‹ Œuvres complètes de Henri Heine Satires et portraitsChapitre 18 sur 18 · S A T 1 R K S K T PORTRAITS · texte numérisé non relu

S A T 1 R K S K T PORTRAITS

Les grands hommes font prévaloir leur influence, non-seulement par leurs actes, mais encore par leur existence personnelle. Sous ce rapport, M. Cousin ne mérite que des éloges. C’est là qu’il paraît dans une splendeur sans tache. Son exemple a fait beaucoup pour détruire un préjugé qui avait peutêtre, jusqu’à présent, détourné beaucoup de ses compatriotes de se livrer tout entiers à la plus noble de toutes les tendances, à l'étude de la philosophie. On s’imaginait généralement dans ce pays qu’un homme adonné à cette étude était perdu pour la vie pratique; que les spéculations métaphysiques étouffaient toute intelligence des spéculations industrielles, et qu’il fallait, pour devenir un grand philosophe, renoncer à l’éclat des hautes fonctions, se vouer à une naïve pauvreté, et s’abstenir de toute intrigue. Cette erreur, qui écartait tant de Français du domaine de l’abstraction, M. Cousin l’a victorieusement ruinée, et il a montré, par son propre

exemple, qu’on peut être à la fois philosophe immortel et pair de France viager.

Quelques voltairiens, il est vrai, expliquent ce phénomène par ce simple fait, que, de ces deux qualités , la dernière seule est constatée. Peut-on

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faire une interprétation plus dépourvue de charité chrétienne!

Il n'y a qu’un voltairien capable d’une semblable frivolité.

Mais quel grand homme a jamais échappé au persiflage de ses contemporains? Les Athéniens ont-ils épargné au grand Alexandre les épigrammes attiques? Les Romains n’ont-ils pas chanté contre César des chansons injurieuses? les Berlinois rimé des pasquilles confire Frédéric le Grand? M. Cousin a le même sort que jadis Alexandre, César et Frédéric, sort qui attend encore beaucoup d’autres grands hommes au milieu de Paris. Oui, plus l’homme est grand, plus facilement peut le frapper la flèche de la raillerie. Les nains sont plus difficiles à toucher.

Mais la masse n’aime pas la raillerie; le peuple, comme le génie, comme l’amour, comme les hautes forêts, comme la mer, est de nature sérieuse; il répugne au malicieux esprit de salon. Pour les grandes apparitions, le peuple trouve une explication profondément naïve. Toutes ses interprétations portent le sceau de la poésie, du merveilleux, de la légende. C’est ainsi que le peuple cherche à expliquer l’étonnante habileté du violoniste Paganini, en racontant

que ce musicien, ayant, par jalousie, tué sa maîtresse, fut enfermé en prison pendant de longues années, et que, possédant un violon pour unique • passe-temps, ii s’exerça jour et nuit sur cet instrument, ce qui lui valut sa haute puissance d'exécution. Le peuple veut expliquer de la même manière le jeu philosophique de M. Cousin, et raconte qu’autrefois, les gouvernements allemands ayant pris pour un héros libéral notre grand éclectique qu’ils arrêtèrent en conséquence, il n’eut, dans sa prison, d’autre livre à lire que la Critique de la raison pure de Kant, qu’il l’étudia par ennui, et acquit ainsi cette virtuosité philosophique qui lui valut tant d’applaudissements quand, plus tard, il sè Ht entendre sur la philosophie allemande devant le public français.

C’est là une belle tradition populaire, sentant bien le conte et la légende comme celles d’Orphce, de Balaam fils de Boër, de Quaser le Normand, de Bouddah, et chaque siècle la travaillera, jusqu’à ce qu’enfin le nom de Cousin acquière un sens symbolique, et que les mythologues ne voient plus en M. Cousin un individu réel, mais seulement là personnification du martyr de la liberté, qui, languis-

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sant en prison, cherche des consolations dans la sagesse, dans la Critique de la raison pure. Peut-être* un Ballanche futur verra-t-il en lui une allégorie du siècle où il a vécu, d’une époque où la critique et la raison pure, enfin la sagesse, gisaient habituellement en prison.

Quant à l'histoire réelle de la prison de M. Cousin, l'origine n’en est pas une pure allégorie. Il a, en effet, comme suspect de démagogie, passé quelque temps dans une prison allemande, tout aussi bien que la Fayette et Richard Cœur-de-Lion. Mais qu’il y ait, à ses heures de loisir, étudié la Critique de la raison pure de Kant, cela est douteux, pour trois raisons : la première est que ce livre est écrit en allemand; la seconde, qu’il faut savoir l’allemand pour le lire; et la troisième, que M. Cousin ne sait pas l’allemand.

Ceci soit dit au moins sans intention de blâme. La hauteur dp M. Cousin n’en parait que plus sublime, quand on voit qu’il a appris sa philosophie allemande sans savoir la langue dans laquelle on l’enseigne. Combien ce génie nous dépasse-l-il, nous autres hommes ordinaires qui ne comprenons qu'à grand’peine celte philosophie, tout familiers que

nous sommes, dès l’enfance, avec la langue allernande? Le propre d’un pareil génie demeurera toujours inexplicable pour nous : c’est là une de ces natures intuitives auxquelles Kant attribue la compréhension spontanée des choses dans leur totalité, contrairement au procédé de nous autres, natures analytiques, qui n’arrivons à comprendre que successivement, et par la combinaison des parties isolées. Kant semble avoir, dès lors, pressenti qu’un tel homme apparaîtrait, qui comprendrait sa Critique de la raison pure par une simple contemplation intuitive, sans avoir, selon la méthode analytico-discursive , appris, l’allemand au préalable. Mais peut-être les Français sont-ils, en général, plus heureusement organisés que nous autres Allemands; j’ai remarqué qu’on n’a besoin de leur dire que peu de chose d’une doctrine, d’une recherche savante, d’une vue scientifique, et ce peu, ils s’entendent à le combiner et le travailler dans leur esprit, si habilement, qu’ils comprennent alors toute la chose aussi bien que nous, et nous en peuvent remontrer sur notre propre savoir. Il me semble quelquefois que les tètes des Français sont, comme leurs cafés, entièrement tapissées de glaces à l'intérieur, de sorte

