LOUIS HO K R NE
volontiers à l’aristocratie d’argent ses impertinences, en songeant à sa fragilité... Elle s’écoule et s’évapore, avant qu’on s’en soit douté.
En rapprochant plus haut les noms de Richelieu, de Robespierre et de Rothschild, je faisais la remarque que ces trois grands terroristes avaient encore entre eux bien d’autres ressemblances. C’est ainsi qu’ils ont en commun, par exemple, une certaine passion peu naturelle pour la poésie; Richelieu écrivait de mauvaises tragédies, Robespierre faisait de pitoyables madrigaux, et James Rothschild, quand il est de bonne humeur, se met à rimer...
Mais tout cela n’est point à sa place ici, et ces feuilles traitent tout d’abord d’un révolutionnaire moins considérable, Louis Boerne. Celui-ci — nous l'avons déjà remarqué avec regret — ressentait la haine la plus profonde pour les Rothschild, et, comme nous passions devant la maison qui fut leur berceau à Francfort, cette haine se fit jour dans l’entretien, d’une manière aussi crue et empoisonnée que plus tard dans ses Lettres de Paris. Il rendait cependant justice à leurs qualités personnelles, et il m’avoua très-naïvement qu’il ne pouvait que
SATIRES ET PORTRUTS
les haïr , mais que, malgré tous ses efforts, il lui était impossible de les trouver méprisables ou même ridicules.
— Car, voyez-vous, disait-il, les Rothschild ont tant d’argent, une telle masse d’argent, qu’ils nous inspirent une sorte de frissonnement de respect; ils s’identifient pour ainsi dire avec l'idée de l’argent en général, et on ne saurait mépriser l’argent. Ces gens ont, d’ailleurs, employé le moyen le plus sûr pour échapper au ridicule qui a atteint tant d’autres familles de millionnaires baronnisés de l’Ancien Testament : ils s’abstiennent de l’eau bénite chrétienne. Le baptême est maintenant à l’ordre du jour chez les juifs opulents, et l’Évangile, qui a été vainement prêché aux pauvres de la Judée, est aujourd’hui in floribus auprès des riches. Mais, comme l’acceptation du christianisme n’est qu’une illusion qu’on se fait à soi-même, sinon un mensonge, et que ce christianisme simulé contraste parfois d’une manière singulièrement criante avec le vieil Adam, ces gens-là prêtent dangereusement aux plaisanteries et aux railleries. Ou bien croiriez-vous que, par le baptême, la nature intérieure soit complètement transformée? Croiriez-vous que l’on puisse
LOUIS BOERNE
changer des poux en puces, en les arrosant d’eau?
— Je ne crois pas.
— Moi non plus, et c’est pour moi un spectacle aussi mélancolique que ridicule quand les anciens poux qui viennent encore d’Égypte, du temps des plaies de Pharaon, se figurent tout à coup qu’ils sont des puces, et se mettent à sauter à la chrétienne. A Berlin, j’ai rencontré dans la rue de vieilles filles d’Israël qui portaient au cou de longues croix, des croix plus longues encore que leur nez, et .qui leur descendaient jusqu'au creux de l’estomac; elles tenaient à la main un livre de cantiques évangéliques, et parlaient du magnifique sermon qu’elles venaient d’entendre à l’église de la Trinité. L’une demandait à l’autre chez qui elle avait pris la sainte Cène, et, avec cela, elles sentaient de la bouche. J’ai éprouvé encore plus de dégoût en voyant de sales juifs barbus, arrivant de leurs cloaques de Pologne, pour sc faire recruter à Berlin pour le ciel, par la société de conversion, et qui prêchaient le christianisme dans leur dialecte scorbutique, et exhalaient une si affreuse odeur. Il aurait été désirable, en tout cas, qu'on eût baptisé ces Polonais pouilleux, non pas avec de
l’eau ordinaire, mais avec de l’eau de Cologne.
— Cher docteur, interrompis-je, ne parlons pas de cordes dans la maison d’un pendu. Dites-moi plutôt où sont maintenant les grands bœufs qui, me racontait mon père, erraient ici dans le cimetière juif de Francfort, et, pendant la nuit, beuglaient si effroyablement, que le repos des voisins en était troublé?
