‹ Œuvres complètes de Henri Heine Satires et portraitsChapitre 5 sur 18 · LOI 1 1 S B O R R N K · texte numérisé non relu

LOI 1 1 S B O R R N K

Paris. — Celui-là est tout à fait chien, et, quand il fait entendre son grognement libéral, il ne trompe personne ; chacun sait que c’est un caniche bien dressé qui ne mord jamais. Cela court sans cesse à droite et à gauche, mangeant à toutes les cuisines ; il voudrait bien aussi mettre le nez dans notre soupe, mais il craint les coups de pied de ses hauts protecteurs. Ils lui en donnent en effet et prennent cette pauvre brute pour un révolutionnaire. Mon Dieu, il ne demande que la liberté de flatter un peu de la queqe, et, si on la lui accorde, il lèche avec reconnaissance les éperons dorés des chevaliers de rUckermark. Rien n’est plus plaisant que cette infatigable agitation à côté de cette infatigable patience. Ce double trait de son caractère ressort admirablement dans ses lettres, où le pauvre chien courant raconte comme quoi il faisait queue tranquillement devant les théâtres parisiens... Je vous assure qu’il faisait queue patiemment avec la grande queue, et il est assez simple pour le raconter lui-même. Mais ce qui est encore beaucoup plus fort, ce qui montre à nu toute la bassesse de son âme, c’est cet aveu que, chaque fois, il sortait du théâtre un peu avant la fin et vendait sa contre-marque. Il est vrai que, comme

étranger, il n'était pas tenu de savoir que celte vente ravale la dignité d’un homme comme il faut; mais il n’avait qu’à examiner les gens auxquels il vendait sa contre-marque pour s’apercevoir que ce n’était que l’écume de la société, des voleurs et des maquereaux; bref, des gens avec lesquels un homme comme il faut ne parle pas volontiers, avec lesquels, à plus forte raison, il ne fait pas de marchés. Il faut être bien malpropre de sa nature pour recevoir de l’argent de mains aussi malpropres!

Afin qu’on ne pense pas que je suis de tout point d’accord avec Boerne dans le jugement qu’il porte sur M. le professeur Frédéric de Raumer, je ferai remarquer à son avantage que je le tiens, en effet, pour un être malpropre, mais non pour une bête. Je dois aussi faire la remarque expresse que le mot malpropre ne doit pas être pris ici dans le sens matériel... La femme de M. le professeur jetterait les hauts cris ; elle ferait imprimer toutes ses notes de blanchissage où l’on verrait parle menu combien de chemises et de chemisettes propres son cher petit* homme a mises dans le courant de l’année,.. . et je suis convaincu que le nombre en est grand; car, dans le courant de l'année, M. le professeur Rau-

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mer court tant, conséquemment sue tant, qu'il doit avoir souvent besoin de changer de linge. C’est que, la gloire ne lui tombant pas toute rôtie à domicile, il doit être constamment sur ses jambes pour la chercher; c’est que, lorsqu’il écrit un livre, il lui faut d’abord courir de Ponce à Pilate pour en ramasser les idées, puis enfin veiller à ce que l’œuvre péniblement recueillie soit convenablement appuyée par la claque littéraire. Ce petit homme de réglisse, qui représente assez bien le mouvement perpétuel, est tout à fait unique dans ce genre d’industrie, et ce n’est pas à tort qu’une femme d’esprit disait un jour: « Pour lui, écrire, c’est courir. » Partout où il y a quelque chose à faire, on est sur de trouver le petit Raumer d’Anhalt-Dessau. Dernièrement, il courut à Londres; mais, avant son départ, il courut trois mois durant, mendiant de tous côtés les lettres de recommandation nécessaires pour son voyage. Après avoir rôdé dans la société anglaise et recueilli à la course la matière d’un livre, il trouve, toujours à la course, un éditeur, pour la traduction anglaise, et Sara Austin, mon aimable amie, est forcée de prêter sa plume pour traduire un allemand raboteux nomme du papier brouillard en bel et bon

fi?

anglais doux comme du vélin ; il lui faut encore pousser ses amis à faire dans les différentes revues des comptes rendus du produit qu elle a dû traduire... Et ces comptes rendus obtenus à la force du jarret. Brockhaus, de Leipzig, les fait à son tour traduire en allemand sous ce titre : Jugements de la presse anglaise sur madame de Raumcr. »

Je ne partage pas, je le répète, l’opinion de Boerne sur M. de llaumer : c’est un personnage malpropre, mais ce n’est point une bête, comme le pensait Boerne. Peut-être est-ce parce qu’il publiait également des Lettres sur Paris qu'il critiquait si sévèrement son pauvre rival, et l’accablait en toute occasion de ses plus mordantes railleries.