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que chaque idée qui s’y présente peut s’y réfléchir à l’infini ; appareil d’optique qui fait que des têtes très-étroites et obscures paraissent quelquefois fort étendues et resplendissantes. Ces têtes brillantes sont, comme les cafés étincelants, ce qui éblouit d’ordinaire un pauvre Allemand, nouveau débarqué à Paris.

J’ai peur de sortir, à mon insu, des eaux douces de la louange pour entrer dans l’océan amer du blâme. Je ne puis, en etfet, m’empêcher de blâmer sincèrement M. Cousin sur une seule circonstance. Lui qui aime la vérité plus encore qu’il n’aime Platon et Tennemann, il est injuste à l’égard de luimême; il en impose quand il veut nous persuader qu’il a pris beaucoup à la philosophie de Sclielling et de Hegel. Mon devoir est de protéger M. Cousin contre cette affirmation. 11 se calomnie lui-même, cette fois. En mon âme et conscience, cet honnête homme n’a rien pris, absolument rien, à la philosophie de Sclielling et de Hegel ; et, s’il a rapporté avec lui quelque souvenir de ces deux philosophes, ce ne peut être que leur amitié. Cela fait honneur à son cœur. Mais, du ces accusations volontaires, mal fondées, il y en a beaucoup d’exemples dans l’histoire

de la psychologie. J'ai connu un homme qui (lisait avoir VQlé des couverts d'argent à la table du roi, et pourtant nous savions tous que le pauvre diable n’avait pas les honneurs de la cour, et qu’il ne s’accusait de ce vol d’argenterie que pour nous faire croire qu’il avait été invité à dîner au château.

M. Cousin a toujours observé à l’égard de la philosophie allemande le sixième commandement. 11 n’y a pas fdouté une idée, pas même la plus petite cuiller d'idée. Tous les témoins déposent unanimement que, sous ce rapport, M. Cousin est la probité même. Et ce ne sont pas seulement ses amis, mais aussi ses adversaires qui lui rendent ce témoignage. C’est ce qu’attestent, par exemple, les Annales berlinoises de la critique scientifique , d'août 1834. Et, comme l'auteur de l’article n’est pas un thuriféraire, que sa déposition est d’autant moins suspecte, je la donne ici dans toute son étendue *. 11 s’agit de dé-

t. Ceux qui seraient curieux de lire ce morceau de critique, dont l’intérêt, d’ailleurs, a bien pâli, le trouveront dans le second volume de la première édition du livre De l’Allemagne, à la page 231. (Paris, Ivugène Rendue), 1835.)Cc morceau n’est point de Heine, mais de M. Hinrichs. C’est à la même édition primitive De l’Allemagne que nous avons emprunté la diatribe de Heine contre Victor Cousin, que nous reproduisons ici; il l’avait supprimée dans les éditions postérieures, fet si, en lui donnant

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charger un grand homme d’une accusation grave, et c’est le seul motif qui m’engage à donner le susdit document, dont le ton et la tendance m’affectent d’ailleurs désagréablement. Car je suis véritablement admirateur du grand électique, comme je l’ai déjà prouvé dans ces pages, où je l’ai comparé à tous les grands hommes possibles , à Hercule, Napoléon, Alexandre, César, Frédéric, Orphée, Balaam fils de Boër, Quaser le Normand, Bouddah, la Fayette, Richard Cœur-de-Lion et Paganini.

Je suis peut-être le premier qui, à ces grands noms, ait accolé celui de Cousin. Du sublime.au ridicule, il n’y a qu’un pas! vont sans doute dire ses ennemis, ses frivoles adversaires, ces voltairiens pour lesquels rien n’est sacré, qui n’ont pas de religion, qui n'ont pas même foi à M. Cousin. Mais ce ne sera pas la première fois qu’une nation aura appris d’un étranger à apprécier ses grands hommes.

place dans ce volume, nous semblons infidèles à la pensée de l’auleur, c’est uniquement par un scrupule d’exactitude, et pour donner un Heine complet. Ces pages, qui remontent à 1834, sont le premier mot de l'humoriste allemand sur le philosophe français; son dernier mot est assez différent et tout à l'honneur de notre éloquent compatriote, qui montra, d’ailleurs, autant de cœur que d’esprit en ne se choquant pas d’une attaque aussi vive. (Les Éditeurs.)

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J’ai peut-être, vis-à-vis de la France, le mérite d’avoir révélé le prix de M. Cousin pour le temps présent et son importance pour l’avenir. J’ai montré comme le peuple le pare de son vivant d’une auréole de poésie, et raconte de lui des prodiges. J’ai montré comme il se perd peu à peu dans la tradition, et comme un jour viendra où le nom* de Victor Cousin sera considéré comme un mythe. « Aujourd’hui, c’est déjà une fable, » disent en ricanant les voltairiens.

O ennemis du trône et de l’autel! impies qui, ainsi que le dit Schiller, avez coutume « de noircir l’éclat et de traîner le sublime dans la poussière ! » je vous prédis que la renommée de M. Cousin, comme la révolution française, fera le tour du monde!... J’entends déjà les ricaneurs ajouter : « En effet, la renommée de M. Cousin fait le tour du monde; on ne la trouve déjà plus en France... »

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