I.OUIS COE UNE
qu’aujourd’hui le sens et la maudite profondeur. — Le catholicisme, après tout, n’est en effet que la fleur horriblement attrayante de cette doctrine du désespoir, dont la propagation rapide sur la terre n’apparaît plus comme un miracle quand on songe à l’affreux cauchemar qui pesait sur le monde romain... Lorsque l’individu au désespoir s’ouvrait les veines, et cherchait dans la mort un asile contre la tyrannie des Césars, la foule se précipitait dans l’ascétisme, dans la doctrine de la mortification, dans le martyre, dans le grand suicide de la religion nazaréenne, pour rejeter loin dlelle d’un coup les tourments de la vie d’alors, et braver les valets de torture du matérialisme régnant...
Le ciel fut inventé pour des hommes auxquels la terre n’offrait plus rien... Salut à cette invention ! salut à une religion qui a répandu dans la coupe amère de l’humanité souffrante quelques gouttes adoucissantes et soporifiques, opium spirituel, quelques gouttes d’amour, d’espérance et de foi !
Louis Boerne, comme je l’ai dit au début, était chrétien de nature, et cette direction spiritualiste devait aboutir au catholicisme, lorsque les républicains au désespoir, après les défaites les plus dou-
HO SATIRES ET PORTRAITS
loureuses, s’allièrent avec le parti catholique. — Jusqu’à quel point cette alliance est-elle sérieuse? Je ne puis le dire. Beaucoup de républicains peuvent réellement être devenus catholiques de dépit. La plupart pourtant désertent dans leur cœur leurs nouveaux alliés, et des deux côtés l’on joue la comédie. Il s’agit seulement de combattre l’ennemi commun, et, par le fait, l’alliance des deux fanatismes, religieux et politique, est menaçante au plus haut degré. Mais il arrive parfois que les hommes se perdent dans leur rôle et que l’artifice devient grossièrement sérieux, et c’est ainsi que plus d’un républicain a fait les yeux doux si longtemps aux symboles catholiques, qu’il a fini par y croire réellement; et plus d’un prêtre avisé peut avoir si longtemps chanté lu Marseillaise, qu’elle est devenue son air favori, et qu’il ne peut plus dire la messe sans retomber dans la mélodie de ce chant belliqueux.
Nous autres Allemands, qui malheureusement ne comprenons pas la plaisanterie, nous avons pris pour sérieux et au comptant l’accolade du républicanisme et du catholicisme, erreur qui pourra un jour nous coûter cher. Pauvres républicains alle-
[.OUÏS BOERNE
mands qui voulez exorciser Satan par Belzébuth, si cet exorcisme vous réussissait, vous passeriez, de la pluie de feu, sous la gouttière de llammes! Je ne puis concevoir comment beaucoup de patriotes allemands , pour combattre des gouvernements protestants, font cause commune avec le parti catholique. On m’attribuera difficilement à moi, à qui les Prussiens ont causé tant de déboires, d’aveugles sympathies borussiennes : aussi avouerai je franchement que, dans le combat de la Prusse contre le parti catholique, c’est à la première seule que je souhaite la victoire... Car, ici, une défaite aurait nécessairement pour résultat que quelquesunes des provinces allemandes, les pays du Rhin, seraient perdues pour l'Allemagne. — Mais qu’importe aux âmes pieuses de Munich que, sur le Rhin, on parle allemand ou français; il leur suffit qu’on y chante la messe en latin. Les prêtres n’ont point de patrie, ils n’ont qu’un père, un pape, à Rome.
On sait assez que la perte des pays rhénans, leur abandon à la France, est chose réglée entre les héros du parti catholique et leurs alliés français. Parmi ces alliés, se trouve aussi depuis quelque temps un ancien jacobin, qui porte maintenant une
couronne, et qui traite avec certains jésuites couronnés d’Allemagne... Pieux trafic! hypocrite trahison de la patrie !
