‹ Œuvres complètes de Henri Heine Satires et portraitsChapitre 17 sur 18 · I.OUIS MARCl'S · texte numérisé non relu

I.OUIS MARCl'S

Ses circonstances de famille et tout le détail de sa vie ne nous ont jamais été bien connus. Je sais seulement qu'il est né à Dessau en 1798, de parents sans fortune, qui appartenaient au judaïsme craignant Dieu. Il vint en 1820 à Berlin, pour étudier la médecine, qu’il abandonna bientôt. C’est là, à Berlin, que je le vis pour la première fois, au cours de Hegel, où il était souvent assis près de moi, transcrivant avec application les paroles du maître. Il avait alors vingt-deux ans; mais son extérieur n’était rien moins que d’apparence juvénile. Un petit corps fluet comme celui d’un garçon de huit ans, et dans les traits quelque chose de sénile qui se rencontre d’ordinaire avec une déviation de la colonne vertébrale. Mais on ne remarquait pas chez lui cette difformité, et l’on s’étonnait qu’elle n’y fût pas. Ceux qui avaient connu personnellement Mosès Mendelssohn, remarquaient avec surprise la ressemblance qu’offraient les traits de Marcus avec ceux de cetillustrephilosophe, qui, chose singulière, était aussi originaire de Dessau. Si la chronologie et la vertu n’avaient pas témoigné d’une manière trop précise pour le respectable Mosès, une pensée très-frivole aurait pu nous venir.

Mais, selon l’esprit, Marcus était en effet un trèsproche parent de ce grand réformateur des juifs allemands, et dans son Ame habitaient aussi un désintéressement extrême/ une tranquillité d’âme tolérante, la droiture modeste, le mépris souriant de ce qui est mauvais, et un amour inflexible pour ses coreligionnaires opprimés. Comme pour Mosès, le sort de ceux-ci était pour Marcus le centre douloureusement brillant de toutes ses pensées, le cœur de sa vie. Déjà alors, à Berlin, Marcus était un polyhistor; il fouillait dans tous les domaines de la science, il engloutissait des bibliothèques, il se perdait dans les trésors linguistiques de l’antiquité et des temps modernes, et la géographie, dans son sens le plus général comme le plus particulier, était devenue à la fin son étude favorite ; il n’y avait pas sur le globe un fait, une ruine, un idiome, une folie, une fleur, qu’il ne connût; mais, de toutes ses excursions d’esprit, il revenait toujours, comme citez lui, à l’histoire des souffrances d’Israël, au calvaire de Jérusalem, et au petit idiome paternel de la Palestine, pour l’amour duquel il s'occupait plus Volontiers peut-être des langues sémitiques que des autres. Ce trait était sans doute le trait

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essentiel, celui qui ressortait le plus dans le caractère de Louis Marcus, et il lui donne sa valeur et son mérite; car ce n’est pas seulement ce que nous avons fait et ce que nous tâchons d’accomplir, qui nous donne un droit à l’honneur et à la justice après notre mort, ce sont nos aspirations mêmes, et tout particulièrement nos aspirations malheureuses, nos intentions manquées, stériles, mais généreuses.

D’autres peut-être vanteront et glorifieront tout particulièrement l’étonnante science que le défunt avait empilée dans sa tête; pour nous, elle n’a aucun prix bien particulier. Franchement, il ne nous a jamais été possible de prendre goût à son érudition. Tout ce que Marcus savait, il ne le savait pas d’une manière vivante et organique, mais comme une histoire morte; toute la nature se pétrifiait pour lui, et il ne connaissait au fond que des fossiles et des momies. A cela s’ajoutait une véritable impuissance plastique, et, lorsqu’il écrivait quelque chose, c'était pitié de voir comme il s'elforçait vainement de trouver la forme la plus élémentaire pour l’objet dont il s’occupait. Aussi les articles, et même les livres qu’il a’écrits, sont-ils rebutants, indigestes, abstrus.

