GOUVERNEMENT ET ORGANISATION
29. Après que Caesar eut conquis la Belgique, à peu près, 50 ans ayant Jésus-Christ, à la suite de sept campagnes sanglantes , les Romains reputèrent encore les Belges moins domptés que vaincus, plus victi, qturni damitH^). La harangue de Critognatus, capitaine gaulois, à ses troupes, prouve ju^ qu'à quel point les Gaulois avaient en horreur le nom romain et la personne de Caesar méme(^); envain leur assura-t-il en entrant, que l'intention du sénat romain était de leur laisser leurs lois et leurs usages , et de leur permettre de se régir librement^ alors même, qu'il se serait vu contraint de les conquérir par la force (^) ; les Belges savaient trop à quoi s'en
(1) Floms, Lib. 4, G. IS, N* S9. — (2) De B. G. Lib. 7, G. 77. (8) Ibid. de B. 6. Lib. 1, C. 48.
tenir ; car les noms de liberté , de Uns et coutumes, dont on promet la garantie à une nation qu'on veut subjuguer, sont du nombre de ces noms spécieux , dit Tacite , qu'aucun conquérant n'a jamais manqué de faire sonner bien haut et d'oublier après la conquête ; c( Gaeterum libertos et speciosa a nomina praetexuntur, nec quisquam alienum ser^itium et c< dominationem concupiyit, ut non eadem vocabula usurcc paritO). »
Cœsar ne tarda guère de justifier ce proverbe; car Suétone rapporte, qu'il a dépouillé les temples de leurs richesses, pillé et détruit les yilles sous prétexte de les punir, mais dans le fond , pour s'en approprier la dépouille qu'il fit vendre à son profit dans les provinces et en Italie (^).
Aussi ses camps étaient-ils le refuge et tout à la fois l'asile de tout ce que Rome avait d'assassins , de voleurs , de débauchés et de banqueroutiers; Cicéron le reproche dans ses philippiques à Antoine, qui s'y était pareillement retiré comme étant de la même trempe; ce n'est pas seulement de nos jours, mais de tous les temps, selon la remarque de Tacite, que l'appel à la liberté est un appel à la licence et au brigandage, dans la bouche de ceux, dont la vie privée scandalise les familles et dont la vie publique est un fléau , parce qu'ils ne fondent leurs espérances que sur les discordes civiles (3).
Mais Caesar, qui savait bien qu'on ne rend pas compte d'une victoire acquise , vîctortœ rationem non reddii^) , se souciait si peu des reproches que le sénat lui fit sur ses perfidies et sur l'immoralité de ses troupes, qu'il ne rougit pas de
(1) Tacite, HUt. Lib. 4, G. 78. — (S) Subtou , m Jul. Cwêar, G. 54. (8) Tacit», jénnal. Lib. 5, G, 17. — (4) Ibid. Hiêi. Lib. 4, G. 14.
répondre : c( que puisque ces assassins et ces pillards avaient (c défendu sa dignité , ils méritaient autant que les autres ^ (c d'être récompensés de leurs services (^). »
Devenu maître de la Belgique et méditant déjà la conquête de Rome, sa profonde politique lui fit sentir, combien il aurait été dangereux de laisser derrière lui des peuples aussi exaspérés que vaillans pendant qu'il aurait agi en Italie; et combien aussi il lui serait avantageux , pour subjuguer les Romains , de pouvoir attacher les Gaulois et les Beiges à son parti et les faire entrer dans se» vues.
Il changea donc entièrement de conduite , et ayant appris dans le cours de sept campagnes , combien ces peuples étaient invinciblement attachés à leurs lois et à leurs usages , il leur en rendit la jouissance (^).
30. Nous trouvons en particulier , qu'il l'a rendue aux Âtrebates et aux Morinsi?), aux Ménapiens et Nerviens(^), aux Rhémois , puisqu'il y tint même une assemblée générale (^) , et qu'il la laissa aux Bataves (®).
