‹ Œuvres complètes de Henri Heine Satires et portraitsChapitre 7 sur 18 · Le nom primitif de Louis Boerne était Loeb Baruch · texte numérisé non relu

Le nom primitif de Louis Boerne était Loeb Baruch

position de peinture d’alors. Je n’examine pas si l’intérêt pour l’art, qui me poussa à ce travail, était si complètement incompatible avec les intérêts révolutionnaires du jour : mais Boerne- voyait là une preuve d’indifférence pour la sainte cause de l’humanité, et il me fut facile de lui gâter ainsi les délices de sa choucroute patriotique, en ne lui parlant à table d’autre chose que de tableaux,' des Moissonneurs de Robert, de la Judith d’Horace Vernet, du Faust de Scheffér. « Qu’avez-vous fait, me demanda-t-il une fois, le premier jour de votre arrivée à Paris? Quelle fut votre première course? » Il s’attendait sans doute à m’entendre nommer la place Louis XV ou le Panthéon, les tombeaux de Rousseau et de Voltaire, et il fit une singulière mine quand je lui avouai loyalement la vérité, c’est-à-dire que, tout de suite après mon arrivée, j’étais allé à la Bibliothèque royale, et que je m’étais fait montrer par le conservateur le manuscrit des Minnesaenger de Roger de Manesse. Et c’était vrai; depuis des années, je désirais voir de mes yeux les chères feuilles qui nous ont conservé les poésies de Walther de la Vogelweide, le plus grand lyrique allemand. Pour Boerne, c’était là

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encore une preuve de mon indifférentisme, et il m’accusait de contradiction avec mes principes politiques. Il va de soi que je ne trouvai jamais qu’il valût la peine de discuter avec lui ces principes; et, lorsqu’un jour il prétendit avoir découvert dans mes écrits une contradiction, je me contentai de lui répondre ironiquement : « Vous vous trompez, mon cher, il ne se trouve jamais rien de semblable dans mes livres, car, chaque fois, avant d’écrire, j’ai l’habitude de relire d’abord, dans mes écrits antérieurs, mes principes politiques, afin de ne pas tomber en contradiction avec moi-même, et pour qu’on ne puisse me reprocher aucune apostasie de mes idées libérales. » Mais ce n’est pas seulement à table, c’est pendant le repos de mes nuits que Boerne m’importunait avec son exaltation-patriotique. Il arriva une fois vers minuit dans ma demeure, me réveilla du plus doux sommeil, s’assit devant mon lit, et, pendant toute une heure, il se répandit en plaintes sur les souffrances du peuple allemand et les abominations des gouvernements allemands; et comment les Russes étaient si dangereux pour l’Allemagne, et comment il avait résolu, pour sauver l’Allemagne, d’écrire contre

l’empereur Nicolas, et contre les princes qui maltraitaient si fort le peuple, et contre la Diète... Et je crois qu’il eût continué de ce train jusqu’au matin si tout à coup, après un long silence, je ne m’étais écrié : « Êtes-vous intendant de paroisse? » Depuis, je ne lui ai plus parlé que deux fois : l’une, au mariage d’un ami commun qui nous avait choisis tous deux pour témoins; l’autre, pendant une promenade aux Tuileries, comme je l’ai déjà raconté. Peu après parurent le troisième et le quatrième volume de ses Lettres parisiennes , et j’évitai toute occasion de le rencontrer, lui laissant même entendre que je le faisais à bon escient; depuis lors, je l’ai revu deux ou trois fois, mais sans échanger un mot avec lui. Ardent comme il l’était, cette manière d’agir le mit au désespoir; il imagina toute espèce de moyens pour renouer avec moi ou tout au moins obtenir un entretien amical. Je n’ai donc jamais eu avec Boerne une dispute verbale, jamais nous ne nous sommes dit une injure; ce n’est que dans ses écrits que j’ai remarqué sa malveillance ombrageuse, -et ce n’est pas l’orgueil blessé, mais des préoccupations plus hautes, et la fidélité que je dois à ma pensée et à mon caractère qui

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m’ont engagé à rompre avec un homme qui voulait compromettre mes aspirations et mes pensées.