Il va sans dire que notre pauvre Boerne, qui nonseulement s’était laissé leurrer par les écrits, mais encore par la personnalité de Lamennais, et qui prit part, sans s’en douter, aux intrigues des entremetteurs romains, il va sans dire que notre pauvre Boerne ne se douta jamais des dangers dont l’alliance du parti catholique et du parti républicain menaçait l’Allemagne. Il n’en avait pas le moindre pressentiment, lui qui eut toujours à cœur, aussi bien que l’écrivain de ces pages, l’intégrité de la patrie allemande. Je dois lui rendre sous ce rapport le plus éclatant témoignage. « Je ne voudrais pas céder à la France même un seul pot de chambre allemand, » s’écria-t-il un jour dans le feu de la conversation, lorsque quelqu’un remarquait que la France, le représentant naturel de la Révolution, devait être fortifiée par l’annexion des provinces du Rhin, afin de pouvoir résister plus sûrement à l’Europe aristocratique et absolutiste.
« Je ne cède pas un pot de chambre!... s’écria Boerne avec colère, en allant et venant dans le salon.
— II va sans dire, remarqua un troisième, que nous ne cédons pas aux Français un pouce de terre allemande; mais nous devrions leur céder quelques-uns de nos compati’iotes allemands, dont nous pouvons en tout cas nous passer. Que diriezvous si nous abandonnions aux Français, par exemple, le Raumer et le Rotteck?
— Non, non, répondit Roerne, passant de la colère au rire, je ne cède pas même le Raumer ou le Rotteck, la collection ne serait plus complète; je veux garder toute l’Allemagne telle qu’elle est, avec ses fleurs et ses chardons, ses géants et ses nains... Non, je ne cède pas non plus les deux pots de chambre ! »
Oui, ce Boerne était un grand patriote, peut-être le plus grand qui ait sucé, aux mamelles de marâtre de la Germanie, la vie la plus ardente et la mort la plus amère 1 Dans l’âme de cet homme jubilait et saignait un patriotisme touchant qui, pudique de sa nature comme tout amour, se cachait volontiers sous des sarcasmes grondeurs et une humeur chagrine, mais éclatait d’autant plus puissamment dans les heures d’abandon. Quand l’Allemagne commettait toute sorte de perversités qui pouvaient avoir
des suites funestes, quand elle n’avait pas le courage de prendre une médecine salutaire, de se laisser opérer la cataracte, ou de se soumettre à quelque traitement moins grave, alors Louis Boerne tempêtait et grondait, et trépignait et faisait rage; — mais, quand le malheur prévu arrivait réellement, quand on foulait aux pieds l’Allemagne, ou qu’on la fouaillait jusqu’au sang, alors Boerne ne boudait plus, et il commençait à pleurer, le pauvre fou, et prétendait en sanglotant que l’Allemagne était le meilleur pays du monde, et le plus beau, et que les Allemands étaient le plus beau et le plus noble peuple, et que nulle part on n’était plus sage qu’en Allemagne, et que même les fous y étaient sensés, et que la lourdeur était du sentiment, et il languissait véritablement après les bourrades de la patrie... et il lui prenait parfois des envies d’une sottise allemande bien juteuse, comme à une femme grosse pour une poire. L’éloignement de la patrie était aussi pour lui un vrai martyre, et c’est ce tourment qui lui a dicté plus d’une mauvaise parole dans ses écrits. Celui qui ne connait pas l’exil, ne peut comprendre à quel point il revêt nos chagrins de couleurs dures et crues, et comme il répand la
LOliJS BOERI'JE
nuit et le poison dans nos pensées. Dante a écrit son Enfer dans l’exil. Celui-là seul qui a vécu dans l'exil connaît l’amour de la patrie, l’amour de la patrie avec ses douces terreurs et ses sollicitudes inquiètes! Heureusement pour nos patriotes forçés de vivre en France, ce pays offre les plus grandes analogies avec l’Allemagne; presque le même climat, la même végétation, la même manière de vivre. « Combien l’exil doit-il être terrible, là où manque cette ressemblance 1... me disait un jour Boerne en nous promenant au Jardin des Plantes ; comme il doit être terrible de ne voir autour de soi que des palmiers et des plantes tropicales, et des animaux étrangers comme des kangourous et des zèbres!... Par bonheur, les fleurs en France sont tout à fait comme chez nous, les violettes et les roses ont tout à fait l’air allemand, les bœufs et les vaches aussi, et les ânes sont patients et non rayés, absolument comme chez nous, et les oiseaux ont des plumes et chantent en France comme en Allemagne, et, quand je vois ici, à Paris, les chiens vaguer çà et là, je puis tout à fait me transporter au delà du Rhin, et mon cœur me crie : «Ce » sont bien nos chiens allemands 1 »