Une politique ordinaire n'eût tiré aucun fruit de cette générosité tardive et commandée par les circonstances; elle eut inspiré la défiance et encouragé les mécontens ; mais Caesar, dont la politique était au-dessus de l'ordinaire, sut faire oublier le passé et s'attacher sincèrement les Belges pour l'avenir ; il y a si bien réussi , que dans les plaines de Pharsale, leur cavalerie légère mettant pied à terre, et attaquant la
grosse cavalerie de Pompée , la renversa , fixa la victoire et
(1) SoiTon, m /«/. Cœê. C. 26. — (2) Cm. de B. G. Lib. 7, C. 1. (S) Lib. 7, G. 76. — (A) Du Bos, Hùi, de la Mon. Franc., L. 1 , Ch. 4. (5) Cm», de B. G. Lib. 6, C. 44. — (6) Tagitb, de M. G. C. 29.
180 ANALYSE DE rOEIGIlfE ET DES PROGRÈS
rendit Cœsar maître de l'empire Romain. L'on raconte que dans la bataille de Waterloo , la brave infanterie écossaise a donné le spectacle d'une pareille intrépidité.
Le déTouement des Belges au sénat romain depuis la rentrée dans la jouissance de leurs lois, était deyenu si loyal qu'après l'assassinat de Caesar, tout sensible qu'il leur fût , ils assurèrent le sénat de la continuation de leur obéissance et de leur attachement (0; aussi sont-ils demeurés fidèles, jusqu'à ce que sous les empereurs suiyans, les officiers romains, dont l'avidité n'était pas moindre que Celle des troupes de Caesar, sont venus de nouveau rançonner la Belgique , et renverser ses lois ; mais alors s'est élevée cette lutte terrible , qui a duré , par intervalles , pendant quatre siècles et demi , et qui a fini par mettre fin à la domination romaine dans la Belgfique, vers le milieu du V« siècle !
31 . Après l'assassinat de Caesar, la guerre civile amena la bataille de Philippes , ville située dans la Macédoine ; Octavien, connu depuis sous le nom d'Auguste et neveu de Caesar, réuni en Triumvirat avec Antoine et Lépide , remporta la victoire sur Brutus et Cassius ; ces Triumvirs s'emparèrent du gouvernement et peu contens de proscrire tout ce qu'il y avait d'illustre et d'opulent à Rome , ils firent massacrer au-delà de 300 sénateurs et âOOO chevaliers ; ils se livrèrent les uns les autres jusqu'à leurs amis et leurs bienfaiteurs; Auguste, quoiqu'il dût beaucoup à Cicéron et qu'il l'eût toujours accablé de caresses, livra, par complaisance, sa tète à Antoine, qui ne pouvait pas lui pardonner ses PhtUppiques, et reçut en échange celles de l'oncle d'Antoine et du frère de Lépide.
(1) CictBo, ad AUkum, Lib. 14, C. 9.
L'histoire raconte , qu'Au^ste n'a pas été le moins cruel de ces Triumyirs . si peut-être il ne les a pas surpassés; Gcéron a osé censurer sa conduite dans son immortelle oraison pro Marcello; mais il l'a fait d'une manière si adroite et si inimitable, qu'ayant qu'on ait connu le savant commentaire sur cette oraison par M. Delà Harpe, tout le monde ayait en visage , et ceux qui n'ont pas lu ce commentaire , envisagent encore cette oraison comme un panégyrique bas , rampant , indigne d'un républicain , tel que Cicéron; cependant M. Delà Harpe a doctement démontré , que ce discours , sous l'apparence des éloges les plus flatteurs et les plus brillans , renferme les conseils et les reproches les plus courageux et les plus hardis. Il en est qui prétendent reconnaître plusieurs traits de la même politique dans le discours que l'éloquent conseillerd'état Portalis a prononcé au corps législatif le 4 Ventôse an XI , pour la présentation du titre préliminaire du code Napoléon , dont il a eu l'air de vanter la haute sagesse tout en faisant sentir l'illussion du projet.
3â. Auguste se brouilla bientôt avec Antoine ; mais la victoire d^Actium le rendit maître du monde vers la trente et unième année avant Jésus-Christ.
Dès-lors, dit Tacite (^), tous les grands hommes ont disparu; toute contradiction devenant inutile et toute opposition criminelle , nuUo admernwnte, la cour ne fut plus qu'un foyer d'intrigues et de bassesse ou l'on se disputait à l'envi les places pour vivre dans l'abondance , le luxe et la mollesse , regardant les intérêts de l'état comme étrangers , ReipuhUcœ ut altenœ.