Toutefois, cette obstination à me refuser à un rapprochement n’est pas dans ma nature, et j’aurais consenti peut-être à revoir Boerne et à renouer avec lui... d’autant plus que des personnes très-chères me le demandaient instamment, et que nos amis communs étaient souvent dans l’embarras à propos d’in, vitations dont je n’acceptais aucune, avant d’avoir reçu l’assurance que Boerne n’était pas de la partie; et que, d’ailleurs, mes intérêts privés me conseillaient de ne pas exaspérer, en le repoussant si rudement, un homme aussi colérique... Mais un regard sur son entourage, sur ses amis et féaux, sur ce roi des rats à tant de têtes et de queues dont il était l’âme, et le dégoût suflisait pour me tenir à distance. ,

Ainsi passèrent plusieurs années, trois, quatre ans; je le perdis de vue, je pris peu garde même aux articles qu’il écrivit contre moi dans les journaux français, et qui furent exploités si calomnieusement dans la loyale Allemagne, lorsqu’un soir de l’arrière-saison, je reçus la nouvelle que Boerne était mort.

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On me dit qu’il avait dû causer lui-même sa mort par entêtement, en se refusant longtemps à faire appeler son médecin, l’exellent docteur Siebel. Ce médecin, non-seulement célèbre, mais très-consciencieux, et qui l’aurait vraisemblablement sauvé, arriva trop tard, lorsque le malade avait déjà commencé sur lui-même un traitement terroriste, et ruiné complètement son corps.

Boerne avait un peu étudié autrefois la médecine, et il en savait tout juste assez pour tuer. En politique, ses connaissances n’étaient pas beaucoup plus considérables.

Je n’ai pas assisté à ses obsèques, ce que nos correspondants d’ici n’ont pas manqué de faire savoir en Allemagne, et ce qui donna lieu à de malignes interprétations. Mais rien n’est plus absurde que de voir dans cette circonstance, qui pouvait être purement accidentelle, un acte d’inimitié. Ces fous-là ne savent donc pas qu’il n’y a point d’office plus agréable que celui de suivre le convoi funèbre d’un ennemi I

Je n’ai jamais été l’ami de Boerne, et jamais non plus son ennemi. La mauvaise humeur qu’il a pu me donner quelquefois n’a jamais été bien vive, et

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il l’a payée assez cher par le froid silence que j’ai opposé à toutes ses imputations et insinuations malignes. De son vivant, je n’ai pas écrit une ligne contre lui, je n’ai jamais fait mention de lui, je l’ignorais complètement, et c’est là ce qui l’irritait par delà toute mesure.

Si je parle maintenant de lui, ce n’est vraiment ni par enthousiasme ni par mauvaise humeur; tout au moins, j’ai le sentiment de la plus froide impartialité. Je n’écris ici ni une apologie ni une critique, et, comme, en décrivant l’homme, je ne pars que de ma propre intuition, la statue que je lui érige pourrait être ressemblante. Et une belle statue lui appartient, à lui, le grand lutteur, qui a si vaillamment combattu dans l’arène de nos jeux politiques, et qui a conquis, sinon le laurier, au moins la couronne de chêne.

Nous donnons la statue avec ses traits véritables, sans idéalisation, d’autant plus glorieuse pour sa mémoire qu’elle sera plus ressemblante. Ce ne fut ni un génie ni un héros; ce ne fut point un dieu de l’Olympe. Boerne fut un homme, un citoyen de la terre, un bon écrivain et un grand patriote.

En nommant Louis Boerne un bon écrivain, et en

ne lui assignant que cette simple épithète de bon, je ne voudrais ni surfaire ni diminuer sa valeur esthétique. Je l’ai dit déjà, je ne donne ici, ni une critique ni une apologie de ses écrits; c’est une appréciation toute subjective qui trouvera seule ici sa place. Je cherche à résumer aussi brièvement que possible ce jugement tout personnel, et ne dirai que quelques mots sur Boerne au point de vue purement littéraire.