Une certaine imbécillité a longtemps méconnu, dans les écrits de Boerne, cet amour de la patrie. Cette imbécillité lui faisait lever les épaules de pitié, et il pouvait crier avec égalité d’âme un Sancta simplicitasl aux vieilles femmes essoufflées qui apportaient du bois pour son bûcher. Mais, quand la méchanceté jésuitique cherchait à faire suspecter son patriotisme, il tombait dans une colère terrible. Alors, son emportement n’avait plus de bornes, et, comme un titan blessé, il jetait des blocs meurtriers sur les vipères sifflantes qui rampaient à ses pieds. Ici, il est dans son plein droit, et c’est alors que sa colère virile éclate le plus noblement. Combien est remarquable le passage suivant des Lettres Parisiennes qui est dirigé contre Jarke, le plus remarquable des adversaires de Boerne, par l’esprit et la distinction :
« Ce Jarke est un homme remarquable. On l’a appelé de Berlin à Vienne, où il est à la demi-solde de Gentz. Mais il n’en méritait pas la centième partie, ou bien il en méritait cent fois plus; — il s’agit seulement de savoir ce que l’on voulait payer à Gentz, le bon ou le mauvais en lui. J’aime extraordinairement ce Jarke, devenu catholique et
LOUIS BOKRNE
fou, car il me sert, comme sans doute à bien d’autres, de jouet utile et d’agréable passe-temps. Il publie, depuis un an, une feuille hebdomadaire politique. C’est une amusante caméra obscura : on y voit passer à la file avec leurs ombres toutes les sympathies et les antipathies, les aspirations et les exécrations, les espérances et les craintes, les joies et les souffrances, les anxiétés et les folles hardiesses, et toutes les visées et les petites machinations des monarchistes et des aristocrates. Cet excellent Jarke! Il trahit tout, il avertit chacun. Il écrit sur la paroi de ma petite chambre les secrets les plus mystérieux du grand monde. J’apprends de lui et je vous raconte maintenant tout ce qu’ils se proposent de faire contre nous. Ils ne veulent pas seulement détruire les fruits et les fleurs, et les feuilles et les rameaux, et les troncs de la Révolution, mais encore ses racines, ses racines les plus profondes, les plus lointaines, les plus solides, dût la moitié de la terre y rester suspendue. Le jardinier de cour Jarke s’en va à la ronde, avec le couteau et la pelle et la hache, d’un champ, d’un pays à l’autre, d’un peuple à un autre peuple.
Après avoir extirpé et brûlé toutes les racines de la
Révolution, après avoir détruit le présent, 1 il retourne au passé. Après avoir coupé la tête de la Révolution, et quand la malheureuse délinquante a cessé de souffrir, il interdit le mariage à sa grand’mère depuis longtemps morte et enterrée ; il fait du passé le fils du présent. N’est-ce pas fou? Cet été, il tonnait contre la fête de Hambach. L’innocente fête 1 Le pauvre agneau ! La Diète germanique, la louve qui buvait au fleuve, reproche au mouton de peuple allemand, qui se désaltérait bien au-dessous, de troubler son eau, et lui annonce qu’elle doit le dévorer, et il faut qu’elle le dévore. M. Jarke est la langue du loup. Puis il extirpe la Révolution dans le pays de Baden, la Bavière du Rhin, la Hesse, la Saxe; puis le bill de réforme anglais, puis la révolution de Pologne, de Belgique, de France en Juillet. Enfin il prend la défense des droits divins de dom Miguel. C’est ainsi qu’il va toujours plus en arrière. Il y a un mois, il exécutait la Fayette, non pas le la Fayette de la Révolution de Juillet, mais le la Fayette d’il y a cinquante ans, qui a combattu pour la révolution d’Amérique et la première révolution française. Jarke rampant sur les bottes de la Fayette I II me semblait voir un
LOUIS BOERNE
chien gratter au pied de la grande pyramide pour la renverser! Toujours en arrière ! Il y a quinze jours, il mettait la pelle à la révolution d’Angleterre d’il y a un siècle et demi, celle de 1688. Bientôt viendra le tour de Brutus l'ancien qui a expulsé les Tarquins ; et c’est ainsi que M. Jarke finira par arriver au bon Dieu lui-même, qui a commis l’imprudence de créer Adam et Ève avant d'avoir encore pourvu à un roi, ce qui fait que l’humanité s’est mis dans la tête qu’elle pouvait aussi subsister sans princes. Mais M. Jarke ne devrait pas oublier que, du moment qu’il en aura fini avec Dieu, on n’aura plus besoin de lui à Vienne. Et alors adieu le conseiller aulique, adieu les appointements ! Il aura bien le bon sens de laisser subsister cette unique racine de la fête de Hambach.