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à Jérusalem, au sage Salomon. Gomme j’ai . {Su le voir dans ladite compilation, cette dame a été certainement aussi belle que l’Hélène de Sparte. Elle a eu, en tout cas, une destinée analogue après sa mort : c'est qu'il y a des rabbins amoureux qui savent, par des formules cabalistiques, l’évoquer de son tombeau; seulement, ils sont quelquefois un peu embarrassés de la belle qu’ils ont fait apparaître, parce qu’elle a le défaut de rester trop longtemps assise là où elle s’est installée une fois. On ne peut plus s’en défaire.

J’ai déjà dit qu’un intérêt quelconque, relatif à l’histoire juive, était toujours, en définitive, le motif et l’impulsion des savants travaux de feu Marcus ; qu’il en fût ainsi pour ses études abyssiniennes, et que celles-ci l’aient préoccupé de très-bonne heure, c’est ce que prouve incontestablement un article qu’il a publié fort jeune à Berlin, dans la Revue scientifique du judaïsme. II y traitait de la circoncision chez les femmes abyssiniennes. Feu Gans riait de tout son cœur en me montrant dans le travail le passage où l’auteur exprime le vœu qu’un autre, plus en état que lui de traiter ce sujet, puisse s’en occuper.

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L extérieur du petit Marcus, qui provoquait parfois le rire, ne l'empêcha point de compter parmi les membres les plus honorables de la société qui publiait la Revue susmentionnée, et qui, soüs le nom de Comité pour la culture et ta science juives, poursuivait une idée grandiose, mais tout à fait inexécutable. Des hommes d’esprit et de cœur tentaient ici de sauver une cause dès longtemps perdue, et ils réussirent tout âu plus à retrouver, sur les champs de bataille du passé, les ossements des combattants d’autrefois. Tout le butin de cetté Société Consiste en quelques travaux d’histoire, en recher - f elles historiques, parmi lesquelles les études du docteur Zunz, sur les juifs d’Espagne au moyen âge, doivent compter parmi les travaux remarquables de la haute critique.

Gomment parlerais-je de cette société sans dire un mot de cet excellent Zunz, qui, dans une période de transition inquiète, montra la fermeté la plus inébranlable, et, en dépit de sa pénétration, de son scepticisme, de son érudition, demeura pourtant Adèle à la parole qu’il s’était donnée à lui-même, à son propre mot d’ordre, au généreux caprice de son âme. Homme de parole et d’action, il a créé et

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agi là où d’autres rêvaient et défaillaient mollement.

Il faut que je rappelle ici mon cher Ben-David, qui unissait à l’esprit, et à un caractère vigoureux, la culture et l'urbanité, et, quoique déjà avancé en âge, prit part aux plus juvéniles erreurs de la société. C’était un philosophe selon le moule antique, tout rayonnant de l’éclat brillant de la sérénité grecque, une image de la vertu la plus vraie, et endurci au devoir comme le marbre de l’Impératif catégorique de son maître Emmanuel Kant. Ben- David fut de son vivant le plus ardent disciple de la philosophie de Kant, il souffrit pour elle dans sa jeunesse les plus vives persécutions; et pourtant il ne voulut jamais se séparer de la communion mosaïque, jamais il ne consentit à changer la cocarde extérieure de sa foi. L’apparence seule d’un semblable reniement le remplissait d’aversion et de dégoût. Lazare Ben-David était, jel’ai dit, un kantien incarné, et ce mot indique en même temps les limites de son esprit. Quand nous parlions de la philosophie de Hegel, il secouait sa tète chauve, et disait que tout cela était de la superstition. Il écrivait bien, mais parlait mieux encore. 11 a donné à

la Revue une remarquable étude sur la foi messianique chez les Juifs, où il cherchait à prouver, avec une grande sagacité critique, que la foi à un Messie n’appartenait nullement aux articles fondamentaux de la religion juive, et ne devait être considérée que comme un hors-d'œuvre accidentel.

