmes de cette absence de caractère, que nos béjaunes jeunes et vieux déplorent du fond de l’âme, — maltraités qu’ils sont, les uns par l’amour, les autres par l’hymen. Remarquez aussi que, dans ce jugement général sur les femmes.

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co sont les Polonaises que j’ai surtout en vue, et que les femmes allemandes en sont à moitié exceptées. Le peuple allemand, par sa profondeur innée, a des dispositions toutes particulières à la fermeté de caractère, et il s’en est communiqué quelque chose aux femmes, quelque chose qui augmente de plus en plus avec le temps ; de sorte que, chez les dames allemandes âgées, même chez des femmes de moyen âge, c’est-à-dire des femmes de quarante ans, il se rencontre des caractères assez racornis. Les 'Polonaises sont infiniment différentes des femmes allemandes. La nature slave en général, et les mœurs polonaises en particulier, peuvent avoir produit ce résultat. Au point de vue de l’amabilité, je ne veux point mettre la Polonaise au-dessus de l’Allemande; — on ne peut les comparer. Qui voudrait mettre une Vénus du Titien au-dessus d’une Marie du Corrége? Dans une vallée couverte de fleurs, aux clairs rayons du soleil, je voudrais avoir une Polonaise pour compagne de promenade; sous les tilleuls éclairés par la lune, je choisirais une Allemande. Dans un voyage à travers l’Espagne, la France et l'Italie, je voudrais avoir avec moi une Polonaise. — mais une Allemande pour le vovage

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à travers la vie. Parmi les femmes polonaises, on trouvera peu de modèles de vie domestique, de sollicitude maternelle, de pieuse humilité, et de toutes les vertus paisibles des femmes allemandes. Mais ces vertus du foyer se trouvent surtout chez nous dans la bourgeoisie, et dans une portion de la noblesse qui s’est rattachée à la bourgeoisie par ses mœurs. Dans le reste de la noblesse allemande, on s’aperçoit davantage de l’absence de ces vertus domestiques, et d’une manière bien plus sensible que chez lés femmes de la noblesse polonaise. Oui, chez celles-ci, il n’arrive jamais qu’on attache du prix à l’absence de ces vertus, et qu’on s’en fasse accroire pour cela, comme beaucoup de dames nobles en Allemagne qui n’ont pas assez d’argent ou d’esprit pour s’élever au-dessus de la bourgeoisie, et qui cherchent à se distinguer au moins par le mépris des vertus bourgeoises, et en conservant les vices de la vieille noblesse qui ne coûtent rien.

Les femmes des Polonais ne sont pas non plus fières de leurs ancêtres, et il ne vient pas à l’esprit d’une noble demoiselle polonaise de se pavaner fièrement parce que son aïeul, le cavalier de proie,

qui détroussait, il y a quelques centaines d’années, les passants sur les chemins, a échappé à la punition méritée de la corde. — Le sentiment religieux est plus profond chez les femmes allemandes que chez les Polonaises. Celles-ci vivent plus au dehors qu’au dedans; ce sont de gaies enfants qui se signent devant les images des saints, courent légèrement à travers la vie comme dans une salle de bal, et rient, et dansent, et sont aimables. Vraiment, je ne voudrais pas appeler étourderie, pas même légèreté, cette disposition facile des Polonaises qui est si fort encouragée par les mœurs légères du pays, par le léger ton français qui s’y mêle, par la légère langue française que l’on parle de préférence en Pologne, presque comme une langue maternelle, et par la légère littérature française dont le dessert — c’est-àdire les romans — est dévoré par les Polonaises; et, quant à la pureté des mœurs, je suis convaincu que les Polonaises ne le cèdent point aux femmes allemandes. Les débordements de quelques femmes de magnats polonais ont fait beaucoup parler, en divers temps, à cause de leur énormité, et le vulgaire, comme je le disais plus haut, juge de toute •

une nation d’après les quelques individus suspects

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qu’il a pu rencontrer. D’ailleurs, il faut penser que les Polonaises sont belles, et que les belles femmes, pour des motifs connus, sont le plus exposées aux mauvais propos, et n’y échappent pas lorsque, comme les Polonaises, et sans songer à mal, elles passent leur vie gaiement, légèrement et gracieusement. Croyez-moi, l’on n’est pas moins vertueux à Varsovie qu’à Berlin; seulement, les vagues de la Vistule roulent un peu plus impétueusement que les eaux basses de la silencieuse Sprée.