» C’est ce même Jarke dont je vous ai promis, dans une précédente lettre, de vous communiquer ce qu’il a dit sur mon compte. Non pas sur moi seul, cela concernait d’autres encore ; mais c’est à moi certainement qu’il pensait surtout. L’été dernier, il écrivait dans sa feuille hebdomadaire, sous ce titre : l' Allemagne et la Révolution, le passage qui suit. Il est difficile de dire ce qu’il y faut le
plus admirer, de la méchanceté ou de la sottise. « Voici le passage en question :
«... Il est, d’ailleurs, parfaitement juste que ces » principes, tels que nous les avons retracés ci- » dessus, ne créeront jamais rien de réel, que » l’Allemagne ne sera jamais transformée en une » république sur le patron des démagogues actuels, » que cette liberté et cette égalité ne pourront pas » même être introduites par la puissance de la » terreur; oui, il est permis de se demander si les » meneurs les plus effrontés du mauvais parti font » autre chose que de jouer un jeu horrible avec » les biens les plus précieux de l’Allemagne, s’ils ne » savent pas parfaitement eux-mêmes que cette » voie conduit à un désastre sans espérance, et » s’ils ne poursuivent, avec un habile calcul, cette » œuvre de séduction, que pour se venger, dans un » grand acte tragique, de l’oppression et de l’op- » probre que le peuple, auquel ils appartiennent » par leur naissance, a souffert pendant des siècles » de la part des nôtres. »
» O M. Jarke, c’est trop fort! Et, quand vous écriviez ceci, vous n’étiez pas encore conseiller autrichien, mais rien de plus que l’inverse prussien; —
LOUIS BOERNE
et quelle ne doit pas être votre frénéssie, maintenant que vous êtes assis dans la chancellerie d’État de Vienne! Que vous nous reprochiez la scélératesse de vouloir faire le malheur du peuple allemand, nous pardonnons cela au criminaliste et à sa belle théorie de l’imputation. Que vous nous jugiez assez habiles pour perdre nos ennemis sous les semblants de l’amour, nous devons en remercier le jésuite qui a cru nous faire ainsi un compliment. Mais que vous nous croyiez capables de lâcher le pigeon que nous avons dans la main pour l’alouette qui est sur le toit, il faut que vous nous en rendiez raison, monsieur Jarke. Quoi ! si nous haïssions le peuple allemand, nous combattrions de toutes nos forces pour aider à l’affranchir de la dégradation honteuse dans laquelle il est plongé, de la tyrannie de plomb qui pèse sur lui, de l’arrogance de ses aristocrates, de l’orgueil de ses princes, des railleries de tous les fous de cour, des calomnies de tous les écrivains salariés, pour l’abandonner aux dangers passagers et glorieux de la liberté? Si nous haïssions les Allemands, alors nous écririons comme vous monsieur Jarke. Mais nous ne nous ferions pas payer pour cela. Car la vengeance coupable elle-même
a quelque chose encore qui peut être profané. » Qu’on eût pu mettre en suspicion son patriotisme, voilà ce qui excita chez Boerne, dans le passage ci-dessus, une mauvaise humeur que n’aurait jamais provoquée en lui le simple reproche de son origine juive. Cela l’amusait même de voir ses ennemis, à cause de sa vie sans tache, ne rien trouver de plus grave à lui reprocher que d’être le rejeton d’une race qui a rempli autrefois le monde de sa gloire, et, malgré son abaissement, n’a pas perdu complètement encore sa sainte consécration antique. Souvent même, il se vantait de cette origine, à sa manière humoristique il est vrai, et il dit un jour à un Français, en parodiant Mirabeau : « Jésus-Christ — qui, par parenthèse, était mon cousin — a prêché l égalité, etc. » Par le fait, les juifs sont de cette pâte dont on pétrit les dieux: si on les foule aux pieds aujourd’hui, on tombe demain à leurs genoux; tandis que les uns se vautrent dans la fange du trafic le plus sordide, les autres s’élèvent aux plus hauts sommets de l’humanité, et le Golgotha n’est pas la seule montagne où un dieu juif a saigné pour le salut du monde. Les juifs sont le peuple de l’esprit, et, chaque fois qu’ils
LOUIS BOERNE
reviennent à leur principe, ils sont grands et magnifiques, et ils confondent et surpassent leurs grossiers détracteurs. Rosenkranz les compare avec profondeur au géant Antée, qui reprenait de nouvelles forces chaque fois qu’il touchait la terre, tandis qu’eux, les juifs, redeviennent plus forts chaque fois qu’ils se remettent en contact avec le ciel. Remarquable et extrême contraste ! Tandis que l’on trouve parmi ces hommes toutes les caricatures et variétés possibles de la vulgarité, on y rencontre aussi les types idéaux de l’humanité la plus pure, et, comme autrefois ils ont guidé le monde dans de nouvelles voies de progrès, le monde a peut-être encore à attendre d’eux de plus vastes initiations.
