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glot d'une mère dont l'enfant avait emporté à la baïonnette le corps de garde des constables à Francfort, et ne pouvait plus en sortir, crime d’État aussi irréfléchi certainement que digne de punition, et qui justifiait partout les soupçons les plus subtils des gouvernements... M. Menzel avait très-bien pris son temps pour dénoncer cette grande conjuration qui, sous le nom de Jeune Allemagne , est dirigée contre le trône et l’autel, et qui honore, dans l’écrivain de ces pages, son chef le plus dangereux.
Chose singulière! c’est toujours la religion, et toujours la morale, et toujours le patriotisme, par lesquels tous les mauvais sujets colorent leurs attaques! Ce n’est pas dans de vils intérêts privés, par envie d’écrivain, par servilisme inné, qu'ils nous attaquent, c’est pour sauver le bon Dieu, les bonnes mœurs et la patrie. M. Menzel, qui, pendant des années, lorsqu’il était lié avec M. Gutzkow, avait vu dans un douloureux silence la religion en danger de mort, s’aperçoit tout à coup que le christianisme est perdu sans ressource s'il ne saisit pas incontinent son épée pour en percer Gutzkow par derrière jusqu’au cœur. Pour sauver le christianisme lui-même, il est vrai qu’il doit agir d’une façon
LE DENONCIATEUR
parole a-t-elle toujours été oui et non? Vraiment non; après un pistolet chargé, M. Meuzel n'a jamais rien craint plus que la franchise du discours; il a toujours été un sournois équivoque, moitié lièvre, moitié girouette, grossier et fanfaron tout ensemble, comme un agent de police. S’il eût vécu dans ces premiers siècles où un chrétien devait sceller de son sang la vérité de l'Évangile, il ne se serait vraiment pas posé en défenseur de celui-ci, mais en délateur de ceux qui se convertissaient au christianisme, et qu’on accusait alors d’athéisme et d’immoralité. Si M. Menzel demeurait à Pékin et non pas à Stuttgart, il écrirait peut-être aujourd’hui de longs articles dénonciateurs contre la Jeune Chine, qui, comme cela ressort des derniers décrets du gouvernement chinois, semble être une bande de scélérats qui répandent le christianisme par leurs paroles et leurs écrits, et sont déclarés pour cela, par les mandarins du Céleste Empire, les plus dangereux ennemis de l’ordre social et de la morale.
Oui, après la religion, c’est la morale dont la ruine fait surtout trembler M. Menzel. Est-il réellement si vertueux, cet impitoyable gardien de la
morale de Stuttgart? Je ne veux certes pas refuser à M. Menzel une certaine moralité physique? Il est difficile de ne pas être moral à Stuttgart. A Paris, c’est déjà plus facile. C’est une chose particulière que le vice. Chacun peut exercer tout seul la vertu, et n’a besoin pour cela de l’aide de personne; mais, pour le vice, il faut être deux. M. Menzel, quand il veut fuir le vice, est toujours soutenu de la façon la plus brillante par son extérieur. J’ai une trop favorable opinion du bon goût du vice pour croire qu’il fût jamais capable de courir après un Menzel. Le pauvre Goethe n’était pas si heureusement doué, et il ne lui fut pas donné de rester toujours vertueux. L’école souabe devrait mettre en tête de son prochain Almanach des Muses le portrait de M. Menzel; cela serait fort instructif : le public remarquerait tout de suite qu’il n’a pas le moins du monde l’air de Goethe. Et l’on remarquerait, avec plus de surprise encore, que ce héros de la teutomanie, cet ardent champion du germanisme, n’a pas du tout l’air d’un Allemand, mais d’un Mongol...
Ceci est désagréable, il est vrai, pour un homme qui se targue constamment de sa nationalité, ne cesse de se déchaîner contre tout ce qui est étran-
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ger, et ne vit que parmi des teutomanes qui ne le regardent que comme un utile allié, mais point du tout comme étant vraiment de leur race. Quant à nous qui ne sommes pas des courtiers de .race teutons, nous considérons toute l’humanité comme une grande famille, dont les membres montrent ce qu’ils valent, non pas par la couleur de leur peau et la charpente de leurs os, mais par les instincts de leur âme et par leurs actions. J’accorderais volontiers à M. Menzel, si cela pouvait lui faire plaisir, qu’il est un descendant sans tache de Teut, voire même un légitime arrière-neveu d’Hermann et de Thusnelda, si seulement son âme, son caractère, ses actes, pouvaient justifier une prétention semblable; mais tout cela contredit précisément son germanisme bien plus sérieusement que son visage.
La première vertu des Germains est une certaine fidélité, une certaine fidélité généreuse, quelque peu gauche, mais touchante. L’Allemand se battra, même pour la plus mauvaise cause, du moment qu’il a reçu sa paye d’engagement, ou même qu’il a promis dans l’ivresse son concours; il se bat alors en soupirant, mais il se bat; quels que soient les murmures de son cœur, il ne peut pourtant se ré-
soudre à abandonner son drapeau, et il y reste surtout fidèle quand son parti est en danger, ou même enveloppé par des ennemis supérieurs... Passer à l’ennemi n’est conforme ni au caractère allemand, ni au caractère d’aucun peuple... Mais, dans ce cas, agir encore comme un dénonciateur, il n’y a qu’un coquin qui en soit capable.
Il y a aussi dans la nature germanique une certaine pudeur; jamais l’Allemand ne tirera l’épée contre ceux qui sont faibles et désarmés, et il ne touchera pas l’ennemi lié et garrotté à terre, jus- » qu’à ce que celui-ci soit dégagé de ses liens, et redevenu libre. Mais c’est contre des femmes que M. Menzel met le plus volontiers flamberge au vent; il les a sabrées par douzaines, les femmes de lettres allemandes, pauvres créatures qui, pour gagner le pain de leurs enfants, prenaient la plume, et n’avaient à opposer aux rudes railleries de la publicité que des larmes cachées! Il nous a certainement rendu, à nous autres hommes, un service important en nous délivrant de la concurrence des écrivains féminins; il est possible même qu’il ait été utile ainsi à la littérature ; mais je ne voudrais pas avoir gagné mes éperons dans une semblable campagne.