Je passe des femmes aux sentiments politiques des Polonais, et je dois reconnaître que les événements des derniers temps ont douloureusement ému l’âme exaltée des gentilshommes de ce pays. Ceux qui ne sont pas Polonais sont aussi pénétrés de compassion en énumérant les souffrances politiques qui, dans un petit nombre d’années, ont atteint ce peuple. Beaucoup de nos journalistes se tirent commodément d’affaire en disant légèrement que les Polonais, par leur désunion, se sont eux-mêmes attiré leur sort, et qu’ainsi ils ne sont pas à plaindre. C’est une échappatoire absurde. Aucun peuple, considéré comme un tout ne fait de faute ; ses actes naissent d’une nécessité

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intérieure, et ses destinées en sont constamment le résultat. Une pensée plus haute se .révèle à l’observateur, c’est que l’histoire ( Nature, Dieu, Providence, etc. ) poursuit avec les peuples, non moins qu’avec les individus, ses grandes visées, et que maint peuple doit souffrir, afin que l’humanité subsiste, et progresse toujours de plus en plus. Les Polonais, peuple slave, placé à la porte du monde germanique, semblent par leur situation avoir été particulièrement destinés à remplir certains buts dans l’histoire du monde. Leur lutte contre la perte totale de leur nationalité a constamment produit des phénomènes qui ont imprimé à tout le peuple un autre caractère, et doivent agir aussi sur celui des peuples voisins. — Le caractère des Polonais a été jusqu’ici militaire ; chaque noble polonais était soldat, et la Pologne une grande école de guerre. Mais, aujourd’hui, ce n’est plus le cas: un très-petit nombre recherchent la carrière des armes. La jeunesse polonaise veut cependant de l’occupation, et la plupart ont choisi un autre champ d’activité, c’est-à-dire les sciences. Partout se montrent les traces de cette nouvelle direction l’esprit; favorisées de plus d’une manière par

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les circonstances des temps et des lieux, ces tendances, dans quelques dizaines d’années, donneront au caractère national une nouvelle forme. Dernièrement encore, vous avez vu à Berlin ce gai concours de jeunes Polonais qui, avec une noble ardeur et une assiduité exemplaire, pénétraient dans tous les domaines des sciences, particuliérement dans la philosophie à sa source, dans l’auditoire dé Hegel, et malheureusement, aujourd’hui, à la suite d’événements fâcheux, se sont éloignés de Berlin. C’est un symptôme réjouissant que les Polonais déposent peu à peu leur aveugle préférence pour la littérature française, apprennent à apprécier la littérature allemande plus solide, et longtemps négligée, et prennent goût précisément au plus profond des philosophes allemands. Ce fait montre qu’ils ont saisi l’esprit de notre .temps, dont la science est le sceau et la tendance. Beaucoup de Polonais apprennent aujourd’hui l’allemand, et une quantité de bons livres allemands sont traduits en polonais. Les Polonais redoutent la ruine entière de leur nationalité; ils remarquent combien une littérature nationale peut contribuer à la conserver et — chose

étrange et pourtant vraie — beaucoup de Polonais m’ont dit très-sérieusement qu’on travaillait à Varsovie à une littérature... polonaise. C’est sans doute un grand malentendu de croire qu’une littérature, qui doit sortir organiquement d'un peuple tout entier, puisse être l’œuvre collective d’une société de savants, dans la serre chaude littéraire d’une capitale; mais ce bon vouloir est déjà un commencement, et il faut que quelque chose de splendide apparaisse dans une littérature, pour que cette littérature soit envisagée comme un des intérêts généraux de la patrie : ce sens patriotique doit sans doute produire quelques erreurs, surtout dans la poésie et l’histoire. La poésie prendra une teinte d’exaltation, mais perdra, il faut l’espérer, la coupe française et se rapprochera de l’esprit du romantisme allemand.