— Monsieur votre père, dit Boerne en riant, ne vous a pas trompé. Autrefois, les marchands juifs de bétail, conformément aux prescriptions bibliques, avaient l’usage de consacrer au bon Dieu le premier-né mâle de leurs vaches, et, dans ce but, ils les envoyaient de toutes les contrées de l’Allemagne à Francfort, où l’on faisait paître ces bœufs dans le cimetière juif, qu’ils ne quittaient plus jusqu’à leur mort, et où, en effet, ils beuglaient souvent d'une façon terrible. Mais les vieux bœufs ne sont plus, et le bétail d’aujourd’hui n’est plus orthodoxe, et ses premiers-nés restent tranquillement chez eux, si même ils ne passent au christiniasme. Les vieux bœufs sont morts!
Je dois mentionner à cette occasion que, pendant mon séjour à Francfort, Boerne m’invita à diner
chez un de ses amis, et cela, parce que cet ami, fidèlement attaché aux coutumes juives, devait m’offrir le mets renommé qu’on appelle schalet; effectivement, j’eus le plaisir de savourer ce plat, qui est peut-être encore d’origine égyptienne, et aussi vieux que les pyramides. Je m’étonne que Boerne, plus tard, lorsque, en apparence par un capfice humoristique, mais en réalité dans une intention plébéienne, il excitait la populace, par toute sorte d’inventions et d’insinuations contre une tête cou* ronnée de poêle (comme en général .contre tous les porteurs de couronne), — je m’étonne que, dans ses écrits, il n'ait pas raconté avec quel appétit, quel enthousiasme, quelle piété, quelle conviction, j’ai dévoré un jour, chez le docteur St..., le vieux mets juif, le schalet! Il est vrai que ce mets est excellent, et c’est une chose digne des plus douloureux regrets que l’Église chrétienne, qui a emprunté tant de bonnes choses au vieux judaïsme, n’ait pas èn même temps adopté le schalet. Peut-être se l’estelle réservé pour l’avenir, et, un jour, quand ses affaires iront tout à fait mal, quand ses symboles les plus saints, et la croix elle-même, auront perdu leur vertu, alors l’Eglise chrétienne aura recours au
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schalet, et les peuples qui lui auront échappé rentreront dans son giron avec un nouvel appétit. Les juifs tout au moins se rattacheront alors avec ferveur au christianisme... car, je le vois clairement, ce n’est que Ie*schalet qui les retient dans leur ancienne alliance. Boerne m’assura même que les apostats qui avaient passé à l’alliance nouvelle n’avaient qu’à flairer le schalet pour éprouver un certain mal du pays de la synagogue; de sorte que le schalet était, pour ainsi dire, le ranz des vaches des juifs.
Nous allâmes aussi à Bornheim, le jour du sabbat, pour y prendre le café, et contempler les filles d’Israël... C’étaient de belles filles, et qui avaient un délicieux parfum de schalet. Boerne clignait des yeux. Dans ce mystérieux clignotement, avec sa convoitise inquiète qui s’alarme de la voix intérieure, se trouvait toute la dissemblance de nos manières de sentir. Boerne, en effet, sinon dans ses pensées, du moins dans ses sentiments, était un esclave de l’abstinence nazaréenne; et, comme cela arrive à tous les gens de son espèce qui reconnaissent dans l’abstinence des sens la vertu suprême, mais ne peuvent la pratiquer entièrement, il n’osait qu’à la dé-
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robée, tremblant et rougissant, comme un enfant friand, goûter aux pommes défendues d’Ëve. Je ne sais si, chez ces gens-là, la jouissance est plus intense que pour nous, qui n’avons pas comme eux l’attrait de la fraude secrète, de la contrebande morale ; ne prétend-on pas que Mahomet n'a défendu le vin à ses Turcs que pour qu’il leur parût d’autant plus doux?
En société, Boerne était taciturne et monosyllabique, et ce n’est que dans le tête-à-tête, et quand il croyait se trouver avec un homme qui pensait comme lui, qu’il s’abandonnait au courant du discours. Que Boerne m’ait pris pour un tel homme, ce fut de sa part une erreur qui eut pour moi, dans la suite, des conséquences fort désagréables. Déjà alors, à Francfort, nous ne nous trouvions d’accord que dans le domaine de la politique, et nullement dans ceux de la philosophie, ou de l’art, ou de la nature, qui tous lui étaient fermés. Peut-être m’échappera-t-il plus tard, sur ce point, quelques traits caractéristiques. Nous étions, en général, de nature opposée, et cette dissemblance ne tenait pas seulement peut-être à notre nature morale, mais aussi à notre nature physique.