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Je n’aurais pas voulu non plus faire tonner mes philippiques contre M. Gutzkow, ce dernier eût-il été même un parricide, pendant qu’il se trouvait en prison, ou devant les tribunaux. Et je suis bien éloigné pourtant de prétendre à toutes les vertus germaniques, et, moins encore qu’à d’autres, à une certaine loyauté qu’il faut considérer aussi comme un signe particulier de germanisme. J’ai dit en plein visage à beaucoup de fous qu’ils étaient des sages, mais je le faisais par politesse. J’ai injurié bien des sages en les appelant des ânes, mais je faisais cela par haine. Jamais je ne me suis étudié à l’équivoque, attendant avec anxiété les événements, dans la politique comme dans la vie privée, et jamais un misérable égoïsme ne dictait mes paroles. La politique m’empêche de parler ici de la misérable politique de Menzel en politique. D’ailleurs, la vie publique de M. Menzel est connue à satiété, et chacun sait que sa conduite, comme député wurtembergois, a été aussi hypocrite que ridicule. Je ne dirai rien non plus, ne fut-ce que faute d'espace, de sa vie privée de mauvais sujet. Je ne mentionnerai pas davantage ses jongleries littéraires; cela serait trop ennuyeux, si je voulais montrer avec détail comment
Digitiz
M. Menzel, l’honnête homme, cite, des auteurs qu'il critique, de tout autres choses que celles qui sont dans leurs livres; comment, à la place des expressions originales, il ne donne que des synonymes falsificateurs, etc. Je veux seulement, à cause de sa drôlerie, mentionner cette petite anecdote humoristique, à savoir comment M. Menzel offrit au vieux baron Cotta, pour la publier, son Histoire ch la Littérature allemande. Le manuscrit de ce livre contenait à la fin les louanges les plus vives pour Cotta, ce qui pourtant n’engagea nullement celui-ci à consentir les honoraires demandés. Le défunt baron était pourtant flatté de se voir une fois loué d’importance, et, lorsque le livre parut chez les frères Frankh, il dit joyeusement à son fils : « Georges, lis ce livre, on y reconnaît mon mérite, j’y suis enfin loué comme il convient. » Mais Georges trouva que toutes les paroles louangeuses avaient disparu du livre, et qu’on avait mis à la place les attaques les plus rudes contre son père. Le vieillard était délicieux quand il racontait cette anecdote.
Et il y a encore chez les Germains une vertu que nous ne trouvons pas chez M. Menzel. M. Menzel est lâche. Je ne dis pas cela, Dieu m’en garde, pour
le rabaisser comme homme; on peut être un bon citoyen et préférer pourtant la fumée du tabac à celle de la poudre, et éprouver pour des balles de plomb plus de répugnance que pour des boulettes de farine à la souabe; car ces dernières peuvent peser lourdement sur l’estomac, mais sont pourtant moins indigestes. Et puis le meurtre est un péché, et le duel même n’est-il pas défendu de la manière la plus positive par la religion, la morale et la philosophie? Mais, quand on fait continuellement des rodomontades de nationalité allemande, quand on veut se faire passer pour un héros teutomane, encore faut-il être brave et se battre aussitôt qu’un homme d’honneur, offensé, vous demande satisfaction, et risquer sa vie pour la parole qu’on a prononcée. Les Allemands sont le peuple brave par excellence. D’autres peuples aussi se battent bien, mais leur combattivité a toujours pour auxiliaire certains motifs étrangers. Le Français se bat bien quand beaucoup de spectateurs le regardent faire, ou que quelqu’une de ses marottes favorites, liberté, égalité, gloire, etc., est en jeu. Les Russes se sont fort bien battus contre les Français, parce que leurs généraux leur disaient que ceux d’entre eux qui
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tomberaient sur la terre d’Allemagne ou de France,
ressusciteraient immédiatement en Russie; et, pour
retourner plus vite à la maison, ils se précipitaient courageusement sur les baïonnettes françaises; il n’est pas vrai que le knout et le brandevin aient suffi alors à les enthousiasmer. Mais les Allemands sont braves sans pensée accessoire, ils se battent pour se battre, comme ils boivent pour boire. Le soldat allemand n’est poussé au combat ni par vanité, ni par soif de gloire, ni par ignorance du péril ; il se met tranquillement à son rang et fait son devoir, froidement, intrépidement, positivement. Je parle ici de la grande masse populaire, et non pas de l’élite de la nation qui a reçu dans les universités, ces hautes écoles de l’honneur, la culture la plus raffinée, non toujours dans les sciences, mais d’autant plus souvent dans tout ce qui touche à la dignité de l’homme. J’ai passé près de sept ans pour mes études dans les universités allemandes, et le plaisir de se battre était pour moi un spectacle si habituel, que c’est à peine si je croyais encore à la lâcheté. C’est chez mes compatriotes de Westphalie que j’ai rencontré surtout cette joie' du combat. et pourtant ce sont, de nature, les meilleurs
enfants du monde; mais, au premier malentendu, comme ils n’aiment pas les longs échanges de propos, ils sont enclins à terminer au plus vite le débat par les voies naturelles,^ pour ainsi dire amicales, c'est-à-dire par l’épée. C’est pour cela que les Westphaliens ont toujours le plus grand nombre de duels à l’Université. Mais M. Menzel n’est ni Westphalien ni Allemand, c’est un poltron. Lorsqu’il attaqua par les paroles les plus impudentes l’honneur de M. Gutzkow, et vomit contre lui les personnalités les plus calomnieuses, et que l’offensé, selon l’usage de la jeunesse allemande, lui demanda satisfaction, le héros germain eut recours à cette pitoyable défaite que M. Gutzkow avait une plume à sa disposition, qu’il pouvait faire imprimer contre lui, Menzel, tout, ce qui lui plairait, et qu’il lui donnerait la satisfaction demandée, non pas dans une forêt avec des armes matérielles, mais publiquement, dans le champ clos du journalisme... Et le héros germanique aima mieux clabauder dans sa feuille cancanière, que de se battre comme un homme sur le champ d’honneur.