Si je cherche dans la littérature un caractère qui ait de l’aftinité avec le sien, je rencontre tout d’abord Gotthold Ephraïm Lessing, auquel Boerne a été très-souvent comparé. Mais cette affinité ne se rapporte qu’à la valeur intime, à la noblesse de la volonté, à la passion patriotique et à l’enthousiasme pour l’humanité. Chez tous deux, la direction de l’intelligence était la même. Mais ici l’analogie cesse. Lessing était grand par son sens artistique et philosophique, qui manquait absolument au pauvre Boerne. 11 y a dans la littérature étrangère deux hommes qui ont avec lui une ressemblance bien plus grande : ce sont William Hazlitt et Paul-Louis Courier. L’un et l’autre sont peut-être les plus proches parents littéraires de

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Boerne, si ce n’est que Haziitt le dépasse au point .de vue de l’art, et que Courier ne peut nullement atteindre à l’humour de Boerne. Un certain esprit est commun à tous trois, bien que, chez chacun d’eux, il ait une manie différente, — sombre chez Haziitt le Breton, où il éclate comme un rayon de soleil du sein d’épais brouillards anglais, — presque insolemment gai chez le Français Courier, où, comme le vin nouveau de Touraine dans le pressoir, il fermente et bouillonne, et parfois part en sifflant impertinemment; chez Boerne, l’Allemand, il est l’un et l’autre, mélancolique et gai, comme le sérieux vin du Rhin aigrelet, et le clair de lune folâtre de la patrie allemande... Son esprit devient parfois de l’humour.

Ceci ne se remarque pas autant dans les écrits antérieurs de Boerne, que dans ses Lettres parisiennes. Le temps, le lieu et le sujet ont ici nonseulement favorisé l’humour, mais encore l’ont réellement provoqué. — Je veux dire que nous devons l’humour des Lettres parisiennes beaucoup plus aux circonstances du temps qu’au talent de leur auteur.

La révolution de juillet, ce tremblement de terre

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politique, avait bouleversé de telle sorte les situations dans toutes les sphères de la vie, et aggloméré en. un ensemble si bariolé les choses les plus disparates, que le correspondant de la révolution de Paris n’avait qu’à rapporter fidèlement ce qu’il voyait et entendait, pour atteindre de lui-même aux plus hauts effets de l’humour. De même que la passion remplace quelquefois la poésie, et que parfois l’amour, par exemple, ou l’angoisse de la mort, éclatent en paroles inspirées que le vrai poète ne pourrait trouver plus enthousiastes et plus belles, de même les circonstances du temps remplacent parfois l’humour inné, et un écrivain tout à fait prosaïque et plein de bon sens, livre parfois des œuvres vraiment humoristiques, parce que son esprit réfléchit fidèlement les combinaisons bouffonnes et tristes, sordides et saintes, grandioses et mesquines, d’un monde sens dessus dessous. Si, par surcroît, l’esprit d’un tel auteur est dans un état d’agitation, si ce miroir est de travers, ou coloré crûment par la passion, alors on y verra paraître de folles images qui surpasseront peut-être toutes les productions du génie humoristique... Ici est la grille qui sépare l’humour de la maison de fous...

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Il n’est pas rare que dans les Lettres de Boerne se montrent des traces d’une folie réelle, et nous y voyons ricaner des sentiments et des pensées auxquelles il faudrait mettre la camisole de force, et donner la douche...

Au point de vue du style, les Lettres parisiennes sont bien plus remarquables que les écrits antérieurs de Boerne, où les phrases courtes, le petit pas trottinant, produisent une monotonie insupportable, et trahissent une gaucherie presque puérile. Ces courtes phrases disparaissent toujours davantage dans les Lettres parisiennes, où la passion débridée déborde forcément en rhythmes plus amples et plus pleins, et où des périodes colossales et chargées de tempêtes, construites avec une beauté achevée, comme par un art suprême, passent en grondant.