Le membre le plus actif du comité, celui qui en était l’âme, fut Mosès Moser, mort il y a quelque années, et qui, tout jeune encore, ne possédait pas seulement les connaissances les plus approfondies, mais brûlait encore de la plus grande compassion pour l’humanité, d’un ardent désir de réaliser la science dans les bienfaits de l’action. Il était infatigable en tentatives philanthropiques, et, avec son esprit pratique, il a travaillé dans l’obscurité et le silence à toutes les œuvres de charité. Legrand public n’a rien su de tout ce qu’il a fait, il a combattu et saigné incognito, son nom est resté tout à fait inconnu et n’est point inscrit dans l’Almanach des adresses du dévouement. Notre temps n’est pas aussi pauvre qu’on le croit; il a produit un nombre étonnant de ces martyrs anonymes.

Le nécrologe de feu Marcus m’a involontairement conduit au nécrologe du comité dont il fut l’un des

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membres les plus honorés, et que présida avec éclat un homme dont j’ai déjà dit un mot et qui est mort aussi maintenant, Édouard Gans. Ce n’est pas précisément au point de vue du sacrifice modeste de • soi-même, et du martyre anonyme, que cet homme éminent peut être vanté. Bien que son âme fût spontanément et généreusement ouverte à toutes les questions vitales de l’humanité, il ne perdait cependant jamais de vue, même dans l’ivresse de l’enthousiasme, ses intérêts personnels. Une spirituelle dame chez laquelle, le soir, Gans prenait souvent le thé, remarquait avec justesse que, pendant les discussions les plus vives et en dépit de ses distractions, il ne lui arrivait jamais de prendre les simples beurrées au fromage pour celles au saumon frais.

Les services rendus par Gans à la science allemande sont universellement connus. Gans fut un des apôtres les plus actifs de la philosophie de Hegel, et, dans la science du droit, il combattit à mort ces laquais de l’ancien droit romain, qui, sans comprendre l’esprit qui respirait autrefois dans cette vieille législation, ne sont occupés qu’à en épousseter la défroque, à en ôter les gerces, ou

même à la recoudre pour l’usage moderne. Gans poursuivit à coups de plat d’épée ce servilisme jusque sous sa plus élégante livrée. Comme la pauVre ûme de M. de Savigny se lamente sous ses cou*ps de pied! Plus encore par la parole que par la plume, Gans avança le développement du libéralisme en Allemagne; il délia les pensées enchaînées, et arracha son masque au mensonge. Ce fut un esprit mobile, tout de feu, dont les éclairs embrasaient, ou tout au moins brillaient magnifiquement. Mais la parole mélancolique du poète (dans la seconde partie du Faust) : « C’est un vieux mot, mais dont le sens reste grand et vrai, que pudeur et beauté ne poursuivent jamais ensemble, et la main dans la main, leur route sur les verts sentiers de la terre; une haine profondément enracinée habite en toutes deux, si bien que, partout où elles se rencontrent sur leur chemin, chacune tourne le dos à l’autre! » cette parole fatale doit être appliquée également aux relations du génie et de la vertu, qui vivent aussi constamment en querelle, et se tournent parfois le dos avec mauvaise humeur.

Je dois rappeler ici avec chagrin que Gans n’agit rien moins que vertueusement envers la Société

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pour la culture et la science juives, et se rendit coupable à son égard d'une impardonnable Félonie.

Son apostasie fut d'autant plus fâcheuse qu’il avait joué le réde d’un agitateur, et accepté -les fonctions de président-. C'est un usage traditionnel que le capitaine doit toujours être le dernier à quitter le navire qui fait naufrage; mais Gans fut le premier à se sauver. Vraiment, au point de vue moral, le petit Marcus a dépassé le grand Gans, et il aurait pu se plaindre à son tour que Gans ne fût pas mieux fait pour sa tâche.