C’est une chose triste et affligeante, mais vraie,
M. Menzel est lâche. Je le dis avec douleur, mais
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des intérêts supérieurs exigent que je le dise publiquement : M. Menzel est lâche. J’en suis convaincu. Si M. Menzel veut me persuader du contraire, je viendrai volontiers 'à mi-chemin au-devant de lui. Ou bien m’otfrira-t-il aussi de me défendre par la presse, dans des journaux et des brochures, contre les insinuations sur lesquelles il a basé sa dénonciation première, qu’il a répétées dès lors, et que maintenant il va sans doute redoubler plus que jamais? Ce faux-fuyant pouvait être encore de mise contre M. Gutzkow, parce qu’alors le décret de la Dièten’avait pas été promulgué, et que M. Gutzkow, même depuis lors, n’était pas paralysé comme moi par les termes de ce décret. D'ailleurs, dans la polémique de M. Gutzkow, c’étaient les personnalités qui l’emportaient, puisqu’il avait à se défendre contre des calomnies privées, des attaques à sa personne. Moi, j’aurais davantage à m’occuper des calomnies de mon esprit, de ma manière de penser et de sentir, et je ne pourrais me défendre qu’en exposant sans détour mes vues sur la religion et la morale; ce n’est que par une profession de foi positive que je puis me laver complètement de l’athéisme et de l’immoralité dont on m’accuse. Et
vous savez combien est restreint le champ que ma plume peut labourer aujourd’hui.
M. Menzel, en effet, ne m’a point attaqué personnellement, et je n’ai vraiment contre lui aucun grief personnel. Nous étions même autrefois de bons amis, et il m’a fait assez souvent savoir combien il m’aimait. Il ne m’a jamais reproché d’être un mauvais poëte, et, moi aussi, je l’ai loué. Je mettais ma joie en lui, et je l’ai vanté dans un journal qui n’a pas survécu longtemps à cet éloge *. J’étais jeune alors, et ma plus grande bouffonnerie consistait à mettre des puces sous un microscope, pour en démontrer aux gens la grandeur. M. Menzel, au contraire, plaçait alors Goethe sous un verre rapetissant, et cela me procurait aussi un plaisir d’enfant.
Les plaisanteries de M. Menzel ne me déplaisaient pas; il avait alors de l'esprit, et, sans posséder une pensée capitale, une synthèse, il savait combiner et grouper-ses saillies avec tant d adresse, que parfois il pouvait sembler qu’il avait écrit, non
I. Le morceau auquel Heine fait allusion, un jugement sur Y Histoire de la Littérature allemande, de W. AJenzel, se truuvo dans le volume intitulé De tout un peu. Paris, Michel Lévy frères.
pas des bouts de vers en prose, mais un livre. Il avait d’ailleurs réellement bien mérité de notre liltétérature; du matin au soir, il était dans la crotte, le balai en main, et nettoyait les ordures qui s’étaient amassées dans la littérature allemande. Mais ce travail quotidien l’avait rendu lui-même si crasseux et lleurant si mauvais, qu’à la fin on ne pouvait plus supporter son voisinage. Comme un vidangeur qu’on met à la porte quand sa besogne est faite, on met aujourd’hui M. Menzel hors de la littérature. Malheureusement pour lui, cette besogne désinfectante a si complètement pris son temps, que, dans l’intervalle, il n’a rien appris du tout. Que doit-il faire maintenant? Ses connaissances antérieures suffisaient à peine aux besoins du moment ; son ignorance a toujours été un objet de moquerie pour ceux qui le connaissaient de près; sa femme seule avait grande opinion de son savoir : aussi ne lui imposait-il pas peu? Le manque dd 1 connaissances, et le besoin de cacher cette lacune, est peut-être l’origine de la plupart des erreurs et des friponneries de M. Menzel. S’il avait su le grec, il ne lui serait jamais venu à l’esprit de s’attaquer à Goethe. Le latin, par malheur, n’était pas non plus son fait,
et il lui fallut s’en tenir au germain, et de jour en jour s’accrut son inclination pour les poètes du moyen âge allemand, pour le noble art de la gymnastique, et pour Jacob Boehme, dont le style allemand est fort difficile à comprendre et qu’il voulait publier sous une forme scientifique.
Je ne dis tout ceci que pour bien montrer les germes et origines de sa teutomanie, et non pas pour l’offenser, car, je le répète, ce n’est ni par rancune ni par malveillance que je m’occupe de lui. Si mes paroles sont dures, ce n’est pas ma faute. II s’agit de faire voir au public ce que c’est au fond que ce héros fanfaron de nationalité, ce gardien du germanisme, qui ne cesse de couvrir les Français d’injures, et a déclaré que nous autres, pauvres écrivains de la Jeune Allemagne, n’étions que des Français et des juifs. Juifs, cela ne signifierait rien ; nous ne cherchons pas l’alliance de la populace, et les gens d’une culture un peu supérieure savent bien que ceux qui sont occupés d’être les adversaires du déisme, ne sauraient avoir aucune sympathie pour la sygnagogue : qui pourrait revenir aux attraits fanés de la mère quand la fille commence à ne plus lui agréer ? Mais qu’on ait voulu
nous représenter comme des ennemis de l'Allemagne, prêts à trahir leur patrie pour la France, c’était là un tour de fripon aussi lâche que perfide.
Il y a peut-être quelques ennemis loyaux des Français dans cette meute de gens qui se trompent si misérablement sur notre compte, et nous font un crime de nos sympathies pour la France. D’autres sont de vieux dogues qui aboient toujours comme en l’an 1813, et dont les jappements témoignent précisément des progrès que nous avons faits. « Le chien aboie, la caravane marche, » dit le Bédouin. Ils aboient moins par méchanceté que par habitude, comme le vieux chien rogneux de basse-cour qui hurle, furieux, à chaque nouveau venu, que ce soit ou non un ami de la maison. La pauvre bête profite peut-être de cette occasion pour tirailler sa chaîne, et faire tout ce bruit menaçant sans que le maître du logis puisse se fâcher. Mais la plupart de ces ennemis sont des coquins qui simulent, à bonne intention, cette haine pour la France, d’impudents, perfides, déloyaux et lâches coquins, qui, manquant de toutes les vertus du peuple allemand, se parent de ses défauts pour se donner l’apparence du patriotisme, et, sous ce costume, diffamer impunément
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les vrais amis de la patrie. C’est un jeu doublement faux. Les souvenirs de l’empire napoléonien ne sont pas complètement éteints dans notre pays; on n’y a pas encore tout à fait oublié avec quelle rudesse les hommes furent traités alors parles Français, et avec quelle tendresse les femmes, et, pour la foule, haïr les Français est toujours la même chose qu'aimer la patrie; en exploitant habilement cette haine, on est sûr au moins d’avoir pour soi la populace, quand on se met en campagne contre de jeune écrivains qui cherchent à ménager entre la France et l’Allemagne une alliance d’amitié. Cette haine, sans doute, a été un jour utile à l’État, quand il s’agissait de repousser la domination étrangère; mais, aujourd’hui, le danger n’est plus du côté de l’ouest; la France ne menace plus notre indépendance, les Français d’aujourd’hui ne sont plus les Français d’hier, leur caractère même est changé : à la place d’un léger esprit de conquête est survenu un sérieux mélancolique, quasi allemand ; ils font alliance avec nous dans le domaine de l’esprit, tandis que, dans celui de la matière, leurs intérêts se ramifient tous les jours plus étroitement avec les nôtres. La France est maintenant notre alliée natu-
relie. Celui qui ne s’en aperçoit pas est un imbécile ; celui qui s'en aperçoit, et agit à l’encontre, est un traître.
