‹ Œuvres complètes de J. H. Raepsaet (volume 3)Chapitre 2 sur 43 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Les historiens grecs et romains, pour découyrir l'origine des nations dont ils écrivaient l'histoire, l'ont cherchée dans une analogie de langue , de mœurs et d'habitudes avec celles d'un autre peuple connu.

C'est ce principe, que Caesar et Tacite ont suiyi. M'étant proposé de donner , en abrégé , l'histoire politique et ciyile des Belges , et de remonter , par conséquent , jusqu'au berceau de

leurs institutions, j'ai cru ne pouvoir mieux faire que de suivre l'exemple de ces grands maîtres (0.

Les Belges ont fait partie des nations qui demeuraient dans la petite Tartarie ou Palus méotides et sur les cotes de la Mer-Noire , à une époque qui est ignorée , bien que Pomponius Mêla la rapporte à trois siècles ayant l'ère chrétienne.

Les Tartares orientaux , connus sous les noms de Scythes et Cimmériens , ayant enfin été battus et chassés par les Perses , vinrent s'établir dans la petite Tartarie, et, à force de persécutions en obligèrent les anciens habitans de s'expatrier pour chercher , dans des régions lointaines , des pays qui pussent leur fournir la subsistance et un abri contre leurs oppresseurs W.

Cette émigration ne s'est faite que progressivement , par intervalles , et non pas toute à la fois; Tum uno neque perpétua impetu , comme nous l'apprend Plutarque.

Ces Tartares émigrans consistaient en plusieurs hordes différentes et indépendantes l'une de l'autre; tels étaient les Huns, Alains, Vcmdales. Turcs ^ Mogols, Hongrois, etc. ; ces hordes elles-mêmes étaient subdivisées entr'elles ; car , entr'autres , les Neuri et Vintdi étaient compris sous celle des Alains, comme sous le nom de Belges sont compris les Flamands , les Brabançons, etc.; le nom général, suivant Tacite, est le nomen nationis, l'autre le nomen genêts.

(1) Mémoire sur l'Origine des Belges,

(S) Lorsqae je bazardai de publier ce système sur rorigine des Belges , en 1811, plusieurs savans raccueillirent pour une bypothèse très-vraisemblable ; mais , Maltebrun en a , depuis , démontré la vérité dans le 7ma Yol, de son Pféda de la Géographie UniveraeUe ^ page : 79 ^ 80, 81 , 201 , 202 et suiv.

DE L'ANCIENNE BELGIQUE. Il

Il se trouvait , à l'embouchure du Niester dans la Mer-Noire un pays appelé BelgchRoodW, lequel , suivant Pomponius Mêla, ëcriyain du premier siècle , comprenait les terres septentrionales de l'Europe , depuis les Sarmates jusqu'à la mer qui bai^e les côtes de la Norwège ; les habitans appartenaient à la nation des Scytes , mais leur nomen gentis était Belcœ. Serait--ce là le berceau des Belges? c'est ce que je n'ose affirmer (2).

Toute ibis , ces émigrations progressives se sont dirigées , les unes au nord vers le Wolga^ les autres au couchant vers le Rhin et le Danube , et d'autres vers les montagnes de llnde et les sources du Gange ; ces dernières semblent avoir peuplé la GcUathie ; car les GcUlates , selon le témoignage de St.-Jérôme, parlaient la même langue, que-, de son temps, on parlait à Trêves. Ce point d'histoire est confirmé par Etienne de Byzance , auteur du Y^ siècle qui dit : « Tôles-' « tubitSj urbs gallorum occidentaUum , qui ex cdtogaUdâ in « Bithtfmam sedes transtulerunt^) . »

(1) Rod^ en flamand roede, signifie un dûirict ou resêori'^ nous avons en Flandre la roede de Menin ; la roede d'Harlebeke; la rœde de Deynze ; la rœde de Thielt.

Les districts qui composent encore en Suisse le canton d'Appenzel, s'appellent Bkoden; ce nom est commun en Allemagne.

(2) V. le mémoire de M. du Rondeau , couronne par Tacadëmie de Bruxelles en 1773.

(S) D. BovQUBT, Tom. 1, p. 118. Il y a eu des relations entre les Celtes et les peuples de l'ancienne Asie, leur culte était le même; Hbeodoti, lib. \, C. SB parle de voyages avec des chariots, qui avaient eu lieu députe la Scyihie juequ'aus Indes. V. Ritriib , de Vécùnomie puhH^ que et rurale des Celtes, des Germains et des autres peuples du nord ei du centre de PEurope,

M. de Graye reconnaît, dans sa Républiqtie des Champs Elygées y les diverses directions que ces colonies de petits Tartares ëmigrans ont prises; mais il se trompe sur leur point de départ; car au lieu de le fixer dans la petite Tartane, il le fixe dans la Belgique; si, en prenant un système inverse , il eût reconnu que toutes ces colonies sont parties des bords du Pont-Euxin , et que quelques unes sont venues par le Nieper et par la Dwina, longeant ensuite les côtes de la Baltique , se fixer dans la Belgique , comme je crois l'avoir démontré dans mon Mémoire sur l'Origine des Belges, il eût pu alors expliquer sans peine cette uniformité de culte religieux , de langue et de mœurs qu'il a très-bien remarquée entre ces colonies tartares éparses dans les trois parties du globe , et ne se fut pas trouvé contraint de recourir à ces étymologies forcées qui déparent son ouvrage , d'ailleurs profondement médité et éminemment érudit. — Je rentre dans mon sujet.