« La nature, me disait un jour Hegel, est trèsétonnante; les mêmes organes qu’elle emploie pour les fins les plus sublimes, elle les utilise aussi pour les fonctions les plus basses; par exemple, ce membre auquel est confiée la mission la plus haute, la propagation de l’humanité, sert aussi... »
Ceux qui se plaignent de l’obscurité de Hégel le comprendront ici, et bien qu’il n’ait pas prononcé ces paroles à propos d’Israël, on peut cependant les lui appliquer.
Quoi qu’il en soit, il est bien possible que la mission de cette race ne soit pas encore complètement remplie, et c’est surtout, peut-être, le cas pour l’Allemagne. L’Allemagne aussi attend un rédempteur, un Messie terrestre, — les juifs nous ont déjà donné un Messie céleste; — elle attend un roi de la terre, un sauveur armé du sceptre et du glaive, et ce libérateur allemand est peut-être le même qu’attend Israël...
O Messie bien-aimé, ardemment attendu ! Où estil? où s’attarde-t-il? N’est-il pas né encore? ou bien, depuis un millier d’années, se tient-il caché quelque part, attendant la grande heure précise de de la rédemption ? Est-ce le vieux Barberousse qui sommeille dans le Kiffhâuser sur son siège de pierre, et qui dort depuis si longtemps déjà que sa barbe blanche a poussé tout autour de la table de pierre?... Parfois seulement, ivre de sommeil, il secoue la tête et cligne ses yeux à demi fermés, ou bien, tout rêvant, il saisit son épée. ..et puis retombe dans son lourd sommeil de mille ans!
Non, ce n’est pas l’empereur Barberousse qui affranchira l’Allemagne, comme le croit le peuple, le peuple allemand, le peuple somnolent et son-
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geur, qui ne peut se figurer son Messie que sous la figure d’un vieux dormeur !
Les juifs se font une bien meilleure représentation de leur Messie, et, il y a bien des années, quand j’étais en Pologne et que je conversais à Cracovie avec le grand rabbin Manassé ben Nephtali, je l’écoutais toujours avec un cœur joyeusement ouvert quand il parlait du Messie... Je ne sais plus dans quel livre du Talmud on peut lire les détails que le grand rabbin me communiquait très-fidèlement, et ce n’est que dans ses traits essentiels que sa description du Messie flotte encore dans ma mémoire.
« Le Messie, me disait-il, est né le jour où Jérusalem a été détruite par le scélérat Titus Yespasien, et, depuis lors, il demeure dans le plus beau palais du ciel, entouré d’éclat et de joie, portant aussi une couronne sur la tête, tout a fait comme un roi... Mais ses mains sont liées avec des chaînes d’or !
— Quoi ! m’écriais-je étonné, que signifient ces chaînes d’or?