Mais qu’avait donc à perdre un Menzel à la ruine de l’Allemagne? Une patrie aimée? Mais, là où il y a un bâton, là est la patrie de l’esclave. Une gloire immortelle ? Mais cette gloire s’éteindra à l’heure même où doit expirer le contrat qui lui assure la rédaction de la Feuille littéraire de Stuttgart. Que le baron Cotta fasse sonner une petite somme d’argent comme dédommagement stipulé, l’immortalité de Menzel finira dès aujourd’hui. Ou bien aurait-il quelque chose à craindre pour sa personne ? Juste ciel ! Quand les hordes mongoles arriveront à Stuttgart, M. Menzel n’a qu’à faire demander à la garderobe du théâtre un costume d’ Amour, s’armer de l’arc et de la flèche, les Baskirs, aussitôt qu’ils verront son visage, s’écrieront joyeusement : « Voilà notre frère ! »
J’ai dit que, chez nos teutomanes, la haine affichée pour les Français était un jeu doublement faux. Leur premier but est d’obtenir ainsi une popularité qui s’acquiert à très-bon marché, puisqu’on n’a à redouter par là ni de perdre une place, ni de
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perdre la liberté. Tonner contre les puissances de son propre pays est déjà chose plus grave. Mais, pour se faire valoir comme des tribuns du peuple, il faut que nos teutomanes risquent parfois un mot de liberté contre les gouvernements allemands, et, dans l’imprudente lâcheté de leur cœur, ils se figurent que les gouvernements leur pardonnent volontiers à l’occasion un brin de démagogie, pourvu qu’ils prêchent, en échange, avec d’autant plus de persévérance, la haine aux Français. Ils ne devinent pas que nos princes maintenant ne craignent plus la France, qu’ils n’ont plus besoin, comme moyen de défense, des haines nationales, et qu’ils envisagent le roi des Français comme l’appui le plus sûr du principe monarchique.
Celui qui a jamais connu les froides et humides journées et les longues nuits de l’exil, celui qui a monté et descendu « le dur escalier de l’étranger, » celui-là comprendra pourquoi je repousse les accusations qui s’adressent à mon patriotisme, avec plus d’indignation que toutes les autres calomnies qui, depuis des années, se sont attachées à moi en si grand nombre, et que je supporte avec patience et orgueil. Je dis avec orgueil, car il pouvait ainsi
me venir à l’esprit celte fière pensée que j’appartiens, moi aussi, à cette troupe îles élus de la gloire dont le souvenir subsiste dans l’humanité, et qui partout ont laissé sur la terre, auprès des traces lumineuses et saintes de leurs pas, les ombres fangeuses de la calomnie.
Ce n’est pas moi non plus, ce sont mes écrits, que je voudrais aussi défendre contre l’inculpation d’athéisme et d’immoralité. Mais je ne pourrais le faire que s’il m’était permis de développer du haut d’une synthèse mes vues sur la morale et la religion. Il est à espérer, pourtant, comme je l’ai dit déjà, que cela me sera bientôt accordé. En attendant, je ne me permets qu’une remarque en ma ..faveur. Les deux ouvrages qui devaient précisément témoigner contre moi comme corpora delicti, et où l’on prétend découvrir les tendances coupables dont on m'accuse, ne sont point imprimés tels que je les ai écrits, mais ont été mutilés de telle sorte par des mains étrangères, que, dans un autre temps, et si je n’avais eu à craindre aucun malentendu, j’en aurais décliné la paternité. Je parle de la seconde partie du Salon , et de l'École romantique. Grâce aux innombrables et larges suppressions qui
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y ont été faites, la tendance originelle de ces deux livres a complètement disparu, et une tendance toute différente y a été introduite. Je ne dis pas en quoi consistait cette direction primitive; tout ce que je puis dire, c’est qu’elle n'avait rien d’antipatriotique. Les passages supprimés dans la seconde partie du Salon renfermaient en particulier un plus éclatant témoignage à la grandeur du peuple allemand que tout le patriotisme forcé de nos teutomanes n’en a jamais mis au jour; chacun trouvera dans l’édition française de cet écrit, dans le livre De ! Allemagne, la confirmation de ceque j’avance. L’édition française des livres incriminés prouvera aussi à tous que les tendances de ces écrits n’étaient pas dans le domaine de la religion et de la morale. Beaucoup de personnes m’accusent, au contraire, d’indifférence relativement à tous les systèmes religieux et moraux, et croient que toute doctrine est la bienvenue pour moi, du moment qu’elle se montre propre à favoriser le bien-être des peuples de l’Europe, ou tout au moins à leur servir d’arme pour le conquérir. Mais on me fait tort. Je ne voudrais jamais combattre avec le mensonge pour la vérité.
Qu’est-ce que la vérité? « Apporlez-moi le bassin à laver les mains, » dirait Ponce-Pilate.