Oui, ne riez pas, M. de Raumer était alors un rival de Boerne, dont les Lettres sur Paris parurent presqu’en même temps que celles où le petit Raumer correspondait de Paris avec madame Crelinger et son époux.

Ces lettres sont depuis longtemps oubliées, et nous ne nous rappelons plus que le plaisant effet qu’elles produisirent lorsqu'elles parurent sur le marché littéraire en même temps que les Lettres parisiennes de Boerne. Quant à ces dernières, j’a-

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voue que les deux premiers volumes qui me tombèrent entre les mains à cette époque ne m’ont pas médiocrement effrayé. Je fus surpris de ce ton u 1 tri-radical auquel je m’attendais moins de la part deBoerne que de celle de tout autre. L’homme qui, dans son style décent, tiré à quatre épingles, s’inspectait et se contrôlait toujours lui-même, qui pesait et mesurait chaque syllabe avant de la coucher sur le papier;... l’homme qui, dans sa manière d’écrire, conservait toujours quelque chose des habitudes épicières de sa ville impériale, sinon des allures méticuleuses de ses anciennes fonctions, l’ex-greflier de police de Francfort-sur-le-Mein, se lançait dans un tel sans-culottisme de pensée et d’expression, que jamais rien de pareil ne s’était vu en Allemagne. Ciel! quelles terribles alliances de mots! comme ces verbes sentent la haute trahison! que de crimes de lèse-majesté dans ces accusatifs ! quels impératifs ! quels points d’interrogation défendus par les règlements de police! quelles métaphores dont l’ombre seule méritait vingt ans de forteresse! Mais, malgré l’effroi que m’inspiraient ces lettres, elles réveillèrent en moi un souvenir qui, par une bizarrerie des plus comiques, m’égayait

presque jusqu’au rire et qu’il m’est tout à fait impossible de passer ici sous silence. Je l’avoue, le Boerne qui se révélait à moi clans ces lettres me rappelait exactement le vieil agent de police qui, lorsque j’étais enfant, régnait dans ma ville natale. Je dis régnait, car, administrant avec sa canne, dont le pouvoir était illimité, la tranquillité publique, il inspirait à tous les bambins de mon âge le même respect qu’on éprouve en présence d’une majesté, et, à son seul aspect, nous nous dispersions sur-le-champ lorsque nous nous livrions dans la rue à des jeux par trop bruyants. Cet agent de police devint fou tout d’un coup; il s’imagina qu’il était un jeune gamin comme nous, et, à notre profonde stupéfaction, nous le vîmes un jour, lui, le toutpuissant maître de la rue, au lieu d’assurer la tranquillité publique, nous provoquer au plus bruyant désordre. « Vous êtes beaucoup trop paisibles, nous criait-il ; mais, moi, je veux vous montrer comment on doit faire du vacarme ! » Et, en même temps, il sé mit à pousser des rugissements de lion, à imiter le miaulement du chat, à tirer les sonnettes à toutes les portes de façon à les arracher, enfin à casser les vitres à grands coups de pierres,

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toujours en nous criant : « Je veux vous apprendre, mes enfants, comment on fait du vacarme! » Nous autresjeunes drôles, nous nous amusions fort voir le vieux bonhomme, et nous courions derrière lui en poussant des cris de joie, lorsqu’on vint l’arrêter pour le conduire à la maison des fous.