Cependant, les Lettres parisiennes ne peuvent être envisagées, relativement au style de Boerne, que comme un degré de transition, quand on les compare à son dernier écrit, Menzel, le mangeur de Français. Ici, son style atteint à la plus haute perfection, et, comme dans les paroles, règne aussi dans les pensées une harmonie qui dénote un

apaisement douloureux mais sublime. Cet écrit est un lac tranquille où se réfléchit le ciel avec toutes ses étoiles, et l’esprit de Boerne y parait çà et là sur les eaux, lavant tranquillement les injures dont la plèbe avait sali son pur plumage. Aussi a-t-on nommé à bon droit cet écrit le chant du cygne de Boerne. Il est peu connu en Allemagne, et des considérations sur son contenu seraient certainement ici à leur place. Mais, comme ce livre est directement dirigé contre Wolfgang Menzel, et que je devrais, à cette occasion, m’occuper de nouveau de lui, je préfère me taire. Il y a une seule remarque que je ne puis passer sous silence, et cette remarque est heureusement de telle nature, qu’elle est faite pour éloigner les amertumes personnelles, et qu’elle donne à la querelle de Boerne et des soidisant membres de la soi-disant Jeune Allemagne, avec Menzel, une importance générale où il n’est plus question de la valeur ou de la non-valeur des individus. Peut-être même donnerai-je ainsi une justification de la conduite de Menzel, et de son apparente apostasie.

Oui, il ne fut apostat qu’en apparence... car il n’a jamais appartenu de lame et de la pensée au

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parti de la révolution. Wolfgang Menzel était un de ces teutomanes qui, après les ardeurs du soleil de juillet 1830, furent contraints de dépouiller leurs vêtements et leur langage teutons, et de s’habiller d’esprit comme de corps du vêtement moderne taillé à la française. Comme je l’ai dit au commencement de ce livre, beaucoup de ces teutomanes, pour prendre part au mouvement général et aux triomphes de l’esprit du temps, se glissèrent dans nos rangs, dans les rangs de ceux qui combattaient pour les principes de la révolution, et je ne doute pas qu’ils n’eussent combattu vaillamment avec nous dans le danger commun. Je ne craignais de leur pari aucune infidélité pendant le combat, mais seulement après la victoire; leur vieille nature, leur teutomanie refoulée, aurait reparu de nouveau avec leurs sombres incantations du moyen âge ; ils auraient bientôt soulevé contre nous les masses grossières, et ces chants d’évocation, mélange des superstitions les plus reculées et des puissances démoniaques de la terre, auraient été' plus forts que tous les arguments de la raison...

Menzel fut le premier qui, lorsque l’air fraîchit,

détacha du clou les pensées en vieux costume

allemand, et recommença des exercices gymnastiques dans le cercle des anciennes idées. Véritablement, à ce changement de front, mon cœur fut soulagé d’un grand poids, car, sous sa véritable figure, Wolfgang Menzel était beaucoup moins dangereux que dans son déguisement libéral; je me serais volontiers jeté à son cou, et je l’aurais bien embrassé lorsqu’il recommença à tonner contre les Français, et à pester contre les juifs, et qu’il rentra dans la lice pour Dieu et la patrie, pour le christianisme et les chênes allemands, et se mit à faire d’effrayantes rodomontades I Je l’avoue, aussi peu m’efl'rayait-il sous cette forme, autant, quelques années auparavant, il me donnait d’inquiétude, lorsque tout à coup éclata son fanatisme pour la révolution de juillet et les Français; quand il prononça, pour les droits des juifs, ses pathétiques discours d’émancipation, ses généreuses tirades à la la Fayette ; quand il laissa échapper, sur le destin du monde et des hommes, des vues où ricanait une impiété telle, qu’on eût à peine trouvé rien de semblable chez les matérialistes les plus résolus, des vues dignes à peine de ces animaux qui se nourrissent du fruit des chênes allemands; alors, il

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était dangereux; alors, je l’avoue, je tremblais devant Wolfgang Menzel !