J’ai écrit ces feuilles dans une singulière disposition d’esprit. Tout en écrivant, je pensais plus à l’Allemagne qu’au public allemand, et mes pensées erraient autour de plus chers objets que ceux dont s’occupait ma plume... Oui, je finis par perdre toute envie d’écrire, je m’approchai de la fenêtre et considérai les blancs nuages qui, comme un cortège funèbre, traversaient le ciel nocturne. Un de ces mélancoliques nuages me semble si bien connu, et je voudrais tant me souvenir où et quand j'ai vu déjà une fois ces mêmes formes aériennes! je me rappelle enfin que c’était dans le nord de l’Allemagne, il y a six ans, peu après la révolution de juillet, dans cette douloureuse soirée où je pris congé pour toujours du plus fidèle compagnon d'armes, de l’ami le plus désintéressé de l’humanité. Il savait bien la triste destinée qui nous attendait l’un et l’autre. En me serrant la main pour la dernière fois, il leva les yeux vers le ciel, regarda longtemps ce même nuage dont le mélancolique aspect m’attriste à cette heure et me dit d’un ton douloureux : « Il n’y a que les natures mauvaises et
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vulgaires qui trouvent leur profit dans une révolution. Dans le cas le plus fâcheux, si elle échoue, ils savent pourtant toujours se tirer à temps d’affaire. Mais que la révolution réussisse ou manque, les hommes d’un grand cœur seront toujours ses victimes. »
A ceux qui souffrent dans la patrie, adieu !
Écrit à Paris le 24 janvier 1834.
DE LA POLOGNE
Depuis quelques mois, j’ai parcouru en tout sens la portion prussienne de la Pologne; je ne suis pas allé bien loin dans la partie russe, et pas du tout dans la Pologne autrichienne. Quant aux hommes, j’ai appris à en connaître beaucoup, et de toutes les parties du pays. La plupart, il est vrai, étaient des gentilshommes, et même des plus haut placés. Mais, si mon corps ne se mouvait que dans les cercles de la haute société, dans la banlieue des châteaux, mon esprit errait souvent dans les huttes du bas peuple. Vous avez là le point de vue pour l’appréciation de mon jugement sur le pays.
Je n’ai rien de ravissant à vous dire sur l’extérieur du pays. Nulle part des groupes de rochers pittoresques, des cascades romantiques, des bocages à rossignols, etc. ; il n’y a ici que de vastes étendues plates de tçrre cultivée, bonne presque partout, et d’épaisses et tristes forêts de sapins. La Pologne ne vit que de l'agriculture et de l’élève du bétail ; presque pas traces de fabriques et d’industrie. Les villages polonais offrent le plus lamentable aspect : des étables basses, construites en terre, couvertes de lattes minces ou de nattes de jonc. Là vit le paysan polonais avec son bétail et le reste de sa famille, heureux d’être en vie, et ne pensant à rien moins qu’aux esthétiques de Berlin. On ne peut nier pourtant que le paysan polonais n’ait souvent plus de sentiment et de bon sens que le paysan allemand en maints pays. J’ai rencontré souvent chez le plus humble Polonais cette saillie originale (non pas l'humeur, la saillie de l’âme) qui à chaque occasion jaillit avec une variété de couleurs merveilleuses, et cet enthousiasme sentimental, cet éclat brillant d’un sentiment ossianique de la nature, dont la passion provoque l’essor aussi involontairement que la rougeur du visage. Le paysan polonais porte encore
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son costume national, une jaquette sans manches qui descend jusqu’au milieu des cuisses, et un surtout semé de brandebourgs de couleur claire. Ce surtout, ordinairement vert ou bleu clair, est le modèle grossier des fines polonaises de nos élégants. La tête est couverte d’un petit chapeau rond, bordé de blanc, se terminant en pointe comme un cône tronqué, et orné de rubans bariolés ou de plumes de paon. Ainsi costumé, on voit, le dimanche, le paysan polonais s’acheminer vers la ville pour faire trois choses : d’abord se faire raser, secondement entendre la messe, et troisièmement enfin s’enivrer à mort. On voit ceux que cette triple besogne a rendus certainement fort heureux, étendus tout de leur long dans le ruisseau de la rue, privés de sens, et entourés d’une bande d’amis qui, mélancoliquement groupés, semblent s’étonner que l’homme ici-bas puisse supporter si peu de chose! Qu’est-ce que l’homme, si trois pintes d’eau-de-vie le mettent à terre? Et pourtant les Polonais se sont élevés dans le boire à une hauteur surhumaine. Le paysan est bien bâti, de forte race, l'air militaire, et a d’ordidinaire les cheveux blonds; la plupart les portent
fort longs. Aussi beaucoup de paysans ont-ils la
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piique polonaise (weicltselzopf 1 ), fort agréable maladie dont il est à espérer que nous jouirons un jour, quand la manie des longs cheveux sera plus générale encore dans les pays d’Allemagne. La servilité du paysan polonais envers le noble est révoltante. Il incline sa tête presqu’aux pieds du seigneur, et prononce la formule : « Je baise les pieds. » Celui qui veut voir l’obéissance personnifiée, n’a qu’à regarder un paysan polonais devant son seigneur; il n’y manque que la queue frétillante. A cette vue, je pense involontairement : « Et Dieu créa l’homme à son image! » et je suis pris d’une douleur infinie quand je vois l’homme aussi profondément humilié devant un autre homme. Ce n’est que devant le roi qu’on doit se courber ; à part ce dernier article, j’adopte complètement le catéchisme des Américains du Nord. J’avoue que je préfère les arbres de la prairie aux arbres généalogiques, que j’estime beaucoup plus le droit de l’homme que le droit canon, et que je mets à plus haut prix les ordres de la raison que les abstrac-