Celles des émigrations qui nous concernent , se sont dirigées par le Nieper et la Dwina vers la Baltique ; une partie s'en est répandue au nord dans la Livonie et l'Estonie jusqu'au golfe de' Finlande (i) ; une autre s'est jetée dans la Suède et la Laponie ;

Diodore de Sicile, lib. 2 C, 48 , dit, que les Hyperboréens parlaient une langue, qui se rapprochait de celle usitée à Athènei et Dehs.

Ces Hyperhoréefu étaient reconnus par les Grecê pour leur avoir donné k culte d'Apollon de Delphes; Magna Diana à Ephèse aci. apost. CafiUg. Vid, mon Mémoire eur la nùuv. année. Nojei ausurplus, Ritniee, Pausanias, £liu9 raruêj D. BorQciT, Tom. 1, p. 97, in noUs, p. 147, 105, et 46«.

(1) La notice sur la Boussole des Finnois est un monument qui prouve Forigine méridionale des habitans de la Finlande. Voye» Tom. 17 des Nouvelles Annales des Voyages , par Eyries et Malte-Brun , or le Palus Méotide est au midi de la Finlande.

DE L*ilNCl£NNE BELGIQUE. 13

et la troisième, longeant les côtes de la Baltique sans s'en écarter , est paryenue jusqu'à TOder ; de là elle s'est répandue , toujours progressiyement et sous le nom gfénéral de Suèves ^ et plus tard de Germains y d'un côté jusqu'au Danube, et de l'autre dans le Danemarck ; tandis que d'autres ont occupé les côtes de la Baltique depuis l'Oder jusqu'au Rhin(i).

Les Gaules et toute la gauche du Rhin étaient habitées par les Gaulois, sans compter les parties-de la Germanie, qu'ayant Tacite, ils ayaient conquises jusqu'aux frontières de la Bohême; mais n'ayant pu s'y maintenir, ils ne s'étendaient plus du temps de Caesar, que jusqu'au Rhin. L'époque de la première arriyée des Germains sur le Rhin est cachée dans la nuit des siècles ; peut-être pourrait on la fixer ayec Pomponius Mêla à 300 ans ayant J.-C.

Quoiqu'il en soit, lorsque Caesar entra dans nos proyinces, un demi siècle ayant l'ère commune , il les trouya habitées par les Nerviem, les Ménapiens, les Marins ^ les Eburons, les Attuatiqties , et les Ambivarites ^ qui tous se yantaient d'être d'origine germanique; il fallait donc qu'ils descendissent de ces petits Tartares qui ayaient poussé les premiers jusqu'au Rhin; et ceci coïncide ayec ce que Caesar, Tacite et Strabon racontent des Belges de leur temps : qu'ils étaient semblables encore , en tout , à ces Germains qui étaient yenus s'établir sur la riye droite du Rhin, lequel seryait de limite à ces deux peuples.

Mais ces Belges d'origine germanique n'ayaient pu yenir se fixer dans la Belgique , sans ayoir fait reculer les Gaulois qui s'y trouyaient établis jusqu'aux bords du Rhin.

(1) Voyez mon 3Iémoire sur Vorigine des Belges, Tome Hf. 2

14 PRÉCIS TOPOGRAPHIQUC

Aussi longtemps que ces émigrations progressives ont duré, les premières hordes furent poussées et chassées par la masse de celles qui suivaient, semblables aux flots de la mer dont les plus avancés sont chassés par ceux qui succèdent , et qui soudain sont poussés en avant à leur tour.

C'est ainsi que les Ménapiens qui , anciennement, touchaient au Rhin , ont été chassés par la nation des Tungres en deçà de l'Escaut^ dans la Flandre moderne; ainsi ont été chassés les Ustpetes, les Tenchtres^ les Ubtens^ les Sicambreg etc. , parce que les derniers émigrans, voulant se fixer dans des pays déjà défrichés par les premiers , chassaient ceux-ci plus avant et les obligeaient d'en chasser à leur tour d'autres qu'ils trouvaient sur leur route.