Nous avons Indiqué la part que prit Mardis à la Société pour la culture et la science juives comme une circonstance plus importante et plus digne de souvenir que sa prodigieuse science et tousses savants travaux réunis. Le temps où il s’associa aux efforts et aux illusions de cette société fut sans doute l’heure la plus brillante et la plus belle de sa pénible vie. Aussi était-il nécessaire de mentionner ici tout particulièrement cette société, et une discussion plus approfondie de sa pensée ne serait même pas superflue. Mais l’espace et le temps ne permettent pas dans ces feuilles une exposition détaillée de ce

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genre, puisque celle-ci devrait embrasser non-seulement la situation religieuse et civile des juifs, mais encore celle de toutes les écoles déistes de cette terre. Je dirai seulement ici que le but ésotérique de cette société n’était autre qu’un accommodement du judaïsme historique avec la science moderne, dont on admettait qu’elle parviendrait, dans le cours des temps, à l’empire du monde. Dans des circonstances analogues, au temps de Philon, lorsque la philosophie grecque déclara la guerre à tous les anciens dogmes, il se tenta à Alexandrie, d’une manière plus ou moins malheureuse, quelque Chose de semblable. Il ne s’agissait point de proclamer ce schisme au nom des prétendues lumières, et moins encore de celte émancipation que, de nos jours, on demande quelquefois avec tant de bavardage et si peu d’esprit, qu’on risque de ne plus y prendre intérêt. Ce sont particulièrement les amis israélites de cette question qui ont su l’envelopper d’un humide et gris nuage d’ennui, plus dommageable pour elle que l’imbécillité empoisonnée des adversaires. Il y a là des pharisiens à grands sentiments qui se font particulièrement gloire de ne pas savoir écrire, et, en dépit d’Apollon, ont pris la plume

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pour Jéhovah. Puissent les gouvernements ailernands avoir bientôt compassion du public, ne lïu-ce qu’au point de vue esthétique, et mettre fin à ce bavardage en accélérant l’émancipation, qui, tôt ou tard, doit tout de même être accordée I

Oui, l’émancipation doit être accordée tôt où tard, par justice, par prudence, par nécessité. L’antipathie contre les juifs n’a plus aucune racine religieuse dans les classes supérieures, et, dans les classes inférieures, elle se transforme de jour en jour davantage en colère sociale contre la puissance usuraire du capital, contre l’exploitation des pauvres par les riches. La haine des juifs a maintenant un autre nom, même chez la populace. Quant aux gouvernements, ils sont arrivés enfin à cette sage pensée que l’État est un corps organique, et qu’il ne peut jouir d’une pleine santé, aussi longtemps qu’un seul de ses membres, ne fut-ce même que le petit doigt du pied, est en souffrance. Oui, quelque haut que l’État porte la tête, avec quelque orgueil que sa large poitrine défie les tempêtes, son cœur dans sa poitrine et même sa tête orgueilleuse souffriront pourtant, eux aussi, du moment

que le petit doigt souffre des cors : les restrictiops légales contre les juifs sont comme les cors aux pieds des États allemands.

Si les gouvernements considéraient jusqu’à quel point effrayant la base fondamentale de toutes les religions positives, l'idée du déisme même, est menacée par les doctrines nouvelles, et les dangers extrêmes que recèle la querelle entre la science et la foi, qui n’est plus une escarmouche innocente, mais sera bientôt uire lutte à mort, ils devraient être heureux qu'il y ait encore des juifs au monde, que «la garde suisse du déisme», comme les a nommés le poète, soit encore debout, qu’il y ait encore un peuple de Dieu. Au lieu de faire d’eux, par des restrictions et des exceptions légales, des apostats, on devrait chercher, par des primes, à les fortifier dans leur foi, on devrait leur bâtir des synagogues aux frais de l’État, alin qu’ils n’eussent qu’à y entrer, et que le peuple au dehors put se figurer que l’on croit encore à quelque chose dans le monde. Gardez-vous de favoriser le baptême parmi les juifs! Ce n’est que de l’eau claire et elle sèche facilement. Encouragez bien plutôt la circoncision. C'est la foi entaillée dans la chair; aujourd’hui,