1. Le nom allemand de cette maladie ( weichstlzupf ) veut dire la cadentlle de la Vulule.
DE LA POLOGNE
tions d’historiens myopes; mais, quand vous me demandez si le paysan polonais est malheureux, et sûsa position sera meilleure lorsque les serfs d’aujourd’hui seront devenus de libres propriétaires, je mentirais en répondant tout à fait affirmativement. Quand on prend l’idée du bonheur dans son sens relatif, et qu’on remarque que ce n’est pas un malheur, si on en a pris l’habitude dès sa jeunesse, de travailler tout le jour et de manquer de ces commodités de la vie que l’on ne connaît même pas, il faut convenir que le paysan polonais n’est pas malheureux dans le sens propre du mot; d’autant plus qu’il ne possède absolument rien, et passe sa vie dans cette insouciance qui est envisagée par plusieurs comme le bonheur suprême. Mais il n'y a aucune ironie de ma part à dire que, dans le cas où l’on ferait, tout à coup, du paysan polonais un propriétaire indépendant, il se trouverait bientôt dans la position la plus incommode du monde, et que sûrement beaucoup d’entre eux tomberaient dans la plus grande misère. Avec son insouciance, devenue maintenant une seconde nature, le paysan administrerait mal sa propriété, et, si un malheur l'atteignait, il serait absolument perdu. Aujour-
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d’hui, quand la récolte manque, il faut que le seigneur envoie au paysan de son propre blé ; ce serait lui qui perdrait, en effet, si le paysan mourait de faim, ou ne pouvait pas semer. Pour la même raison, il faut qu’il lui envoie une nouvelle pièce de bétail, quand le bœuf ou la vache du paysan ê a péri. Il lui donne du bois en hiver, il lui envoie médecin et médecine quand il est malade lui ou quelqu’un de sa famille; bref, le seigneur est son curateur perpétuel. Je me suis convaincu que cette tutelle est exercée par la plupart des seigneurs très-consciencieusement et charitablement; et, en général, j’ai trouvé que les nobles traitent leurs paysans avec douceur et bonté; tout au moins les restes de l’ancienne dureté sont rares. Beaucoup de nobles désirent même l’indépendanee des paysans : le plus grand homme que la Pologne ait produit, et dont le souvenir vit encore dans tous les cœurs, Thaddée Kosciusko, était un ardent partisan de cette émancipation, et les idées d’un favori pénètrent sans qu’on s’en aperçoive dans toutes les âmes. D’ailleurs, l’influence des idées françaises, qui trouvent un plus facile accès en Pologne que partout ailleurs, agit d’une manière incalculable sur la con-
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dilion des paysans. Vous voyez que leur état n’est pas si mauvais, et qu’on peut espérer leur affranchissement graduel. C’est là le but auquel parait tendre le gouvernement prussien par des mesures bien entendues. Puisse cette bienfaisante lenteur réussir! Elle est plus sûre, et pour le moment plus utile, qu’une précipitation avide de bouleversements. Mais celle-ci est bonne parfois, quoi qu’on en dise.
En Pologne, entre le paysan et le seigneur se trouvent les juifs. Ceux-ci forment presque plus du quart de la population, font tous les métiers, et peuvent à bon droit être nommés le tiers état de la Pologne. Nos faiseurs de statistiques, qui appliquent à toutes choses la mesure allemande ou française, disent donc à tort que la Pologne n’a point de tiers état, parce qu’en Pologne cette classe est séparée des autres d’une manière plus tranchée, parce que ses membres trouvent leur plaisir aux malentendus de l’Ancien Testament, et qu’ils sont encore fort éloignés extérieurement de cet idéal du bourgeois sentimental, tel qu’on le voit si joliment représenté, dans son plus beau costume du dimanche, sous la figure d’un philistin de ville impériale,
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dans quelque Almanach des Du mes de Nuremberg. Vous voyez donc que les juifs en Pologne, par leur position et leur nombre, sont d’une plus grande importance, au point de vue de l’économie de l’État, que chez nous, et que, pour en bien parler, il faut autre chose que la profondeur sentimentale des romanciers de cabinets de lecture du nord de l’Allemagne, ou la profondeur philosophique des spirituels garçons de boutique de l'Allemagne du Sud. On m’a dit que les juifs du grand-duché de Posen étaient très-inférieurs en civilisation aux juifs autrichiens d'Autriche; aussi je ne dirai rien de positif sur les juifs polonais en général, et je préfère vous renvoyer à l’écrit de David Friedlânder, les Israélites dans le royaume de Pologne (Berlin, 1819). Depuis la publication de ce livre, écrit avec une impartialité et une philosophie rares (qui va jusqu’à méconnaître injustement les mérites et la valeur morale des rabbins), l’état des juifs polonais ne s’est vraisemblablement guère modifié. Dans le grand-duché , comme encore aujourd’hui dans le reste de la Pologne, c’étaient eux seuls qui s’adonnaient à tous les métiers ; on voit maintenant arriver beaucoup d’artisans allemands, et les paysans
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polonais eux-mèmes semblent prendre plus de goût aux travaux de ce genre. Mais il est curieux que le Polonais devienne d’ordinaire cordonnier, ou brasseur de bière, ou distillateur de brandevin. Dans un faubourg de Posen (la Walischei), j'ai vu des enseignes de savetier sur la moitié des maisons, et je pensais à la ville de Bradford, dans le Messier de Wakefield de Shakspeare. Les juifs qui ne se font pas baptiser n’obtiennent aucun emploi civil dans la Prusse polonaise; par contre, dans la Pologne russe, on a trouvé opportun d’admettre les juifs à tous les emplois de l’État. Du reste, l’arsenic des mines de ce pays n’a pas encore été sublimé en une philosophie ultra-pieuse, et les loups des forêts de la vieille Pologne ne sont pas encore dressés à hurler des citations historiques.