Ce n'est pas cependant , dil-il , qu'il n'ait brillé sous Auguste,
(!) Hiêt. Lib. 1 , Cl, et Annal. Lib. 1 , C. 2.
de grands génies , décora ingénia; mais ils étaient achetés par la cour, tels que les Virgile et les Horace, qui, comblés de grâces et de largesses par Mécène , son premier ministre , mêlaient les éloges du maître dans tous leurs chants ; tandis que Cicéron , Oyide et tant d'autres les chantèrent par peur , ob metum fahœ; l'histoire de cette époque n'a donc pas été écrite telle qu'elle était , mais telle qu'on voulait l'aToir , rine cura posteritatis ; ces livres ont été adoptés ensuite comme classiques , et imbus dès notre jeunesse , de l'idée de grandeur et d'admiration , que ces écrivains courtisans ont su attacher au nom d'Auguste , nous avons encore de la peine à croire , dans l'âge mûr, qu'Auguste ait été un cruel Triumvir !
33. Dans le partage des provinces, fait entre les Triumvirs après la bataille de Pharsale , les Gaules et la Belgique étaient échues à Antoine; mais par le traité de Brindes, Mécène, plénipotentiaire d'Auguste, les fit donner à son maître.
Auguste, maître de l'empire romain, crut ne plus avoir besoin de ménager les Belges, il commença par adopter à leur égard une politique toute opposée à celle, par laquelle Gaesar son oncle , avait su se concilier leur amour et couvrir l'empire romain contre les invasions des Germains.
Les Belges , dès le temps de Gaesar, ne voulaient pas souffrir, que ces peuples Germaniques vinssent s'établir en-deçà du Rhin ; ils s'y opposèrent constamment à main armée ; et toujours avec succès. Gaesar, moins peut-être pour complaire aux Belges , que pour prévenir toute liaison entre des nations aussi belliqueuses et d'une même origine, fit intimer aux Germains la défense de passer dorénavant le fleuve et les punit pour chaque infraction.
Mais Auguste commença par leur accorder des établissemens
BES BKOrrS DES BBtGES ET GAULOIS. 183
dans la Belgique ; il est possible , qu'il ait été induit à leur fidre ces concessions , pour repeupler la Belgique ^ couverte au nord et au levant de vastes déserts , et dépeuplée dans l'intérieur par les guerres de la conquête , et puis , par les guerres civiles. Ce motif n'avait pas échappé à Cxsar; mais pour repeupler Fintérieur, il n'avait pas peuplé le pays des Nerviens, des Eburons et des Attuatiques avec des colonies de Germains^ mais avec des colonies de Gaulois; ces colonies pouvaient, avec le temps , peupler aussi les frontières; mais , en attendant, il avait préféré , pour sa sûreté , de laisser de grands déserts entre les Belges et les Germains , plutôt que de les mettre en contact , au risque de les voir se confédérer contre la domination romaine , comme il est arrivé à la fin.
Gaesar s'était attaché les Belges en leur rendant leurs libertés et leurs lois , Auguste , au contraire ^ les en dépouilla et réduisit la Belgique en province romaine.
Ce sont ces deux fautes qui ont achevé de le perdre dans l'esprit des Belges ; ses successeurs ont suivi son système , et les vexations des officiers romains ont amené à la longue cette confédération des Belges avec les Germains , par laquelle fut renversé le colosse , qui dictait des lois à tout l'univers et dont Virgile et les pensionnaires de Mécène avaient promis à Auguste l'éternité de puissance; tant il est vrai, qu'on n'est jamais plus près de sa chute, que lorsqu'on se croit placé au-dessus des ménagemens ! « nec umquam satù fida poientta c< ubi nimia e»t(^). »
Tacite ne se contente pas de nous avertir que l'histoire
romaine, sous Auguste et sous ses successeurs, est infidèle,
(1) Taote, HiaU Lib. 2, C. 92.
1B4 ANALYSE DE L*ORIGINE ET DES PROGRiS
mais il le prouve; Tite-Iive nous assure pareillement, que celle du premier âge de Rome est fabuleuse , pour aToir ëtë écrite sur des annales domestiques , à défaut de monumens authentiques , détruits et brûlés dans les sacs et les incendies que Rome a éprouvés.
Cependant on nous donne à l'école une idée si favorable tant du gouvernement romain que de la personne et du siècle d'Auguste ! et c'est à la faveur de ces fausses notions , que tant d'écrivains ont fait passer les Belges pour rebelles pai* instinct et par caractère.
u Nimiamque rebeUù
« Nervùts. n
Tel est le nom que Lucain leur donne en chantant la victoire de Pharsale (0.