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il n’est plus possible de l'entailler dans l'esprit. Favorisez la cérémonie des courroies commémoratives par laquelle la foi est fortement liée au bras; l’État devrait livrer gratuitement aux juifs le cuir nécessaire pour cela, comme aussi la farine pour le pain azyme qu’Israël grignote fidèlement depuis trois mille ans. Favorisez, hâtez l’émancipation, afin qu’elle n’arrive pas trop tard, et qu’elle rencontre encore, dans le monde, des juifs qui préfèrent la foi de leurs pères aü bonheur de leurs enfants. Il y a un proverbe : « Pendant que le sage réfléchit - ! le fou réfléchit aussi. »

Les réflexions ci-dessus se rattachaient naturellement à la personne dont j’avais à parler ici et qui, je l’ai remarqué déjà, nous intéresse moins encore par sa valeur personnelle qu’au point de vue historique et moral. Je ne puis dire moi-même que peu de chose de la vie extérieure de- notre Marcus, que je perdis bientôt de vue à Berlin. J’appris plus tard qu’il avait émigré en France, pareeque, malgré son savoir extraordinaire et sa haute moralité, les restes des lois du moyen âge étaient, dans sa patrie, un obstacle à son avancement. Ses parents étaient morts, et il avait généreusement renoncé

à sa part d’héritage en faveur de ses frères et sœurs, plus indigents que lui. Quinze années environ se passèrent, et depuis longtemps je n’avais plus entendu parler ni de Louis Marcus, ni de la reine de Saba, ni d’Hasselquist, ni de la circoncision des Abyssiniennes, lorsqu’un jour je rencontrai le petit homme ici, à Paris, et il me raconta qu’il avait été dans l’intervalle professeur à Dijon, mais qu’à la suite d’une injustice ministérielle, il avait renoncé au professorat, et voulait rester à Paris, afin d’y profiter, pour son grand ouvrage, des ressources de la Bibliothèque. J’appris par d’autres qu’il y avait eu de sa part un peu d’entêtement en jeu, et que le ministère lui avait proposé, comme c’est l’usage en France, de faire occuper son poste par un suppléant payé à meilleur compte, et de lui laisser à lui-même la plus grande partie de son traitement. Mais la grande âme du petit homme se raidit contre une proposition pareille ; il ne voulut pas exploiter le travail d’autrui, et abandonna à son successeur Jes honoraires entiers. Son désintéressement est ici d’autant plus remarquable, que, ne possédant alors pas un liard, il était réduit à vivre dans une touchante indigence. Sa situation

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devint tout à fait mauvaise, et, sans l’assistance angélique d’une femme, il aurait certainement fini par mourir de faim. Oui, ce fut une belle et grande dame de Paris, une des étoiles de première grandeur de la haute société, qui, ayant entendu parler de l’étrange petit homme, descendit dans les ténèbres de sa misérable vie, et, avec une gracieuse délicatesse, sut le contraindre à accepter d’elle une pension considérable. Je crois que ce qui dompta son orgueil dans cette occasion, c’est la pensée (pie sa bienfaitrice, l’épouse du plus riche banquier du globe, ferait bien imprimer par la suite son grand ouvrage à ses frais. « Une dame, pensait-il si célèbre par sa culture et son esprit, doit attacher le plus grand prix à ce qu’on écrive enfin une histoire approfondie de l’Abyssinie; » et il trouvait tout naturel quelle dédommageât l’auteur de ses peines et de son travail.