Un de mes amis polonais me disait, pour me vexer particulièrement :

— Nous avons des poètes romantiques aussi bons que les vôtres ; mais, chez nous, ils sont encore dans les maisons de fous 1

Dans l'histoire, la rancune politique des Polo-

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nais ne conduira pas toujours à l'impartialité, et l’histoire de la Pologne se détachera de i’histoire universelle d’une manière tout à fait exclusive et disproportionnée; mais on veillera avec d’autant plus de soin à la conservation de tout ce qui est important pour l’histoire du pays, et avec d’autant plus de sollicitude, que l’on redoute, à cause de la manière désastreuse dont on a procédé, dans la dernière guerre, avec les livres de la bibliothèque de Varsovie, de voir disparaître tous les monuments nationaux et tous les vieux documents polonais ; c’est pour cela, semble-t-il, qu’un Zamoyski a fondé récemment une bibliothèque pour l’histoire de Pologne, dans la lointaine Édimbourg. Je vous rends attentif au grand nombre d’ouvrages nouveaux qui sortiront prochainement des presses de Varsovie, et, potrr ce qui concerne la littératüre polonaise déjà existante, je vous renvoie au livre très-spirituel de Kaulfuss. J’attends de grandes choses de cette transformation intellectuelle de la. Pologne, et ce peuple tout entier m’apparaît comme un vieux soldat qui suspend au clou, près de ses lauriers, sa vieille épée, se tourne vers les arts de la paix, songe aux histoires du passé, scrute les

lois de la nature et mesure les étoiles, ou même la longueur et la brièveté des syllabes comme le fait Carnot. Le Polonais maniera la plume aussi bien que la lance, et se montrera aussi brave sur le terrain de la science que sur les champs de bataille. Précisément parce que les esprits sont restés si longtemps en friche, la semence y produira des fruits plus divers et plus beaux. Chez plusieurs peuples de l’Europe, l’esprit semble émoussé par tant de frottements, et, çà et là, il s’est en quelque sorte enseveli dans ses triomphes. D’ailleurs, les Polonais pourront s’approprier les plus purs résultats des travaux intellectuels de l'Europe depuis des siècles, et, tandis que ces peuples qui ont péniblement travaillé jusqu'ici à la tour de Babel de la civilisation européenne sont épuisés, nos nouveaux venus, avec leur promptitude slave et leur vigueur restée entière, pourront faire avancer l’œuvre commune. A cela s’ajoute que le plus petit nombre seulement de ces nouveaux travailleurs met la main à l’œuvre pour un salaire, comme c’est le cas chez nous en Allemagne, où les sciences sont un métier, et la Muse elle-même une vache à lait que l’on trait pour des honoraires jusqu'à ce qu’elle ne donne

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plus que de l’eau pure. Les Polonais qui se vouent maintenant aux sciences et aux arts, sont des gentilshommes, et, pour la plupart, ont assez de fortune pour ne pas devoir attendre leur subsistance du produit de leurs études et de leurs travaux scientifiques. Cet avantage est incalculable. Il est vrai que la faim a déjà produit de magnifiques choses, — mais l’amour de plus spendides encore.

Les circonstances locales, surtout d’éducation à la campagne, favorisent encore les progrès intellectuels des Polonais. La vie de campagne en Pologne n’est pas aussi solitaire et silencieuse que chez nous, parce que les nobles polonais se visitent jusqu’à des dizaines de lieues de distance, restent souvent chez leurs voisins, avec leur famille entière, pendant des semaines, et voyagent comme des nomades avec des lits bien emballés; de sorte qu’il me semblait que le grand-duché de Posen tout entier n’était qu’une grande ville dont les maisons seraient seulement éloignées les unes des autres de quelques lieues; parfois même, il m’apparaissait comme une petite ville” parce que les Polonais se connaissent tous, que chacun est au fait des circonstances de famille et des affaires des autres, et que celles-ci,

il i

comme dans les petites villes, défrayent souvent la conversation. Toutefois, l’existence bruyante que mènent parfois les Polonais dans leurs terres n’est pas aussi nuisible à l’éducation de la jeunesse que le tumulte des villes, dont les bruits changent à chaque instant, détournent l’esprit de la jeunesse de l’intuition de la nature, le dispersent et le surexcitent par la diversité et l’excès. Ces diversions passagères à la vie tranquille'de la campagne sont même salutaires à la jeunesse, puisqu’elle est ainsi réveillée et secouée lorsqu’elle risquerait de s’endormir ou de s’aigrir, comme cela arrive si souvent chez nous, dans une tranquillité non interrompue. La vie saine et libre de la campagne a contribué sans doute à donner aux Polonais cette grandeur et cette force de caractère qu’ils montrent dans la guerre et dans le malheur. Ils gardent ainsi un esprit sain dans un corps sain ; c’est ce qu’il faut au savant, aussi bien qu’au soldat. L’histoire nous montre que la plupart des hommes qui ont fait quelque chose de grand ont passé leur jeunesse dans la solitude.