Donc, en lisant les lettres de Boerne, je songeais sans cesse à ce vieil agent de police, et souvent je croyais l’entendre encore crier : « Je veux vous apprendre comment on fait du vacarme! »

Dans la conversation, la recrudescence de la folie politique de Boerne vous frappait moins, parce qu’elle restait en harmonie avec les passions violentes de son entourage immédiat, qui se tenait toujours prêt à combattre, et de fait passait assez souvent à l’action. Quand j’allai voir Boerne pour la seconde fois dans la rue de Provence, où il s’était définitivement installé, je trouvai dans son salon une ménagerie d’hommes telle, qu’on trouverait à peine la pareille au Jardin des Plantes. Au fond étaient blottis quelques ours blancs d’Allemagne qui fumaient la pipe sans presque souffler mot, et lançaient seulement de temps à autre, d’une voix

caverneuse, quelques jurons patriotiques. A côté

d’eux était tapi un loup polonais qui, coiffé d'un bonnet rouge, hurlait parfois d’un ton rauque les observations les plus doucereuses et les plus fades. J’y trouvai aussi un singe français, un des plus vilains singes que j’aie jamais vus. Il faisait continuellement des grimaces, afin que l’on pût choisir la plus belle. Le sujet le plus insignifiant dans cette ménagerie de Boerne était un M. *, le fils du vieux *, marchand de vins à Francfort-surle-Mein, qui certainement était très à jeun lorsqu’il l’engendra... Son corps long et maigre ressemblait à l’ombre d’une bouteille d'eau de Cologne, sans avoir toutefois le parfum de son contenu.

Malgré son air lluet, il portait, à ce que prétendait Beorne x douze gilets de llanellesans lesquels il n’eùt pas pu vivre. Boerne s’en amusait sans cesse : s Je vous présente ici, me dit-il, une * * ; elle n’est pas assurément de première grosseur, cependant, elle est apparentée avec le soleil et reçoit

de lui sa lumière... C’est un parent soumis de *

1. Le nom est assez facile à deviner, car il suffit de traduire en allemand le mot français étoile qui est ici sous-entendu.

(Note du traducteur.)

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M. de Rothschild... Imaginez-vous, monsieur *, que, cette nuit, j’ai vu pendre en rêve le Rothschild de Francfort et c’était vous qui lui passiez la corde au cou...

M. *, épouvanté de ces paroles, criait d’une voix lamentable :

— Monsieur Berné, je vous en prie, ne redites pas cela!.. J’ai des môdifs... j’ai des môdifs, répéta plusieurs fois le jeune homme.

Et, se tournant vers moi, il me pria à voix basse de le suivre dans un coin de la chambre, pour qu’il me confiât sa délicate bôsition.

— Voyez-vous, me dit-il à l’oreille, j’ai une bôsition téliyade. La femme de M. de Rothschild est, pour ainsi dire, ma tante. Je vous en prie, ne racontez pas dans la maison de M. le baron de Rothschild que vous m’avez vu ici chez Berné... J'ai des môdifs!

Boerne se divertissait continuellement de ce malheureux, et il le taquinait surtout sur sa manière de baragouiner le français sans presque desserrer les dents.

— Mon cher compatriote, lui disait-il, les Fran çais ont tort de se moquer de vous; ils prouvent

par là leur ignorance. S'ils comprenaient l’allemand, ils verraient combien vos locutions sont correctes, au point de vue de la construction allemande bien entendu... Et, d’ailleurs, pourquoi nieriez-vous votre nationalité? Quanta moi, j’admire l'habileté avec laquelle vous traduisez en français votre langue maternelle, le juif de Francfort... Les Français sont un peuple ignorant, et ils ne parviendront jamais à bien apprendre l’allemand. Ils n'ont pas de patience... Nous autres Allemands, nous sommes le peuple le plus patient et le plus docile. Que de choses ne devons-nous pas savoir dès notre enfance! que de latin ! que de grec! que de rois de Perse avec toute leur parenté jusqu’au grand-père!... Je gage qu’un de ces ignares de Français ne sait même pas encore dans ses vieux jours que la femme de Cyrus s’appelait madame Mandane et qu’elle était née Astyage.

Aussi avons-nous publié les meilleurs manuels pour toutes les sciences . L' Histoire ecclésiastique de Néander et Y Arithmétique de Meyer Hirsch sont des livres classiques. Nous sommes un peuple de penseurs, et, comme nous avions tant de pensées que nous ne pouvions pas toutes les écrire, nous avons

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inventé l’imprimerie; de même que, comme à force de penser et d’écrire des livres, nous n’avions pas de pain, nous avons inventé les pommes de terre.