Depuis quinze ans que je n’avais pas vu le bon Marcus, le temps ne l’avait pas précisément embelli. Sa figure, qui frisait autrefois le grotesque, était devenue une véritable caricature, mais, pourrais-je dire, une caricature aimable , agréable, et faisant plaisir à voir. Son visage sénile, sillonné des rides de

la souffrance, où brillaient avec vivacité de petits yeux noirs comme du jais, et même sa chevelure extravagante et fabuleuse, tout cela lui donnait un air douloureusement comique. Ses cheveux surtout, autrefois du plus beau noir et qu’il portait trèsplats, étaient devenus gris, et entouraient, comme d’une broussaille hérissée, sa tête déjà démesurément grosse. 11 ressemblait assez à ces ligures aux larges têtes, avec un corps mince et de petites jafnbes courtes, que l’on voit sur les verres d'une lanterne magique. G’ést surtout quand je rencontrais sur les boulevards cette figure de nain, en compagnie de son collaborateur, l’immense et majestueux professeur Duisberg, que l’humour jubilait dans mon âme. L’une de mes connaissances me demandant qui était le petit, je répondis que c’était le roi d'Abyssinie, et ce nom lui est resté jusqu’à sa lin. M’en as-tu voulu pour cela, cher et bon Marcus ? Pour ta belle âme, le Créateur aurait pu réellement faire une meilleure enveloppe. Mais le bon Dieu est trop occupé; quelquefois, quand il est sur le point de donner pour la noble perle une monture d’or ciselé, il est dérangé tout à coup, et il enveloppe le joyau dans le premier

Digiti;

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morceau venu de papier gris ou de chiffon ; — je ne puis m’expliquer la chose autrement.

Pendant cinq ans environ, Marcus vécut à Paris dans la plus sage tranquillité d’âme; tout allait bien pour lui, et même un de ses vœux les plus chers s’était réalisé : il possédait une petite habitation avec des meubles à lui, et cela, dans le voisinage de la Bibliothèque! Un neveu, un fils de sa sœur, vient lui faire visite un soir, et ne peut assez s’étonner en voyant tout à coup son oncle se coucher à terre, et se mettre à chanter d’une voix terrible les plus affreuses chansons de ruisseau. Lui qui n’avait jamais chanté et qui, dans ses paroles et son ton, avait toujours été la chasteté même ! Mais-la chose devint plus effrayante encore lorsque l’oncle se leva tout à coup furieux, enfonça sa fenêtre, et jeta à la rue sa montre d’abord, puis ses manuscrits, sonécritoire, ses plumés, sa bourse. Quand le neveu vit que son oncle jetait l’argent par la fenêtre, il ne put douter plus longtemps de sa folie. Le malheureux fut transporté dans la maison de santé du docteur Pinel, à Chaillot, où il rendit l’esprit au bout do quinze jours, après d’atroces soutfrauces. Il mourut le lo juillet» et fut enterré le 17 au cimetière Mont-

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martre. J’ai malheureusement appris trop tard sa mort pour pouvoir lui rendre les derniers devoirs. J’ai voulu réparer cette omission en consacrant aujourd’hui ces pages à sa mémoire, et prendre part ainsi à son convoi funèbre.

Maintenant, ouvrez-moi encore une fois son cercueil, afin que, selon l'antique usage, je demande pardon au défunt pour le cas où je l’aurais offensé pendant sa vie. — Comme il parait paisible maintenant, le petit Marcus I II semble sourire de ce que je n'ai pas mieux apprécié ses savants travaux. Cela doit, en effet, lui importer assez peu, car je ne suis pas en ceci un juge aussi compétent que son ami S. Munck , l’orienfaliste, qui doit s’occuper d’une biographie détaillée du défunt, et de la publication de ses ouvrages posthumes.

- Paris, avril 1844.