J'ai entendu beaucoup louer, dans ces derniers temps, l’éducation des moines au moyen ége ; on

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vantait la méthode des écoles claustrales, on énumérait les grands hommes qui sont sortis de ces écoles, et dont l’esprit, même dans nos temps de raffinement intellectuel, aurait encore sa valeur; — on oubliait que ce ne sont pas les moines, mais la retraite monacale, non pas la méthode de leurs écoles, mais la claustration elle-même, qui nourrissait et fortifiait ces esprits. Si l'on entourait d’une muraille nos établissements d’éducation, cela agirait mieux que tous nos systèmes pédagogiques, tant humanistes que pratiques. Qu’on fasse la même chose pour nos pensions de jeunes filles, qui maintenant sont si bien placées en face du théâtre, de la salle de danse, et de la grand’garde, et nos pensionnaires perdront leurs rêveries kaléidoscopiques et leur fade sentimentalité à la mode du dernier drame.

Je vous dirai peu de chose des habitants des villes prusso-polonaises; c’est une population mélangée d’employés prussiens, d’émigrés allemands, de Polonais silésiens, de Polonais, de juifs, de militaires, etc. Les fonctionnaires allemands-prussiens ne se sentent pas précisément traités avec prévenance par les nobles polonais. Beaucoup d’employés

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sont placés en Pologne contre leur gré et cherchent à en sortir aussi vite que possible; d’autres sont retenus en Pologne par leurs circonstances domestiques. Parmi eux, il s’en trouve aussi qui sont heureux d’être isolés de l’Allemagne; qui s'efforcent d’oublier aussi promptement que possible, en bâillant, le peu de connaissances qu’un employé doit acquérir pour passer ses examens ; qui ont basé leur philosophie sur un bon repas, et, près de leur chope de mauvaise bière,» pestent contre les gentilshommes polonais qui boivent tous les jours du vin de Hongrie, et n’ont pas des piles de dossiers à débrouiller. Quant aux militaires prussiens, je n’ai que peu de chose à en dire; comme partout, ils sont braves, courageux, polis, francs et loyaux. Le Polonais les estime, parce qu’il a le sens soldatesque, et que partout les braves s’apprécient; quant à un sentiment plus cordial, il n’en est pas encore question.

Posen, la capitale du grand-duché, a un aspect . sombre et peu récréatif. Son seul attrait est le grand nombre des églises catholiques; mais il n’y en a pas une de belle. En vain, chaque matin, je pérégrinais d’une de ces églises à l’autre, pour chercher quelque beau tableau ancien. Ici , les anciennes

peintures 11e sont pas belles, et ce<>.cs qui sont un peu belles ne sont pas anciennes. Les Polonais ont la fatale habitude de restaurer leurs églises. Bans le dôme antique de Gnesen, l’ancienne capitale de la Pologne, je n’ai trouvé que des peintures et des décorations modernes. Rien ne m’y a intéressé que la porte de fonte, aux nombreuses figures, qui était autrefois la porte de Kievv, et dont s’empara le victorieux Boguslaw ; on y voit encore un coup de son glaive. L’empereur Napoléon, quand il passa à Gnesen, en fit enlever un petit morceau, et la porte a augmenté encore de valeur depuis quelle a été l’objet de cette faveur signalée. J’ai aussi entendu, dans le dôme de Gnesen, après la première messe, un quatuor que saint Adalbert, qui y est inhumé, doit avoir composé lui-même, et que l’on chante tous les dimanches.

Le dôme de Posen est moderne, ou du moins a l’aspect moderne ; aussi il ne m’a pas plu. Tout auprès est le palais de l’archevêque, qui est en même temps archevêque de Gnesen, c’est-à-dire cardinal romain, et qui porte en conséquence des bas rouges. C’est un petit homme à cheveux blancs,

fort instruit et d’une urbanité toute française.