Il serait à désirer que notre gouvernement cherchât, par des moyens bien entendus, à inspirer aux juifs du grand-duché plus d’amour pour l’agriculture, car il ne doit s’y trouver que fort peu de cultivateurs juifs. Ils sont nombreux, au contraire, dans la Pologne russe. La répugnance des juifs polonais pour la charrue vient sans doute de ce qu’ils ont vu autrefois le paysan serf dans un état extérieure-
ment si triste. Que la classe des paysans sorte de son abaissement, et les juifs saisiront les' cornes de la charrue. — A peu d’exceptions près, toutes les auberges de Pologne sont dans les mains des juifs, et leurs nombreuses distilleries de brandevin font beaucoup de mal au pays, en favorisant l’ivrognerie parmi le» paysans. Mais j’ai déjà dit plus haut que la consommation du brandevin était un des éléments de leur bonheur. — Chaque seigneur a, au village ou à la ville, un juif qu’il appelle facteur, et qui exécute toutes ses commissions, ses achats et ses ventes, prend pour lui des informations, etc., institution singulière qui montre combien les nobles polonais aiment leurs aises. L’extérieur du juif polonais est eff rayant. Je frissonne en pensant au premier village polonais que j’ai vu près de Meseritz, et qui est presque entièrement habité par des juifs. La feuille hebdomadaire de W — ck, même préparée en soupe, n’aurait pu me soulever le cœur comme ces sales figures en guenilles; et les discours emphatiques d’un élève de troisième, enthousiaste de la gymnastique et de la patrie, n’aurait pas martyrisé aussi affreusement mes oreilles que le jargon des juifs polonais. Toutefois, ce dé-
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goût se changea bientôt en pitié quand je vis de plus près l’état de ces gens, les trous en forme d’étable à porcs où ils demeurent, piaillent, prient, trafiquent et... souffrent. Leur langue est un allemand croisé d’hébreu, et façonné à la polonaise. Ils ont émigré d’Allemagne en Pologne, dans des temps très-anciens, à cause des persécutions religieuses; car les Polonais, en cas semblables, se sont toujours distingués par leur tolérance. Lorsque les dévots conseillaient à un roi de Pologne de ramener par la force les protestants polonais au catholicisme, il répondit : Sum rex populorum, sed non conscient iarum. — Les juifs apportèrent les premiers en Pologne l’industrie et le commerce, et furent favorisés, sous Casimir le Grand, par des privilèges considérables. Ils semblent avoir été beaucoup plus rapprochés de la noblesse que des paysans; car, d’après une ancienne loi, le juif qui passait au christianisme était, eo ipso, élevé à la noblesse. Je ne sais si cette loi est tombée en désuétude, et lequel des deux a réellement perdu de sa valeur. — Dans ces temps anciens, les juifs, par leur civilisation et leur culture d’esprit, étaient fort élevés au-dessus du noble, qui ne s’occupait
d’autre chose que l'art grossier- de la guerre, et n’avait pas encore le vernis français. Ils étudiaient au moins toujours leurs livres de science et de religion hébraïques, pour l’amour desquels ils avaient quitté leur patrie et une vie plus facile. Mais ils n’ont évidemment pas marché avec la culture européenne, et leur spiritualisme a dégénéré en une triste superstition à laquelle des subtilités scolastiques ont donné mille formes bizarres. Toutefois, malgré le barbare bonnet de fourrure qui couvre sa tête, et les idées plus barbares encore qui la remplissent, j’estime beaucoup plus le juif polonais que tant de juifs allemands qui portent un chapeau bolivar sur la tête et leur Jean-Paul au dedans. Dans son isolement complet, le caractère du juif polonais est devenu un tout; dans une atmosphère tolérante, ce caractère a reçu l’empreinte de la liberté. L’homme intérieur n’est pas devenu un mélange confus de sentiments hétérogènes, et ne s’est pas gâté dans la contrainte des murs du ghetto de Francfort, des très-sages ordonnances de police, et des charitables lois d’exception. Le juif polonais, avec sa pelisse sale, sa barbe bien habitée, son odeur d’ail, et son jargon israélite, me plaît encore
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lot
plus que d’autres dans toute la splendeur de leurs titres de rente sur l’État.
Comme je l’ai remarqué plus haut, ne vous attendez dans cette lettre à aucune description de scènes ravissantes de la nature, d’œuvres d’art splendides, etc. ; il n’y a que les hommes, et particulièrement les plus nobles de l’espèce, c’est-à-dire les gentilshommes, qui méritent en Pologne l’attention du voyageur. Et vraiment il me semble que, lorsqu’on voit un vigoureux gentilhomme polonais, un vrai noble, et une belle Polonaise, dans leur • véritable éclat, il y a là quelque chose qui charme l’âme au moins autant que l’aspect d’un château romantique sur un rocher, ou d’une Vénus de Médicis en marbre. Je vous donnerais volontiers une description du caractère des nobles polonais, et cela ferait une très-précieuse mosaïque d’adjectifs : hospitalier, fier, brave, souple, faux (cette petite pierre jaune ne peut pas manquer), irritable, enthousiaste, joueur, généreux et arrogant. Mais j’ai trop souvent déclamé moi-même contre les écrivailleurs de brochures qui, après avoir vu sautiller un maître de danse parisien, se. mettent à improviser le portrait d’un peuple, — et, quand ils ont vu bâiller
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un gros négociant en coton, de Liverpool, en font autant : — ces caractéristiques générales sont la source de tout mal. Il faut plus d’une vie d’homme pour saisir le caractère d’un seul individu, et une nation se compose de millions d’individus. Ce n’est qu’en considérant l’histoire d’un homme, l’histoire de son éducation et de sa vie, qu’il nous est possible de comprendre les traits essentiels de son caractère. Dans des classes entières, dont les membres prennent, par l’éducation et la vie, une même direction, quelques traits saillants doivent cependant se faire remarquer, c’est ce qui a lieu chez les nobles polonais, et ce n'est qu’à ce point de vue qu’on peut dire quelque chose de général sur leur caractère. L’éducation même est, partout et toujours, déterminée par les conditions de lieu et de temps, par le sol et par l’histoire politique. En Pologne, c’est encore plus le cas que partout ailleurs. La Pologne est située entre la Russie et... la France. Je ne parle pas de l'Allemagne, parce qu’un grand nombre de Polonais la considéraient injustement comme un large marais par-dessus lequel il fallait vite sauter pour arriver dans la terre promise où les mœurs et les parfumeries se fabriquent