— Elles sont nécessaires, répondait le grand rabbin avec un fin regard et un profond soupir; sans ces liens, le Messie, quand il perd parfois
patience, se hâterait tout à coup de descendre, et trop tôt, et à l’heure inexacte, pour entreprendre l’œuvre de rédemption. Car ce n’est pas un pacifique bonnet de nuit : c’est un homme beau, trèsélancé, et pourtant excessivement fort, — florissant comme la jeunesse. La vie qu'il mène est d’ailleurs très-uniforme. Il passe la plus grande partie de la matinée dans les prières d’habitude, ou bien il rit et plaisante avec ses serviteurs, qui sont des anges déguisés, et chantent joliment, et jouent de la flûte. Puis il fait peigner ses longs cheveux, et on l’oint de nard et on le revêt de son vêtement de pourpre. Pendant toute l’après-midi, il étudie la cabale. Vers le soir, il fait venir son vieux chancelier, qui est un ange déguisé, aussi bien que les quatre gros conseillers d’État qui l’accompagnent sont des anges déguisés. Il faut que le chancelier lise à son maître dans un grand livre ce qui s’est passé chaque jour... Alors arrivent toute espèce d’histoires auxquelles le Messie sourit avec plaisir, ou bien secoue la tête d’un air mécontent... Mais, quand il entend comme on maltraite, là-bas son peuple, il tombe alors dans la plus terrible colère, et gémit à faire trembler les cieux... Les quatre gros conseillers
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d’État doivent alors retenir le Messie irrité, de peur qu’il ne descende en hâte sur la terre, et ils ne seraient véritablement pas maîtres de lui, si ses mains n’étaient pas liées avec des chaînes d’or... On l’apaise aussi avec de douces paroles, en lui disant que le temps n’est pas encore venu, l’heure précise du salut ; et il tombe à la fin sur sa couche, et cache sa face, et pleure... »
Voilà ce que me rapportait à peu près Manassé ben Nephtali à Cracovie, et il en appelait au Talmud comme garant de sa bonne foi. J’ai dû penser souvent à ses récits, dans les derniers temps sutout, après la révolution de juillet. Oui, dans les mauvais jours, j’ai cru parfois entendre comme un cliquetis de chaînes d’or, et puis des sanglots désespérés...
Oh ! ne perds pas courage, beau Messie, qui ne veux pas seulement délivrer Israël comme se le figu rent les juifs, mais toute l'humanité souffrante! Oh I ne vous rompez pas, chaînes d’or ! Retenez-le lié quelque temps encore, de peur qu’il n’arrive trop vite, le roi rédempteur du monde !
«... Les circonstances politiques de ce temps (1799) ont une affligeante ressemblance avec l’état plus récent de l’Allemagne, avec cette seule différence qu’alors le sentiment de liberté échauffait surtout les savants, les poètes et généralement les gens de lettres, tandis qu’il se manifeste aujourd’hui beaucoup moins parmi eux, mais bien plus dans la grande masse active, parmi les ouvriers et les gens de métiers. A l’époque de la première révolution, le sommeil le plus lourd, le plus allemand, pesait sur le peuple : dans toute la Germanie régnait une espèce de tranquillité brutale, mais le mouvement le plus puissant ébranlait notre littérature. L’auteur le plus solitaire, qui vivait dans le coin le plus reculé de l’Allemagne, prenait part à ce mouvement. Sans une connaissance exacte des événements politiques, par suite d’une sorte d’affinité secrète, il en sentait l’importance sociale et l’exprimait dans ses écrits. Ce phénomène me fait penser aux
grands coquillages marins que nous plaçons quelquefois comme ornements sur nos cheminées, et qui, tout éloignés qu’ils peuvent être de la mer, commencent à murmurer spontanément quand arrive l’heure du fleuve, et que les flots se brisent contre le rivage. Quand la Révolutiqn se gonflait ici, à Paris, ce grand océan d’hommes, quand elle y rugissait et frappait, les cœurs allemands réson naient de l’autre côté du Rhin... Mais ils étaient bien isolés, entourés de porcelaines insensibles, de tasses à thé, de cafetières et de pagodes chinoises qui balançaient mécaniquement la tête comme si elles eussent su ce don^il était question. Hélas! cette sympathie révolutionnaire tourna fort mal pour nos pauvres prédécesseurs en Allemagne.
Les gentillâtres et les cafards leur jouèrent les tours les plus rudes et les plus communs. Quelquesuns d’entre eux se sauvèrent à Paris, où ils tombèrent et moururent dans la misère. J’ai vu dernièrement un vieux compatriote aveugle, qui est resté à Paris depuis cette époque. Je l’ai vu au Palais- Royal, où il était venu se réchauffer un peu au soleil; c’était une chose douloureuse de le voir pâle et maigre, tâtonnant son chemin le long des maisons;