Boerne, myope comme il l’était, n’avait jamais pénétré la véritable nature de ce dernier, et, comme on éprouve bien plus de mauvaise humeur contre des rénégats et d’anciens compagnons d’armes retournés que contre de vieux ennemis, ce fut contre Menzel que sa colère éclata dans toute sa fureur. — Pour moi qui publiai, presque en même temps, un écrit contre Menzel, il y avait de tout autres mobiles en jeu. Cet homme ne m’avait jamais offensé, ses accusations les plus virulentes n’avaient jamais touché un point vulnérable de mon âme. Ceux qui ont lu mon écrit auront remarqué, d’ailleurs, que mes paroles devaient moins blesser qu’irriter, et que toute ma visée était d’appeler le chevalier teuton sur un tout autre terrain que le champ de bataille littéraire. Menzel n’a point donné satisfaction à mes provocations loyales. Ce n’est pas ma faute si le public a tiré de là toute sorte de conséquences désagréables... Je lui avais offert, le plus généreusement du monde, l’occasion de se réhabiliter, par un acte viril, dans l’opinion publique... Je risquais mon sang et ma vie... Il ne l’a pas voulu.

Pauvre Menzel ! je n’ai vraiment pas la moindre rancune contre toi ! Tu n’as pas été le plus mauvais. Les autres sont bien plus perfides; ils persistent plus longtemps dans leur déguisement libéral, ou bien ils ne laissent pas tomber entièrement le masque... Je songe ici tout d’abord à quelques poètes de la liberté, des Chambres souabes, dont les trilles libéraux résonnent de plus en plus bas, et qui bientôt, avec leur vieille voix de brasserie, entonneront les airsde l813eU8l4... Que Dieu vous conserve à la patrie I Si c’est pour sauver les lambeaux de votre popularité que vous avez sacrifié Menzel, votre allié le plus intime, ç’a été là une trèsméprisable action.

Et puis il faut reconnaître que Menzel a toujours appuyé ses injures de sa signature; ce n’était pas un écrivailleur anonyme, et il a toujours agi à ses risques et périls. Après chaque insulte dont il nous éclaboussait, il attendait débonnairement la punition méritée. Aussi les coups écrits ne lui ont-ils pas manqué, et son dos littéraire est-il rayé de noir, comme celui d’un zèbre. Pauvre Menzel ! il a payé pour beaucoup d’autres sur lesquels on ne pouvait pas mettre la main, pour les coupe-jarrets anonymes

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et pseudonymes qui décochaient lâchement leurs flèches du fond des repaires les plus obsurs de la presse périodique... Comment veux-tu lespunir?Ils n’ont pas de nom que tu puisses flétrir, et, réussiraistu à arracher à un rédacteur tremblant de journal les quelques lettres vides qui leur servent de nom, tu n’en serais guère plus avancé... Tu découvrirais alors que l’auteur des plus insolents outrages contre toi n’était autre que ce pitoyable mendiant qui, avec son importunité rampante et ses menaces, n’a pas pu t’extorquer un sou... Ou, ce qui est encore plus amer, tu apprendrais que c’est un Lumpacius 1 qui t’a filouté deux cents francs, auquel tu as fait don d’un habit pour couvrir sa nudité, mais sans vouloir lui donner une ligne par écrit, pour qu’il pût se présenter à la ronde en Allemagne comme ton ami et confrère en poésie; que c’est un semblable Lumpacius qui a répandu sa bave sur ta bonne renommée... Hélas! cette canaille est capable de s’attaquer à toi avec son nom en toutes lettres, et c’est alors surtout que tu seras vraiment embarrassé ! Réponds-tu, tu leur donnes pour le reste de

t. De Lump, gredin.

leur vie une importance qu’ils sauront exploiter, et ils trouveront leur gloire à être rossés par le même bâton qui a frappé déjà les hommes les plus illustres... Vraiment, le mieux serait qu’ils ne reçussent pas leurs coups au figuré, avec un bâton spirituel, mais avec un vrai bâton de bois, comme autrefois leur aïeul Thersite...