NOTE ÉCRITE EN MARS I 8 O l

Comme je me sqis toujours piqué de bonnes intentions, et d’un non moins bon style, je jouis de la satisfaction de pouvoir reproduire ici les pages qui précèdent, bien qu’elles aient été écrites, il y a

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déjà dix ans, sous le voile de l’anonyme, pour la Gazette d'Augsbourg. Depuis lors, bien des choses ont changé en Allemagne, et la question de l’égalité civile desconfesseursdelafoi mosaïque, que j’ai touchée accidentellement, dans ces pages, a passé aussi par de singulières vicissitudes. Au printemps de l’année 1848, elle semblait réglée pour toujours; mais, comme tant d’autres conquêtes de cette période d’espoir en Allemagne, elle doit avoir fait plus d’un pas en arrière, et dans plus d’un lieu, à ce qu’on m’apprend, elle se trouve dans le plus honteux statu quo. Les juifs devraient finir par comprendre'qu’ils ne pourront être réellement émancipés que lorsque l’émancipation des chrétiens eux-mêmes sera complète et définitive. Leur cause est identique à celle du peuple allemand, et ils ne doivent pas désirer comme juifs ce qui leur était dû depuis longtemps commp fils de l’Allemagne. »

J’ai dit que le savant S. Munk s’occuperait d’une publication des écrits laissés par Marcus. Malheureusement, aujourd’hui, la chose est impossible , puisque ce grand orientaliste souffre d’un mal qui ne lui permet pas de se livrer à un semblable travail; depuis deux ans, il est entièrement aveugle. Je

n’ai appris que récemment cette triste circonstance, et je me souviens aujourd’hui que cet excellent homme, malgré des symptômes graves, n'a jamais voulu ménager sa vue souffrante. Lorsque j’eus la dernière fois l’honneur de le voir à la Bibliothèque, il semblait enseveli dans un chaos de manuscrits arahes, et c’était chose douloureuse de voir comme il fatiguait ses pauvres yeux malades et pâlis, à déchiffrer cet ahracadabra aux enroulements fantastiques. U était surveillant à ladite bibliothèque, et il n’est plus en état de remplir ce petit emploi. C’était essentiellement avec le produit de ses travaux littéraires qu’il subvenait à l’entretien d’une nombreuse famille. La cécité est bien la plus dure épreuve qui puisse frapper un savant allemand. Elle atteint cette fois l’âme la plus loyale; Munk est

désintéressé jusqu’à l’orgueil, et, avec toute sa

science, d’une modestie touchante. 11 porte certainement son destin avec un calme stoïque et une religieuse soumission à la volonté du Seigneur.

Mais pourquoi faut-il que le juste souffre tellement sur la terre ! Pourquoi faut-il que ce soit le talent et la loyauté qui succombent, tandis que le hâbleur vulgaire, qui n’a certainement jamais pu

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fatiguer ses yeux sur des manuscrits arabes, se prélasse dans les fanges de la fbrtüne, et risque d’étoulier de bien-être ! Le livre de Job ne résout point * cette fâcheuse question. Au contraire, ce livré est le Cantique des cantiques du scepticisme, et l’on y entend les terribles vipères bruire et sitller leur éternel pourquoi ? Comment se fait-il qu’au retour de Babylone, la pieuse commission des archives du Temple, dont Esdras était le président, ait introduit ce livre dans le canon des Saintes Écritures? Je me suis souvent fait cette question. Si je ne me trompe, ces hommes éclairés de î)ieu n’ont pas agi ainsi par manque d’intelligence, mais parce qu’ils savaient bien, dans leur haute sagesse, que le doute est profondément fondé et justifié dans la nature humaine, et qu’il ne faut pas maladroitement le supprimer tout à fait, mais seulement le guérir. Ils procédèrent dans cette cure d’une manière absolument homœopathique, en agissant par le semblable sur le semblable; mais ils ne donnèrent pas une petite dose comme les homœopathes, ils la renforcèrent bien plutôt d’une manière terrible, et cette dose excessive de doute n’est pas autre chose que le livre de Job; ce poison ne devait pas manquer dans la Bible,