— Le peuple allemand, grommela dans son coin le patriote allemand, a aussi inventé la poudre!

Boerne se tourna vivement vers le patriote qui l’avait interrompu par cette remarque, et lui dit en souriant d’un air sarcastique :

— Vous vous trompez, mon ami, on ne peut pas affirmer de la sorte que le peuple allemand a inventé la poudre. Le peuple allemand se compose de trente millions d’hommes. Un seul d’entre eux a inventé la poudre; les 29,999,999 autres ne l’ont pas inventée. Au reste, la poudre, comme l’imprimerie, n’est une bonne invention qu’autant qu’on en fait bon usage. Nous autres Allemands, nous nous servons de la presse pour propager la sottise, et de la poudre pour propager l’esclavage.

Comme on lui contestait cette proposition erronée, Boerne, reprenant sa thèse, poursuivit :

— Allons, soit, je conviens que la presse allemande a fait beaucoup de bien; mais le mal qu’elle a imprimé l’emporte sur le bien. En tout cas, on doit m’accorder cela relativement à la liberté ci-

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vile... Hélas ! quand je parcours toute 1 histoire d’Allemagne, je remarque que les Allemands ont peu de talent pour apprendre la liberté civile, mais que, par contre, ils ont toujours appris facilement la servitude, aussi bien en théorie qu’en pratique, et qu’ils ont enseigné avec succès cette discipline, non-seulement chez eux, mais même à l’étranger. Les Allemands ont toujours été les ludi magistri de la servitude, et, là où il fallait faire entrer à coups de bâton dans les corps ou dans les esprits la doctrine de l’obéissance passive, c’est un Allemand, qu’on a pris pour instructeur. Nous avons aussi répandu la servitude sur toute l’Europe, et, comme monuments de ce déluge, nous voyons les familles princières de l’Allemagne assises sur tous les trônes européens, de même que, par suite des anciens déluges, on trouve sur les plus hautes montagnes des débris pétrifiés de monstres marins... Maintenant encore, à peine un peuple devient-il libre, on lui attache sur le dos un bâton allemand... Même dans la patrie sainte d’Harmodius et d’Aristogiton, dans la Grèce rendue à la liberté, on introduit en ce moment la servitude allemande; sur l’Acropole, coule la bière de Bavière et règne le bâton bavarois. Oui,

t.OUIS BOERNi:

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c'est quelque chose délira vaut que le roi de Bavière, ce petit tyran, ce méchant poêle, ait pu placer son fils sur le trône d’un pays où lleurissaient jadis la liberté et la poésie, d’un pays où il y a une plaine qui s’appelle Marathon, et une montagne qui s’appelle le Parnasse! Je ne puis pas y songer sans que mon cerveau frémisse!... A ce que j’ai lu dans le journal d’aujourd’hui, il y a encore trois étudiants de Munich qui ont dû s’agenouiller devant l’image du roi Louis, et demander pardon. S’agenouiller devant l’image d’un homme qui est, en outre, un méchant poète! Si je le tenais en mon pouvoir, ce méchant poète, je le forcerais à s’agenouiller devant l’image des Muses, et à demander pardon de ses vers comme d’une offense à la majesté de la poésie. Venez encore me parler à présent des empereurs romains, qui faisaient mettre à mort des milliers de chrétiens, parce qu’ils ne voulaient pas s’incliner devant leurs images!... Ces tyrans-là étaient.du moins maîtres du monde entier du couchant à l’aurore, et, comme nous le voyons encore aujourd’hui à leurs statues, si ce n’étaient pas des dieux, c’étaient au moins de beaux hommes. On s’incline aisément après tout devant la puissance et la beauté.

Mais s’agenouiller devant l'impuissance et la laideur, devant un petit despote de bas étage de l’Allemagne méridionale, qui a l’air d’un...