11 n’y a, en définitive, que deux espèces d’hommes, les maigres et les gras, ou plutôt les hommes qui sont toujours plus effilés, et ceux qui, après avoir été fluets au début, passent peu à peu à la corpulence la plus vaste.
Les premiers sont l’espèce dangereuse, ceux que César craignait tant, t Je voudrais qu'il fût plus gras, » disait-il de Cassius. — Brutus était d’une tout autre sorte, et je suis convaincu que, s’il n’eût pas perdu la bataille de Phi lippes, et s’il ne s’était pas tué dans cette circonstance, il serait devenu aussi gros que l’écrivain de ces pages. « Et Brutus était un brave homme. »
Puisque ces mots me rappellent Shakspeare, je saisis l’occasion pour me prononcer en faveur d’une ancienne leçon, selon laquelle Hamlet était appelé gras. Regrettable prince de Danemark I La nature t’avait destiné à passer doucement ta vie dans le plus florissant embonpoint, et voilà que tout à coup « le monde sort de ses gonds, » et il faut que tu l’y remettes! Pauvre gros prince de Danemark!...
Les trois jours que je passai à Francfort dans la société de Boerne, s’écoulèrent dans une tranquillité presque idyllique. Il mit tous ses soins à m’être
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agréable. Il fit resplendir pour moi, aussi joyeusement que possible, toutes les fusées de son esprit, et, comme dans les feux d’artifice chinois, l’artificier lui-même, dans le bouquet final, monte en l’air au milieu d’un pétillement de? flammes et d’étincelles, ainsi les discours humoristiques de l’homme se terminaient toujours par un jet de feu extravagant, où il se livrait lui-même le plus hardiment du monde. II était innocent comme un enfant. Jusqu’au dernier moment de mon séjour à Francfort, il courut débonnairement à mes côtés, cherchant dans mes yeux s’il ne pourrait point encore me faire quelque plaisir.
il savait qu’à la demande du vieux baron Cotta, j’allais à Munich pour y prendre la rédaction •des Annales politiques, et consacrer aussi mon activité à quelques établissements littéraires projetés. Il s’agissait alors de créer, pour la presse libérale, ces organes qui purent exercer plus tard une si heureuse influence ; il s'agissait de semer l’avenir, semence pour laquelle, dans le présent, les ennemis seuls avaient des yeux, de sorte que le pauvre semeur ne moissonna autre chose que chagrins et injures. On connaît assez les misères empoisonnées
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de la propagande ultramontaine et aristocratique de Munich, contre moi et mes amis.
— Gardez-vous de vous mettre à dos les prêtres, à Munich 1
Ce furent les derniers mots que Hoerne me chuchota à l’oreille au moment de mon départ. J'étais déjà assis dans le coupé de la malleposte ; il me regarda encore longtemps, tristement, comme un vieux nautonier qui s’cst retiré sur terre ferme, et se sent ému de pitié en voyant un jeune gars prendre la mer pour la première fois. Le vétéran croyait avoir dit adieu pour jamais à l’élément perfide, et pouvoir finir ses jours tranquillement au port. Pauvre homme I Les dieux ne voulurent pas lui accorder le reposl II lui fallut retourner bientôt sur la haute mer, et, là, nos vaisseaux se rencontrèrent pendant la tempête furieuse où il devait périr. Quels hurlements! quels craquements terribles! A la lueur des jaunes éclairs qui entr’ouvraientles noires nuées, je pus voir le courage et l’inquiétude se succéder douloureusement sur son visage ! Il était au gouvernail de son navire, et bravait le courroux des vagues qui parfois menaçaient de l’engloutir, parfois seulement
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l’arrosaient et l’inondaient; ce qui offrait un coup d’œil lamentable et comique, de sorte qu’on pouvait tout ensemble pleurer et rire. Pauvre homme! Son vaisseau n’avait plus d’ancre, et son cœur était sans espoir... Je vis son mût se briser, les vents déchirer ses cordages... Je le vis tendre la main vers moi...
Je ne pouvais la saisir, je ne pouvais livrer à une perte certaine le précieux chargement, les trésors sacrés qui m’étaient confiés... Je portais à bord de mon vaisseau les dieux de l’avenir.