la grande pharmacie domestique de l’humanité. Oui. de même que l’homme, quand il souffre, doit pleurer toutes ses larmes, il faut aussi qu’il passe par tous les degrés du doute quand il se sent cruellement blessé dans ses prétentions au bonheur; et le plus haut degré du doute, qu'te les Allemands nomment si justement le désespoir *, amène après lui, comme après les plus violents sanglots, la crise de la guérison morale t — Mais heureux celui qui est sain, et n’a pas besoin de médecine!

1. Il y a ici, dans le texte allemand, un jeu de mots trèsexpressif, mais impossible à rendre. Le mot verzweiflung (désespoir est formé du mot zweifel (doute).

M. VICTOR COUSIN

Je serais au désespoir que le peu d’allusions qui me sont échappées à l’égard du grand éclectique fussent mal interprétées. Loin de moi la pensée de rapetisser M. Victor Cousin. Ce célèbre philosophe m’oblige même, à plus d’un titre, à la considération et à la louange. Il appartient à ce panthéon vivant de la France que nous appelons la pairie, et sa spirituelle charpente repose sur le velours du Luxembourg. Et puis c’est une âme aimante, et il n’aime pas les idoles banales, que peut aimer le premier Français venu, Napoléon, par exemple; il n’aime

pas non plus Voltaire, qui est d’ailleurs moins facile

à aimer. Non, le cœur de M. Cousin s’attache au plus difficile: c’est la Prusse qu’il aime. Je serais un scélérat de vouloir rapetisser un tel homme; je serais un monstre d’ingratitude, car je suis Prussien moi-même. Qui nous aimera, grand Dieu!

quand le cœur de M. Victor Cousin aura cessé de battre!

. Je dois, en vérité, prendre sur moi de refouler tous les sentiments personnels qui pourraient m’égarer dans un enthousiasme trop bruyant.

D’ailleurs, je ne voudrais pas me faire soupçonner de servilisme; car M. Cousin possède, dans l’État, une grande influence, par ses places et par sa parole. Cette considération seule pourrait m’engager à parler de ses défauts aussi franchement que de ses qualités. Lui-même ne peut s’en fâcher; certainement non. Je sais qu’on ne peut rendre aux grands esprits un plus bel hommage que de mettre en lumière leurs défectuosités aussi consciencieusement que leurs vertus. 11 faut bien, quand on chante Hercule, rappeler qu’il a quitté la peau du lion pour tourner la quenouille, ce qui ne l’empêche pas de rester Hercule. Si nous rapportons de semblables traits de M. Cousin, nous devons pourtant ajouter, h

M. VICTOh COUSIN

sa louange, que, s’il a quelquefois tourné la quenouille des commères, il n’â du moins jamais quitté la peau du lion. *

En continuant la comparaison avec Hercule, nous devrions faire encore remarquer Une flatteuse différence. Le peuple attribue au fils d’Alcmène beaucoup de travaux qui avaient été accomplis par ses contemporains; mais les ouvrages de M. Cousin sont d’une telle hauteur, confondent tellement l'imagination, que le peuple ne comprend pas comment un seul homme a pu les accomplir. De là vient cette tradition que les ouvrages qui ont paru sous le nom de ce héros doivent être attribués à plusieurs de ses contemporains.

La même chose arrivera un jour à Napoléon.

Noüs ne pouvons déjà plus comprendre comment un seul héros a pu faire tant de grandes cluses. Et de même que, dès à présent, on dit de M. Cousin qu’il a su exploiter des talents étrangers, et donner leurs travaux comme les siens propres, on prétendra un jour du pauvre Napoléon que ce n’est pas lui, mais... Dieu sait qui! M. Sébastiani, peut-être, qui a gagné les batailles de Marengo, d’Austerlitz et d’Iéna.

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