Mais le tableau que les ambassadeurs des Tenchtres , envoyés à ceux de Cologne , tracèrent des vexations que la Belgique endurait , est bien propre à justifier les Belges de cette imputation calomnieuse.
« Nous rendons grâces , ont ib dit , à nos dieux communs , ce et surtout au grand dieu Mars , de ce que vous êtes rentrés c( dans le corps des Germains et que vous en avez répris le i< nom ; nous vous félicitons , de ce qu'à la fin , vous allez c( reprendre la place qui vous appartient parmi les peuples c< libres; car jusqu'à ce jour, les Romains nous ont fermé « l'air, les fleuves et les chemins , l'eau et la terre , et en « quelque sorte le ciel même , pour empêcher nos assemblées, « ou ce qui est encore plus insupportable à des hommes nés
(1) Lib. 1, vers. 428.
c< pour la guerre , pour nous contraindre à ne nous assembler « que sans armes et entourés de leurs sentinelles. Reprenez « la religion et les mceurs de vos pères , et laissez là cette c( mollesse voluptueuse des Romains , par laquelle ils contiens ce nent plua sûrement les peuples vaincus , que par la terreur c( de leivs armes. Lorsque vous serez redevenus un peuple ce libre ei loyal, vous ne suivrez que vos lois, ou vous en « dicterez aux autres (^) ! d
Ce tableau n'était pas chargé ; la liste des impôts , qui va suivre, prouve la vérité de ces plaintes.
34. Pour introduire ses nouvelles lois et organiser la Belgique en province romaine , Auguste en fit une nouvelle division , que nous avons vue dans la première partie du présent ouvrage; le but était d'en confondre et d'en amalgamer les divers peuples pour en amortir l'esprit public; ainsi cette tactique de notre siècle, n'est pas neuve; c'est le divide et impera; lorsque le gouvernement Autrichien eut conçu le projet de renverser la constitution Belgique , il abolit , sous le prétexte d'économie, jusqu'aux ddners de corps, et ordonna au peuple de tenir toutes les kermessen à un même jour ; il voulut isoler par cette mesure , non seulement les corps , mais encore les individus, parce qu'il savait, qu'à l'exemple des anciens Belges, c'était dans ces réunions qu'ils étaient encore accoutumés de traiter plus franchement des affaires publiques, adsciscendis principibus , de pace denique ac belle (2) ; mais on n'extirpe pas plus la nature avec une loi , qu'avec une fourche, et au lieu d'une kermesse, le peuple en tint deux , l'ancienne
(1) Tacitb, ffUiaire, Lib. 4, C. 04.
(S) Ibid., de M. G. C. ».
186 ANALYSE DE L*ORIGIKE ET DES PROGEiS
et la nouvelle, qu'on appela keyzers^kermesse , kermesse de Fempereur.
On a Yu , depuis , le despotisme révolutionnaire , supprimer tous les collèges et tous les corps de métiers ; ceux-là sous prétexte d'économie et de promptitude dans le service ; ceux-ci sous celui de rétablir la liberté et de fovoriser l'industrie ; c'est une illusion dont il n'y a, malheureusement, que trop de dupes ! on croit avoir supprimé des privilèges et l'on a tué la liberté ! nos pères l'ont connu bien mieux que nous, ils avaient , par un système tout opposé , organisé toute la population en corporations et tous les magistrats en collèges ; cette organisation était un paladium de la liberté , bien plus sûr que toutes ces constitutions, que notre siècle enfante; l'homme, collectivement en impose ; isolé , il n'est qu'un individu qui ne peut sans danger se mettre en évidence; c'est une vérité politique qu'un évèque (0 , yient de démontrer, autant dans l'intérêt des rois que dans celui des peuples.
Auguste , après cette organisation topographique , organisa les pouvoirs publics; il réunit le pouvoir civil et le pouvoir militaire ; c'était organiser le despotisme ; ce système a duré jusqu'au règne de Constantin-le-Grand.
Je dominerai plus bas un précis de cette organisation; le grand nombre de livres qui en traitent me dispense d'en donner le détail, j'en dirai assez pour démontrer, que les fonctions publiques étaient aussi onéreuses aux Belges , qiie les impôts, dont on les accablait. Commençons par lés impôts et les charges.