Oui, ce fut un exemple instructif que tu nous donnas, noble fils de Laërte, royal souffre-douleur, Odysséus, toi, le maître de la parole, qui surpassas tous les mortels dans l’art de bien dire ! Tu sus répondre à chacun, et toujours aussi volontiers que victorieusement; il n’y eut que le gluant Thersite avec qui tu ne voulus pas perdre une parole; le pauvre sire, tu ne le jugeas pas digne d’une répli* que, quand il t’insulta, tu le rossas sans rien dire...

Si mon cousin de Lunebourg lit ceci, il se souviendra peut-être de nos promenades d’autrefois, ou je donnais toujours un gros sou à tous les petits mendiants qui nous rencontraient, en leur faisant cette recommandation sérieuse : « Mon ami, si tu t’occupes plus tard de littérature, et que tu écrives des critiques pour les feuilles littéraires de

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Brockhaus , garde-toi de me tomber sur le corps! » Mon cousin riait alors, et, moi-même, je ne savais pas que « le gros sou que ma mère avait refusé à une mendiante, » pouvait avoir dans la littérature une influence aussi fatale 1 Je viens de mentionner les feuilles littéraires de Brockhaus. Ce sont là les cavernes où languissent et gémissent les plus malheureux de tous les écrivassiers allemands; ceux qui descendent là-bas perdent leur nom et reçoivent un numéro, comme les Polonais condamnés aux travaux forcés en Russie, dans les mines de plomb de Novgorod; comme eux, ils doivent accomplir les travaux les plus horribles, par exemple louer M. de Raumer comme grand historien, ou célébrer Louis Tieck comme savant et homme de caractère, etc... La plupart meurent à la tâche, et sont enfouis comme des numéros morts. Plusieurs, parmi ces malheureux, peut-être le plus grand nombre, sont d’anciens teutomanes, et, quand même ils ne portent plus l’habit de la vieille Allemagne, ils portent cependant. de vieux caleçons allemands; — ils se distinguent de leurs confrères souabes par un certain accent de la marche de Brandebourg, et

une nature beaucoup plus fanfaronne. Le patriotisme du nord de l’Allemagne a toujours été plutôt de l’affectation, si ce n’est même un mensonge étudié, nommément en Prusse, où les champions de la nationalité ont sainement cherché à renier leur origine slave. En ceci, je loue mes Souabes; ils y vont au moins avec plus de bonne foi, et peuvent prétendre à meilleur droit à la pure race germanique. Leur principal organe actuel, la Revue trimestrielle de Cotta, est animée de cet orgueil, et son rédacteur, le diplomate Koelle (un homme d’esprit, mais le plus grand bavard de cette terre, et qui, certainement, n’a jamais su taire un secret d’État) est le courtier de races incarné, et son troisième mot est toujours race germanique, romane ou sémitique... Son plus grand chagrin est que le champion du germanisme, son favori Wolfgang Menzel, porte sur son visage tous les signes carastéristiques de son origine mongole.

Je trouve nécessaire de remarquer ici que je n’attribue en aucune façon à la simplfe teutomanie, et pas même à une rancune personnelle, l’ennuyeux pamphlet délayé que ladite Revue trimestrielle a publié contre moi. J’ai cru longtemps que l’auteur-

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Ul

un certain G. Pf., avait voulu, par cet article, venger son ami Menzel. Mais je dois reconnaître mon erreur. J’ai été mieux informé depuis, de divers côtés. « L’amitié de Menzel et du susdit G. Pf., me disait dernièrement un loyal Souabe, consiste en ceci seulement, que ce dernier, avec sa connaissance du français, vient en aide au Menzel, qui ne comprend pas cette langue. Et, quant à l’attaque contre vous, ce n’est pas chose si grave: ledit G. Pf. était autrefois le plus grand enthousiaste de vos écrits; et, si maintenant il déblatère contre leur immoralité, c’est pour se donner un air de vertu sévère, et se défendre un peu contre le soupçon d’amour socratique qui pèse sur lui. »