Je n’ai pas besoin, sans doute, d’expliquer au lecteur perspicace pourquoi je coupe ici la parole h mon téméraire. Les phrases que j’ai citées sont, je crois, suffisantes pour donner une idée de ses sentiments d’alors ; ils étaient en harmonie avec l’exaltation fiévreuse de ces tapageurs allemands qui, depuis la révolution de juillet, arrivaient par bandes échevelées à Paris, et, dès cette époque, se réunissaient aussitôt autour de Boerne. Il est presque incroyable que cette tête, d’ailleurs si sensée, ait pu se laisser enjôler par les plus grossiers frénétiques, et se bercer des plus extravagantes espérances. Il tomba d’abord dans ce cercle de fous dont on pouvait considérer le fameux libraire F..., comme le centre. Ce F..., chose à peine croyable, était tout à fait l’homme selon le cœur de Boerne. La rage brûlante qui dévorait le cœur de l’un, la fièvre tierce de juillet qui faisait trembler ses membres, les convulsions qui l’agitaient en dansant la danse de Saint- Guy du jacobinisme, tout cela trouvait son expression oarfaitement exacte dans les Lettres parisiennes

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de l’autre. Toutefois, je n’entends ici, pour l’un comme pour l’autre, que relever une aberration d’esprit et non accuser une erreur du cœur. Car F... voulait aussi le bien de la patrie allemande; il était sincère, héroïque, capable de tous les dévouements ; en tout cas, c’était un honnête homme, et je me crois d’autant plus obligé de lui rendre ce témoignage que, depuis qu’il est condamné au silence dans sa rigoureuse captivité, la calomnie servile s’attaque à sa réputation. On peut l’accuser de mainte imprudence, mais pas d’une seule action équivoque ; il a surtout montré dans le malheur beaucoup de caractère; il était enflammé du civisme le plus pur, et, autour de la marotte dont les bruyants grelots environnent sa tête, nous devons tresser une couronne de chêne. Le noble fou! je l’aimais mille fois mieux que cet autre libraire, également venu à Paris, pour veiller à une traduction allemande de la Révolution française. Celui-ci avait des allures patelines et sournoises ; il débitait d’un ton dolent des tirades philanthropiques, et ressemblait à une hyène qui a pris médecine... Du reste, on vantait aussi sa probité ; on disait même

qu’il payait ses dettes lorsqu’il gagnait le gros lot à

la loterie, et, à raison de cette probité m 'ritoire, il était proposé pour ministre des finances de l’empire d'Allemagne régénéré... Entre nous soit dit, il avait dû se contenter des finances, parce que F... avait déjà donné par anticipation la place de ministre de l’intérieur à Garnier, de môme qu’il avait promis la couronne impériale d’Allemagne au capitaine S... ‘.

Garnier prétendait, à la vérité, que, si le libraire F. ...voulait faire le capitaine’ S... empereur d’Allemagne, c’est que cette drogue lui devait de l’argent et qu’il ne voyait pas d’autre moyen de rentrer dans ses fonds... Mais cela est inexact et ne prouve que la médisance de Garnier ; c’est peut-être par astuce républicaine que F... avait choisi pour empereur le plus triste sire, afin de ravaler ainsi la monarchie et de la rendre ridicule.

Cependant, l’infiuence de F. ..ne tarda pas à cesser lorsque celui-ci quitta Paris, en novembre, je crois, et que quelques nouveaux chefs s’élevèrent à la place du grand agitateur; parmi ceux-ci, les plus

1. Il y avait primitivement Seybold dans le manascrit original que nous avons sous les yeux.

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importants étaient le Garnier dont j’ai déjà parlé et un certain Wolfrum. Je puis bien les nommer par leurs noms, puisque l'un est mort etquei’autre, qui se trouve en sûreté en Angleterre, sera enchanté de me voir mentionner son importance d'autrefois. ' Mais tous deux, Garnier en partie,' Wolfrum complètement , puisaient leurs inspirations aux lèvres de Boerne, qu’on put considérer, à partir de ce moment, comme l’àme de la propagande parisienne.

La folie resta la même; seulement, pour parler comme Polonius, on y mit de la méthode.