Ce fut pendant l’automne de 1831, un an après la révolution de juillet, .que je revis à Paris le doctenr Louis Boerne '.J'allai lui rendre visite à l’hôtel de Castille , et je ne fus pas médiocrement surpris du changement qui s’était opéré dans toute sa per-
t . Entre ma première et ma seconde rencontre avec Louis Boerne se place cette révolution de juillet qui a, pour ainsi dire, scinde notre époque en deux moitiés, Les lettres qui pré-
sonne. Le peu de chair que j'avais jadis remarqué sur son corps avait alors entièrement disparu ; peut-être s’était-il fondu aux rayons du soleil 'de juillet, qui lui avaient, hélas! frappé aussi sur le cer-
cèdent (a) peuvent donner une idée des dispositions dans lesquelles me trouva ce grand événement, et, dans les présents mémoires, elles doivent servir de trait d’union entre le premier et le troisième livre. Sans cela, la transition serait trop brusque, (les lettres sont, en outre, un document propre à constater la disposition d’esprit dans laquelle ces événements trouvèrent l’Allemagne, où au découragement et à l’abattement le plus morne succéda immédiatement la confiance la plus enthousiaste en l’avenir. Tous les arbres de l’espérance refleurirent, et même les troncs les plus rabougris et qui étaient sécbés depuis longtemps poussèrent de nouveaux bourgeons. Depuis que Luther avait défendu ses thèses à la diète de Worms devant tout l’Empire assemblé, aucun événement n’agita ma patrie allemande aussi profondément que la révolution de juillet. Cette agitation, il est vrai, fut un peu calmée plus tard ; mais elle se ranima en 1840, et, depuis lors, le feu couva sous la cendre sans interruption, jusqu’en février 1848, où les flammes de la révolution éclatèrent de nouveau dans une conflagration .générale. A présent, les vieux pompiers de la Sainte-Alliance, avec leur vieil appareil de sauvetage politique, sont rentrés eu scène; mais leur insuffisance se manifeste également déjà à cette heure. Qu’est-ce que le sort réserve aux Allemands? Je n’aime pas à prophéti-
(a' Les lettres auxquelles Heine fait allusion forment, dans l’édition allemande, le second livre du Hoerne. Nous les avons retranchées de la traduction de cet éc:it. parce qu'elles sont une partie intégrante de l’édition française de l’Allemagne de Heine, dont elles ouvrent le second volume. (Voir De l’Allemagne, tome 11, page 0, Lévy frères, 1863.)
veau. Il était assis ou plutôt logé dans une grande robe de chambre de soie à ramages comme une tortue dans sa carapace, et, lorsque, de temps en temps, il en faisait sortir, en l’inclinant vers moi
Ser, et je crois qu’il vaut mieux relater le passé, dans lequel se reflète l’avenir.
Je me suis fait scrupule de donner un plus grand nombre de ces lettrej, parce que, dans les premières, l’ivresse de liberté qui régnait alors sortait par trop violemment de toutes les bornes imposées par les règlements de police, tandis que celles d’une date [lostérieure contiennent des réflexions qui sentent trop l'homme dégrisé des illusions, dont le cœur et l’esprit s’abandonnent au découragement, à la défaillance et au désespoir. Dès les premiers jours ne mon arrivée dans la capitale de la Révolution, je remarquai que les choses avaient en réalité de tout autres couleurs que celles que leur avait prêtées à distance le prisme de mon enthousiasme Les cheveux blancs que je voyais flotter si majestueusement sur les épaules de la Fayette, le héros des deux mondes, se changèrent, vus de près, en une perruque brune couvrant à peine un crâne étroit, ilédor lui-mème, le chien Mëdor, à qui j'allai rendre ma visite dans la cour du Louvre, se prélassait sous des drapeaux tricolores et des trophées, et se laissait tranquillement donner la pâtée : ce n'était plus le vrai Médor, c’était une bète tout ordinaire qui s'arrogeait le droit de se faire servir, comme il arrive souvent chez les Français, et qui, comme tant d’autres, exploitait la gloire de la révolution de juillet... 11 était choyé, protégé, élevé peut-être aux plus hautes dignités, tandis que le vrai Médor, quelques jours après la victoire, s’était relire modestement et sans bruit, comme le vrai peuple qui a fait la révolution.