J’aurais volontiers tourné en périphrase l’expression d’amour socratique; mais ce sont les propres mots du docteur D.... r, qui m’a fait cette innocente confidence. Le docteur D.... r, qui ne s’offenserait certainement pas si je donnais son nom tout entier, est un homme d’un esprit distingué et d’une véracité qui s’exprime dans toute sa personne. Comme il se trouve en ce moment à Londres, je ne pourrais pas, sans une demande préalable, écrire son nom en toutes lettres ; mais je suis prêt à le

donner, aussi bien que celui d’un des savants parisiens les plus dignes d’estime, le professeur D.... g, en la présence duquel cette communication m’a été répétée. Il est bon que le public apprenne quels motifs se cachent parfois sous le « manteau de mendiant bien connu de la moralité, de la religion et du patriotisme. »

Je ne me suis éloigné qu’en apparence de mon sujet. Beaucoup d’attaques contre Boerne trouvent dans les indications ci-dessus une explication partielle. C’est surtout le cas relativement à son livre, Menzel le Gallophage. Cet écrit est une défense du cosmopolitisme contre le patriotisme national; mais on voit dans cette apologie que le cosmopolitisme de Boerne n’avait son siège que dans sa tête, au lieu que le patriotisme était profondément enraciné dans son cœur, tandis que, chez son adversaire, le patriotisme tintait seulement dans la tête, et dans le cœur bâillait la plus glaciale indifférence... Les artificieuses paroles par lesquelles Menzel vante son germanisme, comme un colporteur juif sa friperie; ses vieilles tirades sur Hermann le Chérusque, le Corse, le sommeil sain des plantes, Martin Luther, Blucher, la bataille de

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Leipzig, par lesquelles il veut chatouiller l’orgueil du peuple allemand, toutes ces façons de parler surannées, Boerne sait si bien les mettre en lumière, que leur nullité ridicule apparaît de la façon la plus comique ; et avec cela éclatent de son propre cœur les accents les plus naturellement touchants du patriotisme, comme des aveux pudiques qu’on ne peut plus retenir à l’heure suprême, et que nous sanglotons plutôt que nous ne les prononçons... La mort est là et fait signe de la tête, comme un témoin irrécusable de la vérité !

Oui, ce ne fut pas seulement un bon écrivain, ce fut aussi un grand patriote.

Quant à la valeur littéraire de Boerne, je dois mentionner encore ici sa traduction des Paroles d’un croyant, qu’il écrivit aussi dans la dernière anné de sa vie, et qui doit être envisagée comme un chefd’œuvre de style. Toutefois, je ne veux pas lui faire un titre de gloire de cette traduction, ni en général de ce qu’il se soit laissé entraîner dans le cercle d’idées de Lamènnais. L’influence que ce prêtre exerça sur lui n’apparut pas seulement dans cette traduction des Paroles d’un croyant, mais encore dans différents articles que Boerne écrivit alors en

français pour le Réformateur et la Balance. Dans ces documents remarquables de sa pensée, se manifeste d’une manière suspecte, relativement à l'autorité protestante de la raison, un découragement qui touche au désespoir; lame malade de Boerne languit après les intuitions du catholicisme...

Ce fut peut-être un bonheur pour Boerne de mourir... Si la mort ne l’avait pas sauvé, nous le verrions peut-être aujourd’hui exposé au reproche de catholicisme romain.

Comment cela ? Boerne aurait fini par devenir catholique? Il se serait réfugié dans le sein de l’Église romaine, et aurait cherché à endormir sa tête souffrante avec les sons de l’orgue et le tintement des cloches? Oui, il était en train de faire ce que tant d’honnêtes gens ont fait, lorsque le chagrin leur montait au cerveau et mettait en fuite la raison, et que la pauvre raison, en déménageant, leur donnait encore ce conseil : « Si vous voulez absolument devenir fous, faites-vous catholiques, on ne vous mettra pas au moins sous clef comme d’autres monomanes. »

« Se faire catholique de dépit, » — voilà un proverbe allemand dont je ne comprends bien

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