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avec le plus de finesse. La Pologne fut aussi exposée aux influences les plus hétérogènes, la barbarie pénétrant de l’est par les contacts hostiles avec la Russie, et une civilisation rattinée à l’excès venant de l’ouest par le contact sympathique de la France : de là ce singulier mélange de culture et de barbarie dans le caractère et la vie domestique des Polonais. Je ne dis pas précisément que toute la bar- 'barie est venue de l’est; on en avait dans le pays même une provision suffisante; mais, dans les derniers temps, cette invasion est fort visible. La vie à la campagne exerce une influence considérable sur le caractère des nobles polonais. Un petit nombre d’entre eux seulement sont élevés dans les villes; la plupart des jeunes garçons restent dans les terres de leurs parents jusqu'à ce que leur éducation soit faite, et que les soins peu laborieux d’un gouverneur, ou une fréquentation peu longue de l’école, ou simplement la bonne nature, les aient mis en état de prendre du service, ou d’aller à l’Université, ou de recevoir, de cette Lutèce qui lèche les ours, le dernier poli et la consécration définitive d’une éducation distinguée. Comme tous
n’ont pas les mêmes moyens à leur disposition, il
va sans dire qu’il faut faire une distinction entre les gentilshommes pauvres, les nobles riches, et les magnats. Les premiers vivent souvent très-misérablement, presque comme le paysan, et n’ont pas de prétentions à la culture de l’esprit. Quant aux gentilshommes riches et aux magnats, la différence entre eux n’est pas saillante, et parfois échappe presque entièrement aux étrangers. En soi, la dignité d’un noble polonais ( civis polonns ) est de la même étendue pour le plus pauvre que pour le plus riche. Mais l’idée d’une dignité supérieure s’est attachée au nom de certaines familles, qui se sont distinguées de tout temps par l’étendue de leurs propriétés, ou par les services rendus à l’État, et on les distingue communément sous le nom de magnats. Les Czartoryski, les Radziwill, les Zomoyski, les Sapieha, les Poniatowski, les Potoçki, etc., sont considérés, il est vrai, comme de simples nobles polonais, aussi bien que tel pauvre gentilhomme qui tient peut-être les cornes de sa charrue; toutefois, de faclo , de nomme , ils forment la haute noblesse. Leur considération est même plus fortement établie que celle de la haute noblesse allemande, parce qu’ils se sont donné eux-mêmes leur dignité, et que ce n’est
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pas seulement quelque vieille demoiselle au roide corsage, mais le peuple tout entier qui porte dans sa tête leur arbre généalogique. On rencontre rarement aujourd’hui la dénomination de s/aroste , qui est devenue, d'ailleurs, un simple titre. Le nom de comte est aussi un simple titre chez les Polonais, et il n’y a eu qu’un petit nombre de ces titres distribués par la Prusse et l’Autriche. Quant à l’orgueil nobiliaire, les Polonais ne le connaissent pas, et il n’existe que dans les pays où s’élève une bourgeoisie puissante, ayant ses aspirations et ses prétentions à elle. Ce n’est que lorsque le paysan polonais pourra acheter des terres, et que le juif polonais ne se montrera plus aussi prévenant pour le gentilhomme, que l’orgueil nobiliaire pourra se développer cirez ce dernier, et ce fait témoignerait d’un progrès dans l’état du pays. Comme ici les juifs sont plus haut placés que les paysans, ce sont eux d’abord qui entreront en collision avec cet orgueil nobiliaire, qui prendra certainement alors un nom plus religieux.
Ce caractère particulier de la noblesse polonaise, que je viens d’indiquer en passant, a contribué surtout, comme on peut penser, à la forme singulière
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ment étrange qu’a prise l’histoire politique delà Pologne: et les influences historiques sur l’éducation des Polonais, et par suite sur leur caractère national, ont été peut-être plus importantes encore que celle du sol. L’idée d’égalité a développé chez les nobles polonais cet orgueil national qui nous étonne souvent par sa grandeur, qui souvent aussi nous blesse par son dédain pour les Allemands, et qui contraste si fort avec la modeste réserve qu’enseigne le knout. C’est cette égalité qui donna naissance à l’ambition grandiose que l’on voit animer les plus petits comme les plus grands, et qui aspira souvent au faite de la puissance, parce que la Pologne fut, la plupart du temps, un empire électif. Régner, c’était là le fruit exquis que tout Polonais aurait voulu cueillir. Ce n’est point par les armes de l’esprit, qui ne conduisent que lentement au but, qu’il voulait s’en emparer; c’est par un coup d’épée hardi qu’il comptait l’abattre, pour le savourer hâtivement. De là chez les Polonais cette préférence pour l’état militaire, où les entraînait leur caractère vif et disputeur; delà chez eux tant de bons soldats et généraux, mais si peu d’hommes d’État, et moins encore de savants parvenus à la réputation. Le pa-
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triolisme est chez les Polonais le grand sentiment qui absorbe tous les autres, comme l’Océan les fleuves. Un Français, qui ne pouvait comprendre cet amour du pays, disait un jour en secouant finement la tête et contemplant les plaines marécageuses de la Pologne : « Et voilà ce que ces gens appellent une patrie! » Mais ce n’est pas du sol même, c’est des luttes pour son indépendance, des souvenirs historiques, et du malheur, que ce patriotisme est né chez les Polonais. Il brûle aujourd’hui aussi ardemment, peut-être plus ardemment encore qu’aux jours de Kosciusko. C’est presque jusqu’au ridicule que les Polonais honorent tout ce qui est patriotique. Comme un mourant qui se débat contre la mort, leur âme se révolte et se soulève contre l’idée de l’anéantissement de leur nationalité. Ces mouvements convulsifs du peuple polonais à l’agonie ont quelque chose d’effrayant... Mais tous les peuples de l’Europe et du monde devront traverser cette agonie, afin que la vie sorte de la mort, et qu’à la nationalité païenne succède la fraternité chrétienne. Je n’entends point par là l’abandon de ces belles particularités dans lesquelles se complaît surtout l’amour, mais cette confédération frater-
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nelle et universelle, des peuples, ce christianisme primitif auquel, nous autres Allemands, nous aspirons surtout, et qui ont le mieux inspiré les plus nobles de nos écrivains, Lcssing, Herder, Schiller, etc. Les nobles polonais, aussi bien que nousmêmes, en sont fort éloignés encore. Une grande partie d’entre eux vivent dans les formes du catholicisme, sans comprendre malheureusement l’esprit qui les anime, et leur transition actuelle à des formes humanitaires; une portion plus grande encore se rallie à la philosophe française. Je ne vtyix assurément pas médire de celle-ci; il y a des , heures où je la vénère, et beaucoup; jç suis moimême en quelque manière un de ses fils. Mais je crois pourtant qu’il lui manque la chose essentielle — l’amour. Là où ne brille pas cette étoile, c’est la nuit, quand même toutes les lumières de l’Encyclopédie feraient jaillir leurs plus brillants feux d’artifice. — Si le mot de patrie est le premier mot du Polonais, celui de liberté est le second. Une belle parole, la plus belle assurément après celle d’amour. Mais c’est aussi avec celle d’amour, la plus mal comprise, et celle qui sert à désigner les choses les plus contradictoires. C’est ici le cas. La liberté
— Diyilizûd Uy GîOogle