Je me suis servi tout à l’heure du mot propagande ; mais je le prends dans un autre sens que certains délateurs qui entendent par là une société secrète, une conspiration des esprits révolutionnaires de toute l’Europe, une sorte de franc-maçonnerie san- 1 guinaire, athée et régicide. Non, cette propagande parisienne comptait plus de mains calleuses que de fortes têtes ; c’étaient des réunions d’ouvriers de langue allemande qui s'assemblaient dans une grande salle du passage du Saumon ou dans les faubourgs, et dont le but principal était de causer, dans le cher idiome national, des atfaires du pays. Là, les esprits étaient fanatisés par des discours passion-

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nés dans le sens de la Tribune de la Bavière rhénane, et, comme le républicanisme est une doctrine toute droite, plus facile à comprendre que le gouvernement constitutionnel, par exemple, qui suppose déjà une certaine variété de connaissances, des milliers d’ouvrièrs allemands devenaient en peu de temps républicains et prêchaient la foi nouvelle. €ette propagande était autrement dangereuse que tous les épouvantails mensongers dont les délateurs en question effrayaient nos gouvernements allemands, et peut-être Boerne était-il beaucoup moins puissant par la plume que par la parole. Cette parole, les ouvriers auxquels il l’adressait, la dévoraient avec une foi tout allemande, et allaient la propager dans le pays natal avec un zèle d’apôtres. Il y a une quantité énorme d’ouvriers allemands qui, en faisant leur tour, vont et viennent sans cesse de France en Allemagne, et d’Allemagne en France. Aussi, quand je lisais les plaisanteries de certains journaux de l’Allemagne du Nord à l’adresse de Boerne, qui, à la tête de six cents ouvriers tailleurs allemands, était monté sur les buttes Montmartre pour leur adresser un sermon sur la montagne, je haussais les épaules de pitié, mais non pas pour

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Boerne, car il répandait une semence qui portera tôt ou tard les plus terribles fruits. Il parlait trèsbien, d’une manière laconique, convaincante et populaire ; ses discours, nus et sans art, étaient tout à fait dans le ton du sermon sur la montagne. Je ne l’ai entendu, à la vérité, parler qu’une seule fois au passage du Saumon, où Garnier présidait l’assemblée du peuple... Boerne parla sur la société de la presse, qui devait se garder de prendre une forme aristocratique; Garnier tonna contre Nicolas, le czar de Russie; un ouvrier cordonnier contrefait et bancroche prit la parole et prétendit que tous les hommes étaient égaux *... Je me sentis singulièrement outré de cette impertinence... Ce fut la première et la dernière fois que j’assistai à l’assemblée du peuple.

Mais cette fois unique était bien suffisante. A cette occasion, cher lecteur, je vais te faire un aveu auquel sans doute tu ne t’attends guère. Tu penses peut-être que la plus Jiaute ambition de ma vie a toujours été de devenir un grand poète, peut-être

i. Le mot gleieh, égaux, signifie aussi en allemand : pareils, ce qui explique la phrase suivante. . (Note du traducteur )

même d’être couronné au Capitole comme feu messer Francesco Petrarca?... Eh bien, non; ce sont plutôt les grands orateurs populaires que j’ai toujours enviés ; j’aurais voulu, au prix de ma vie, faire entendre sur la place publique, à une foule mêlée, cette grande parole qui soulève ou apaise les passions populaires et dont l'effet est toujours instantané. Je t’avouerai même, tout à fait entre nous, qu’au temps de ma jeunesse, à cet âge d’inexpérience où il nous prend des envies de jouer la comédie, je me figurais souvent être dans ce rôle. Je voulais absolument devenir un grand orateur, et, comme Démosthènes, je déclamais parfois au bord de la mer quand les hurlements du vent se mêlaient au mugissement des vagues; c’est ainsi qu’on exerce ses poumons et qu’on s’accoutume à parler au milieu du plus grand tumulte d’une assemblée populaire. Il m’arrivait fréquemment aussi de parler en pleine campagne devant un grand nombre de bœufs et de vaches, et de parvenir à beugler plus fopt que cette assemblée populaire de bétail. Il est déjà plus difficile de prononcer un discours devant des moutons. A tout ce qu’on leur dit, lorsqu’on les exhorte à s’affranchir, à ne pas aller patiemment à l’abattoir comme leurs

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