Le haut clergé, en Pologne, appartient toujours aux familles nobles les plus distinguées; le bas clergé appartient au peuple, il est ignorant, grossier, et s’enivre volontiers. — Les associations d’idées m’amènent directement an théâtre. Les habitants de la ville ont assigné aux Muses un bel édifice; mais les vierges divines ne s’y sont pas installées, et n’ont envoyé à Posen que leurs femmes de chambre, qui se parent de la garde-robe de leurs maîtresses, et font leur métier sur les planches patientes. L’une écarquille les jambes comme un paon, l’autre voltige comme une bécasse, la troisième glousse comme une dinde, et la quatrième sautille sur un pied comme une cigogne. Mais le public, enchanté, ouvre une bouche large d'une aune; l’homme à l’épaulette s’écrie : « Sur l’honneur t Melpomènet Thaliel Polymnie! Terpsichore! » — Il y a aussi un critique de théâtre à Posen, comme si la malheureuse ville n’avait pas assez du' théâtre même! Les excellentes critiques de cet excellent homme ne figurent jusqu’ici que dans la Gazette de Posen, mais paraîtront bientôt réunies comme une continuation de la Dramaturgie de Lessing! Il se peut que ce théâtre de province me paraisse si mauvais parce

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que j’arrive précisément de Berlin, et que je viens d’entendre la Schroeck et la Stich. Non, je ne veux pas condamner tout entier le théâtre de Posen, je reconnais même qu’il possède un talent tout à fait distingué, deux bons sujets, et quelques autres qui ne sont pas absolument mauvais. — Le talent distingué dont je parle est mademoiselle Païen. Son rôle ordinaire est celui de jeune première. Il n’y a rien <

chez elle du lamento pleurard et du caquet mignon de ces actrices sentimentales qui se croient faites pour la scène parce que peut-être, dans la vie, elles ont joué le rôle de sentimentales.et de coquettes avec quelque succès, et qu’on devrait chasser des planches à coups de sifflet, précisément parce qu’on les applaudirait de tout non cœur dans un boudoir. Mademoiselle Païen joue avec un 'égal bonheur les rôles les jplus divers , une Élisabeth aussi bien qu’une Marie. Mais elle m’a plu surtout dans la comédie, dans des scènes de salon, et particulièrement dans les rôles gais et piquants. Elle m’a fait rire royalement dans le rôle de Pauline, de Soucis sans peines et peines sans soucis. Son jeu est libre, spontané, plein d'aisance, d’une hardiesseentrainante, presque téméraire parfois, comme cela se rencontre

dans un talent vraiment grand. Je l’ai vue aussi avec ravissement dans quelques rôles d’homme, par exemple dans la Déclaration d'amour , et dans le Cæsario de Wolf; je n’ai à redire ici qu'à des mouvements de bras un peu anguleux, défaut que j’attribue aux hommes qui lui servent de modèles. Mademoiselle Païen est encore chanteuse et danseuse; son extérieur est agréable, et il serait dommage que cette jeune fille, si bien douée pour l’art, se perdit dans les bas-fonds des troupes nomades.

Une des utilités du théâtre de Posen est M. Carlsen: il ne dépare aucun rôle. — Madame Païen aussi est une bonne actrice, qui brille dans les rôles de duègne. Elle joue avec hardiesse et liberté, et n’a pas le défaut ordinaire de ces comédiennes qui représentent avec beaucoup d’art les rôles de vieilles, mais voudraient nous faire remarquer que, dans la vieille boite, il y a encore une femme aimable. — M. Oldenbourg, un bel homme, est, dans la comédie, un amoureux peu engageant, et un modèle de roideur et de gaucherie; amoureux tragique, il est supportable. On ne peut méconnaître qu’il ait des dispositions pour la tragédie; mais je dois refuser tout talent dramatique à ses longs bras, qui se ba-

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lancent perpendiculairement sur ses .genoux. II m’a plu comme Richard dans Rosemonde , et j’ai oublié parfois son pathétique faux, parce que ce pathétique est dans la pièce même. M. Munsch lui-même m’a plu dans le rôle du roi, dans l’incomparable scène de fracas qui termine le second acte do ce drame. Il a l’habitude, dans les scènes de passion, de pousser des sons inarticulés qui ressemblent à un aboiement. — Mademoiselle Franz, jeune première également, joue mal par modestie; elle a quelque chose de parlant dans le visage, c’est-à-dire la bouche. — Madame Fabrizius est une petite figure mignonne, et elle enchanterait à coup sûr hors du théâtre. Son mari, dans la comédie l'Ordre du duc , a parodié si admirablement le grand Fritz >, que la police aurait dû s’en mêler.— Madame Carlsenestla femme de M. Carlsen. Mais M. Vogt est le comique; il le dit d’ailleurs lui-même, car c’est lui qui fait l’affiche. C’est le favori de la galerie, et son principe est qu’on doit jouer un rôle comme l’autre; j’ai vu avec admiration qu’il restait fidèle à ce principe : dans le rôle de Fels de Felsenberg, dans celui du

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