C'est une opinion généralement adoptée par les historiens des Gaules, que les Cattes de Catzenellcbogen ont ainsi fait reculer les Canine fates dans le bas de l'ile des Bataves et, par conséquent, que les Hollandais ne sont pas des Bataves mais des Canine fates. J'ai suivi longtemps cette opinion sur la foi de tant d'écrivains; mais après l'avoir mûrement examinée , elle me parait présentement erronée et je pense qu'elle résulte d'une fausse interprétation des anciens auteurs.

Je m'en expliquerai dans la suite.

Cinquante-six ans avant Fère chrétienne , Caesar entra dans la Belgique, qui faisait la troisième partie des Gaules; les deux autres s'appelaient V Aquitaine et la Gaule Celtiqus; l'Aquitaine comprenait toutes les provinces de France situées au-delà de la Garonne ; la Gaule Celtique, celles situées entre la Garonne, la Seine et la Marne; la Belgique comprenait tout le pays situé entre la Seine, la Marne, le Rhin et l'Océan.

Au-delà du Rhin étaient établis les Germains qui , quoique toujours repoussés et battus par les Beig^es, n'en continuaient pas moins de faire des incursions dans la Belg^ique et tachaient de s'y établir. Caesar était trop habile politique pour ne pas se prévaloir de ces circonstances ; d'une part , Yoyant qu'il ne se maintenait dans la Belgique que par la force des armes , et d'autre part, que ces irruptions des Germains incommodaient beaucoup les Belges , il fit intimer aux Germains la défense de passer désormais le Rhin et se fit un mérite de cette mesure auprès des Belges , comme s'il l'avait prise dans leur intérêt ; tandis que la prudence la lui avait dictée pour empêcher que ces deux nations, déjà assez formidables chacune par elle même, ne se confédérassent contre la domination des Romains.

La Belgique, qui lui opposa bieqtôt une armée de 300,000 combattans , et dont il n'a triomphé que par la tactique et la ruse , comprenait alors toute la Picardie , toute la partie de la Normandie sur la droite de la Seine, l'île de France, une grande partie de la Champagne, toute la Lorraine, le duché de Deux Ponts avec une partie du Palatinat du Rhin , une partie considérable des évêchés de Worms, de Spire, de Trêves et de Cologne , tout l'évêché de Liège , les duchés de Cleves et Juliers , avec les provinces de Luxembourg , Limbourg, Namur, Brabant, Flandres, Hainaut, Anvers , Malines , Toumésis , Artois et Cambrai.

C'est là véritablement un grand empire ; et je ne conçois pas pourquoi , depuis la révolution , l'on confond la Belgique avec les Pays-Bas. Si, comme je le crois, j'ai bien prouvé dans mon Mémoire sur l'Origine des Belges^ que ces premiers Belges ont apporté avec eux les noms de nos villes et de nos

pays , noms que nos étymologistes , avec plus ou moins d'esprit ou de ridicule , cherchent en vain dans les analogies et les similitudes , il n'y aurait rien d'ëtonnant . à la vue d'une aussi yaste étendue de pays occupée par les Belges, que ceux-ci eussent formé cette même nation qui , sous le nom de Belcœ, ayait auparayant occupé toutes les terres septentrionales de l'Europe, depuis les Sarmates jusqu'à la mer de la Norwège. D'ailleurs qui nous dira si ces BelccB, que Pomponius Mêla trouya , au premier siècle , dans toutes ces terres septentrionales , n'étaient pas ces mêmes petits Tartares dont il dit que les premières émigrations ont commencé trois siècles plutôt?

C'est là un yaste champ de conjectures , que l'histoire ne défrichera probablement jamais. Passons donc à des notions posiliyes et plus certaines , et yoyons quelles sont les nations qui ont habité successiyement la Belgique, à partir de l'époque de la conquête de Caesar.

Je m'occuperai peu de celles qui ne font plus partie du royaume des Pays-Bas. Je m'étendrai d'ayantage sur la situation topographique de celles qui en font partie ou qui l'entourent , tant parce qu'elles appartiennent plus au sujet que je traite dans mon Analyse , que parce que la plupart des historiens se sont mépris sur la situation de ces peuples, et que je me crois fondé à rectifier leurs erreurs.

Je pense que cette partie de notre histoire a toujours été traitée trop isolément. La Belgique a éprouyé plusieurs changemens topographiques pendant les neuf premiers siècles; ils ont fait place à une nouyelle réyolution au dixième; je ne trouye point dans nos historiens un enchaînement bien lié entre ces différentes périodes; on y yoit des indications de situations abstraites sans en désigner le commencement ni \\

fin , et sans les mettre en harmonie avec l'organisation cÎTile et politique de l'ëtat.

Je yais tâcher d'y mettre cet ordre , en divisant ce PrécU en cinq périodes : la Germanique, laRonuitne, la Franque, la Féodale et la Coututntère.

SOMMAIRE

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