Pauvre peuple 1 pauvre chien 1
C’est une histoire déjà passablement ancienne. De temps iw-
d’un air soupçonneux, sa petite tète grêle, j’éprouvais une impression pénible. Mais la compassion prenait le dessus lorsque, de l’ample manche de cette robe de chambre, on voyait sa pauvre main amaigrie se tendre vers vous pour vous saluer ou pour presser amicalement la vôtre. Sa voix avait un certain tremblottement maladif, et sur ses joues on voyait déjà ces tons d’un rouge cru qui annoncent la phthisie. La méfiance blessante qui se manifestait dans tous ses traits et dans tous ses mouvements, était peut-être une conséquence de la dureté d’oreille dont il était déjà atteint précédemment, mais qui n’avait fait qu’augmenter depuis lors et qui ne contribua pas peu à me rendre sa conversation fatigante.
mémorial, ce n’est pas pour lui, mais pour d’autres, que le peuple souffre et verse son sang. En juillet 1830, il a vaincu pour cette bourgeoisie qui ne vaut pas mieux que la noblesse dont elle a pris la place avec le même égoïsme... Le peuple n’a gagné à sa victoire que repentir et aggravation de misère. Mais soyez convaincus que, si le tocsin sonne de nouveau, si le peuple reprend le fusil, il combattra cette fois pour lui-méme et exigera le juste prix de sa victoire. Alors, le vrai Médor, le Médor authentique sera honoré et choyé... Dieu sait où il court à présent, honni, conspué, et mourant de faim...
Mais silence, mon cœur, tu te trahis trop...
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— Soyez le bienvenu à Paris ! me cria-t-il en me voyant entrer. Bravo ! je suis convaincu que les bons, les mieux intentionnés seront bientôt tous ici. C’est ici la convention de tous les patriotes de l’Europe. II faut que tous les peuples européens se donnent la main pour la grande œuvre; il faut que tous les princes de l’Europe soient occupés dans leur propre pays pour qu’ils ne puissent pas étouffer en commun la liberté en Allemagne. Ah! Dieu! l’Allemagne ! Nous y verrons sous peu des événements bien sombres et*beaucoup de sang versé. Les révolutions sont une chose terrible ; mais elles sont nécessaires comme les amputations lorsqu’il y a un membre gangrené. II faut alors couper promptement, sans hésitation et sans crainte. Tout retard entraîne un danger, et celui qui, saisi de compas- . sion ou d’effroi à la vue de tant de sang, n’accomplit l’opération qu’à moitié, celui-là agit plus cruellement que le pire des forcenés. Au diable les chirurgiens au cœur faible et leur demi-besogne ! Marat avait complètement raison : il faut saigner le genre humain ; et, si on lui avait accordé les trois cents mille tètes qu'il demandait, des milliers d’hommes, parmi les meilleurs, n’auraient pas péri,
et le monde serait pour toujours guéri de son ancien mal.
» La république — je laisse parler mon homme, en supprimant maintes digressions capricieuses — la république, voilà ce qu’il nous faut conquérir. La république seule peut nous sauver. Au diable les soi-disant chartes constitutionnelles dont nos bavards parlementaires attendent le salut t Les constitutions sont à la liberté ce que les religions positives sont à la religion naturelle; elles feront par leur élément stable autant de mal que ces religions positives qui, calculées pour un certain état intellectuel du peuple, sont même, dans le principe, supérieures à cet état, mais qui, plus tard, deviennent très-gênantes quand l'esprit du peuple s’est élevé au-dessus du dogme. Les constitutions répondent à un état politique où les privilégiés abandonnent quelques-uns de leurs droits et où les pauvres hommes qui •auparavant étaient complètement mis de cê>té sont tout à coup transportés de joie parce qu’ils ont, eux aussi, obtenu des droits... Mais cette joie cesse dès que les hommes, grâce à leur condi tion plus libre, sont devenus accessibles à l'idée d’une liberté complète, sans aucune restriction et
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tout à fait égalitaire. Ce qui nous paraît aujourd’hui l’acquisition la plus magnifique, paraîtra à nos neveux un misérable apanage, et le plus mince privilège qu’aura conservé l’ancienne aristocratie, peut-être le droit d’orner ses habits de persil, excitera alors autant d’indignation que la plus dure servitude ; il en excitera même davantage, car l’aristocratie se parera avec d’autant plus d’arrogance de son privilège du persil, le dernier quelle aura gardé !... Il n’y a que la religion naturelle, que la république qui puissent nous sauver. Mais, avant de pouvoir songer à fonder un état de choses nouveau, un régime meilleur, il faut anéantir les derniers restes de l’ancien régime. Les faibles, les inertes et les quiétistes ne l’entendent pas ainsi, je le sais. Ils nous reprochent, à nous autres révolutionnaires, de tout démolir sans être en mesure de rien mettre à la place ; et ils vantent les institutions du moyen âge dans lesquelles l’humanité s’était fait un nid si tranquille et si sûr. Tandis qu’à présent, disent-ils, tont est nu, décoloré, désolé ; la vie est pleine de doute et d’indifférence.
