‹ Œuvres complètes de Henri Heine Satires et portraitsChapitre 16 sur 18 · I. Le Pierrot du théàlre populaire en Autriche · texte numérisé non relu

I. Le Pierrot du théàlre populaire en Autriche

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mation larmoyante, comme leur indigence domestique sous leurs paillettes et leurs oripeaux princiers, m’attendrirent jusqu’au fond de l’âme; sur leurs joues, le malheur n’était pas entièremciit couvert par le fard.

Dernièrement, une troupe polonaise, de Cracovie, a aussi joué à Posen. Madame Leutner, moyennant deux cents thalers, leur céda le théâtre pour quatorze représentations. Les Polonais donnèrent surtout des opéras. Les parallèles entre eux et la troupe allemande ne pouvaient manquer. Les Posnaniens de langue allemande convenaient, il est vrai, que les acteurs polonais jouaieht mieux que les Allemands, qu’ils chantaient mieux, et avaient de plus beaux costumes, etc. ; mais il remarquaient pourtant que ces Polonais n’avaient pas de décorum. Et c’est vrai, il leur manquait la pompeuse étiquette traditionnelle, la gravité précieuse et gracieuse des comédiens allemands. Les Polonais jouent, dans la comédie et l’opéra, d’après les légers modèles français, mais en gardant la naïveté originale de leur race. Je ne les ai malheureusement pas vus dans la tragédie. Je crois que le sentimental est leur fort. Je l’ai remarqué dans une représenta-

S*\TlltKS ET PORTRAITS

tion du Livre de poche de Kolzebüe, qu’on a donné ici sous le titre de Jan Grudczinski, staroste de Haïra. Je fus saisi par les accents déchirants de madame Szymkaylowa, qui jouait le rôle de Jadwiga, fille du staroste accusé. La langue deM. Wlodek, l’amant de Jadwiga, avait Iè même coloris sentimental. — Les cantatrices montraient une grâce incomparable, et, en les entendant chanter, la langue polonaise me semblait de l’italien. Madame Skibinska m’enchanta comme princesse de Navarre, comme Zétulba, dans le Calife de Bagdad , et comme Aline. Je n’ai jamais entendu une semblable Aline. Dans la scène où elle endort son amant par ses chants, et reçoit en même temps de douloureux messages, elle montra un talent d’actrice bien rare chez une chanteuse... II est possible que le charme de la nouveauté ait contribué au vif plaisir que m’ont fait ces acteurs polonais. A chacune de leurs représentations, la salle était comble. Tq^js les Polonais de Posen venaient, au théâtre par patriotisme. La plupart des gentilshommes polonais dont les terres ne sont pas trop éloignées, arrivaient à la ville pour voir jouer en polonais. Le premier rang était garni d’ordinaire de belles Polonaises assises gaiement ensemble,

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fleur contre fleur, et offrant, du parterre, le plus splendide coup d’œil.

Je ne vous parlerai pas des antiquités de la ville

dePosen et du grand-duché en général, parce qu’un

antiquaire, d’une érudition beaucoup plus vaste que

la mienne, s’en occupe, et communiquera bientôt

au public, sur ce sujet, de fort intéressantes choses.

C’est le professeur Maximilien Schottky i, qui à

passé six années à Vienne, chargé par notre gouvernement de rassembler des documents. Excité par un juvénile enthousiasme et muni des connaissances les plus solides, le professeur Schottky a rapporté avec lui un butin littéraire d’un prix inestimable. Il doit avoir travaillé à Vienne avec une activité sans exemple, puisqu’il n’en revient pas avec moins de trente-six fort volumes in-quarto 1 Outre des copies entières d’anciens poèmes allemands bien choisis, et qui sont destinées aux bibliothèques de Berlin et de Breslau, ces volumes renferment beaucoup de poésies, la plupart historiques, du xm e siècle, prêtes pour l’impression, et accompagnées d’explications, de notes linguistiques et de comparaisons de

1. Voir Correspondance inédite, première séri", p. 38. Paris. MicheV Lèvy frèros.

SATIRES ET POU TRAITS

manuscrits; ces volumes contiennent aussi la Iraduction en prose de quelques poèmes appartenant, pour la plus grande partie, au cycle du roi Arthur; puis de nombreux parallèles habilement empruntés à des monuments imprimés ou inédits, et dont les titres désignent les plus importantes des relations et circonstances de la vie privée et publique au moyen âge. Des documents purement historiques, parmi lesquels une copie complète de toute la portion essentielle des livres commémoratifs de l’empereur Maximilien I er , del491 à 1508, remplissant trois gros volumes in-quarto, et un recueil de vieux documentsdes temps postérieurs, sont surtout importants en ce que le premier ouvrage jette beaucoup de lumière sur la vie du grand empereur et celle de son temps, tandis que le second, qui est exactement copié d’après l’ancienne orthographe, répand du jour sur plusieurs circonstances des familles de la maison d’Autriche, et que les documents qi^’il reproduit ne sont accessibles qu’à ceux auxquels, comme au professeur Schottky, une faveur particulière fait ouvrir les archives. Ces volumes contiennent encore plus de quinze cents Lieder recueillis dans de vieux recueils et disparus'de la bouche du peuple, des ma-

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tériaux pour servir à l’histoire de la poésie en Autriche, extraits d’œuvres rares, traditions orales, proverbes populaires, reproductions d’autographes des princes autrichiens, actes originaux d’une foule de procès pour cause de sortilège, renseignements sur la vie des enfants, les mœurs, les usages, les fêtes en Autriche, et quantité d’autres détails importants et parfois fort étranges.