» Autrefois, j’entrais toujours en fureur quand j’entendais ces panégyristes du moyen âge; mais, au-
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jourd’hui, je me suis accoutumé à leur chanson, et je ne m’irrite plus que lorsque ces aimables chanteurs changent de ton et se plaignent sans cesse de notre rage de démolition. Selon eux, nous n’avons qu’une seule idée dans la tête, c’est de tout démolir. Quelle stupide accusation ! Peut-on, en effet, construire avant d’avoir démoli le vieil édifice, et le démolisseur n’est-il pas aussi méritant que le constructeur, ne l'est-il même pas davantage, puisque son œuvre es! plus importante ? Dans ma ville natale, par exemple, il y avait, sur la place de la Trinité, une vieille église toute lézardée qui menaçait ruine ; on craignait à chaque instant de la voir s’écrouler, et sa chute aurait pu tuer ou estropier beaucoup de monde. On la démolit, et les démolisseurs prévinrent un grand mal, tandis que ceux qui l’avaient construite jadis n’avaient produit qu’un grand bien. Or, ne peut-on pas mieux se passer d’un grand bien que supporter un grand mal? Il est vrai que ces vieux murs étaient un splendide reste d’une époque de foi, et que les pieuses reliques du moyen ûge avaient, la nuit, par le clair de lune, un aspect des plus poétiques... Mais, si, de ces reliques du moyen âge, quelques pierres, venant àse
détacher, tombent sur la tête d’un passant (ainsi qu’il arriva à mon pauvre cousin, qui perdit beaucoup de sang et soutire encore aujourd’hui de sa blessure), ce passant maudit les adorateurs de vieux monuments, tandis qu’il bénit les vaillants travailleurs qui démolissent des ruines aussi dangereuses... Oui, ils l’ont démolie ; ils l’ont rasée au niveau du sol, et, maintenant, sur la place qu’elle couvrait, il pousse de jeunes arbres verts, et, à midi, les petits enfants y jouent en pleine lumière du soleil.
Dans ces sortes de discours, on ne retrouvait plus aucune trace du Boerne insouciant d’autrefois ; sa gaieté franche et naïve faisait place par moments à une parole pleine de fiel et d’amertune ; son ton devenait d’une sécheresse désolante ; et il semblait altéré de sang. En sautant d’un sujet à l’autre, il n’obéissait plus à la folie de son caprice, mais au caprice de sa folie ; ce qu’il fallait attribuer surtout à la masse de journaux de toutes couleurs dont la lecture l’absorbait jour et nuit. Au beau milieu de ses déclamations terroristes, il saisissait tout à coup une de ces feuilles du jour amoncelées en désordre devant lui, et il s’écriait en riant:
— Tenez, vous pouvez le lire, c'est imprimé ici :
« L’Allemagne est grosse de graves événements. » Oui, c’est vrai, d’Allemagne porte dans ses flancs de grandes choses, mais la délivrance sera pénible. 11 nous faudra un accoucheur énergique qui ne craigne pas de se servir des instruments de fer. Qu’en pensez-vous?
— J’en pense que l’Allemagne n’est pas grosse du tout.
— Non, non, vous vous trompez. Ce sera peutêtre un avortement, mais l’Allemagne enfantera. Seulement, il faut nous débarrasser des vieilles bavardes qui se pressent autour d’elle et viennent lui olfrir leurs services de sages-femmes. Telle est. par exemple, cette vieille carcasse de Rotteck. Cette vieille femme n’est pas même un honnête homme. Ce chétif écrivain fait un peu de libéralisme démagogique et exploite l’enthousiasme du jour pour gagner les masses, procurer quelque débit à ses mauvais livres et surtout se donner quelque imporr tance. Moitié renard, moitié chien, il se couvre de la peau du loup pour hurler avec les loups. J’aime encore mille fois mieux cet imbécile de Ilaumer; — je suis justement en train de lire ses Lettres sur