A la vérité, les parallèles et rapprochements sous différentes rubriques, dont j’ai parlé plus haut, témoignent d’une connaissance familière et profondément intime du moyen âge et de son esprit; mais ce procédé est pourtant le résultat d’une méprise de l’école de Breslau, à laquelle appartient le professeur Schottky. A mon avis, la connaissance de la vie spirituelle du moyen âge disparait si l’on enregistre à part, dans un travail spécial, chacun des éléments qui la composent, bien qu’il puisse être fort commode pour le grand public de trouver réuni dans les parallèles et rapprochements de Schottky, par exemple, sous la rubrique Chevalerie , tout ce qui se rapporte à l’éducation, à la vie, aux armes, aux jeux, aux fêtes des chevaliers; — sous la rubrique Femmes, tous les fragments poétiques et au-

très qui ont trait à la vie des femmes au moyen âge, et de même pour la chasse, l’amour, la foi, .etc.

Relativement à ce dernier sujet, le professeur Schottky publiera incessamment à Breslau un ouvrage intitulé Dieu, Christ et Marie. Dans la Revue du passé et du présent, que le même écrivain, fera paraître l’an prochain à Posen, on trouvera beaucoup de travaux précieux sur le moyen âge, bien que ce recueil doive s’occuper aussi du présent, et qu’il ait tout d’abord pour but un rapprochement littéraire entre l’Allemagne orientale et l’Allemagne du Sud et de l'Ouest. Il est fort regrettable, toutefois, que ce savant vive dans un lieu où ies ressources lui manquent pour l’élaboration et la publication de sa riche collection de matériaux. Il n’y a point de bibliothèque à Posen, du moins pas une qui mérite ce nom. On construit maintenant sur l’allée des Tilleuls, notre allée des Tilleuls de Berlin en miniature, un bâtiment pour la bibliothèque ; quand il sera terminé, on le garnira peu' à peu de livres, et il serait fâcheux que les recueils de Schottky dussent rester jusqu’alors inacessibles au public sans pouvoir être remaniés par l’écrivain. D’ailleurs, il faut vivre dans la vraie Allemagne quand on

Digiti;

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s’occupe d’un travail qui demande avant tout que son auteur s’absorbe dans l’esprit allemand et la nature allemande. Il faut que des chênes allemands, bruissent autour d’un archéologue allemand.il est à craindre que 1 ardent enthousiasme pour tout ce qui est de I Allemagne ne se glace ou ne s’évapore dans l’air de la Sannatie. Puisse le vaillant Schottky ne jamais manquer de ces encouragements extérieurs sans lesquels aucun travail considérable ne peut réussir. Celui-ci a pour objet l’un de nos intérêts les plus sacrés, notre histoire elle-même. Il est vrai que notre peuple ne s’en occupe guère aujourd’hui. On peut même dire que l’étude des anciens monuments de 1 histoire et de l’art allemand est, à l’heure qu’il est, en assez mauvais renom, — précisément parce que, il y a un certain nombre d’années, la mode s’en était mêlée, parce qu’un patriotisme étroit s en faisait gloire, et que des amis peu qualifiés ont plus nui à cette étude que les pires ennemis. Vienne bientôt le temps où l’on rendra justice au moyen âge; où les sots apôtres d'une culture superficielle ne feront plus l’inventaire des côtés obscurs de cette grande époque, pour faire ainsi un compliment aux lumières des temps modernes; où de sa-

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vants écoliers ne se livreront plus 4 des parallèles entre le poëme des Niebehtnyen et Y Odyssée; où l’on cherchera à comprendre les magnificences du moyen âge par l’ensemble organique auquel elles appartiennent et en neles comparant qu’à elles-mêmes; où l’on appellera enfin le poëme des Nicbclungen un dôme versifié, et le dôme de Cologne un poërpe des Niebelunyen en pierre !

LOUIS MARCUS

Comment se fait-il que, parmi les Allemands qui passent en France, un si grand nombre deviennent fous ? La plupart d’entre eux ne sont affranchis de la nuit de l’esprit que par la mort; d’autres sont ensevelis vivants dans les maisons d’aliénés; plusieurs, auxquels il est resté une étincelle de raison, cherchent à cacher leur état, et se comportent à demi raisonnablement pour ne pas être séquestrés. Ce sont les plus avisés; les sots ne peuvent pas dissimuler longtemps. Le nombre de ceux qui, avec des moments plus ou moins lucides, souffrent de cet obscurcissement douloureux, est fort grand, et l’on pourrait presque dire que la folie est la maladie nationale des Allemands en France. Vraisemblable-

ment nous apportons avec nous le germe du mal en passant le Rhin, et, sur ce sol ardent, sur le brûlant pavé d’asphalte de la société française, se développe rapidement jusqu’à l’aliénation la plus florissante, ce qui, en Allemagne, fût resté pendant toute une vie une plante rabougrie. Ou bien quitter sa patrie pour venir monter et descendre le « dur escalier de l’étranger », et mouiller de ses larmes le pain plus dur encore de l’exil, témoigne-t-il déjà peut-être d’un haut degré de folie. Toutefois, qu’on se garde bien de croire que Cfe sont des natures incandescentes ou orageuses, ou même des amis de l’oisiveté et d’une sensualité effrénée, qui tombent ici dans les abimes de la folie; — non, ce malheur a toujouts atteint de préférence les caractères les plus honorables, les hommes les plus studieux et les plus continents.

Parmi les victimes les plus dignes de pitié qui aient succombé à cette maladie, il faut compter aussi notre pauvre compatriote Louis Marcus. Ce savant allemand, qui ne se distinguait pas moins par l’étendue de ses connaissances que par une haute moralité, mérite que nous honorions sa mémoire par quelques paroles.

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