DEUXIÈME CLASSE
DIS PlUnSS QUI PORT PÀlTIl DU lOTAOHI DIS PAYS lAS.
3. Les Nervieni figurent dan» les commentaires de Caesar comme l'ennemi le plus redoutable qu'il ait eu à combattre; car si les Belges étaient à ses yeux les plus intrépides des Gaulois, les Nervtens, d'après son propre témoignage , étaient les plus yaillans d'entre les Belges. Pourquoi donc les a~t-il exterminés après les avoir vaincus plus par la ruse que par la force ? Au lieu d'aller les combattre dans la plaine , il les a attirés dans les marais où il les a foit assommer, le lendemain , par ses soldats qui avaient passé toute la veille , selon Flonis , à &ire leurs testamens , à la vue d'un ennemi dont les hommes avaient sept pieds de taille. 60,000 Nerviens avaient combattu ; il n'en resta que 500 après la bataille , et les femmes ,
(1) Dis Rocbis, Histoire de l'ancienne Belgique.
DE rANCIKNME BELGIQUE. 23
plutôt que de se rendre , se pendirent par les cheyeux aux chariots W.
C'est bien de cette nation là que l'on peut dire : le Nervien meurt, il ne ee rend p€u.
Le pays des Nerviens se composait, selon les meilleurs historiens et suivant la règle de critique ci-dessus rappelée , de l'ancien diocèse de Cambrai . tel qu'il ëtait avant l'érection des nouveaux évéchés au XVI® siècle. Bavay en était la métropole, titre qui , après la destruction de cette ville , passa à celle de Cambrai , dont l'évéque porta celui d'Eptscapus Nermorum, comme l'évéque de Terouane portait celui d'Epiecopus Marinorutn.
Les historiens assignent donc aux Nerviens le Cambrésîs, le Hainaut , la plus grande partie du pays d'entre Sambre et Meuse, et. par le Namurois , ils les font toucher aux Eburons, Condrusiens, Paemannes et Caeraeses (^); descendant de là entre Soignies et Nivelles vers Halle, et, par la gauche de la Senne, jusqu'à Rupelmonde; longeant ensuite la rive droite de l'Escaut, ils leur donnent le pays de Bornhem, la partie du pays de Termonde , sur la droite de l'Escaut , avec tout le pays d'Alost.
4. Cependant, que les Nerviens aient exercé leur domination jusqu'à l'Escaut, je veux le croire; mais que leur pays se soit étendu jusqu'à l'Escaut , c'est ce que je ne crois point; je pense au contraire , que leur pays était séparé de l'Escaut par les cinq peuples dont je vais parler, savoir : les Centroneg, les Grtidii , les Levaci, les Pleumostt et les Gorduni, voici pourquoi :
(1) Ciia., B. G. lib. 2. — (2) Gbisqoièii, Tom. 1, p. 911.
2i PRÉCIS TOPOGRAPHIQUE
Lorsqu'Ambiorix voulut surprendre le camp de Cioëron, frère de l'orateur, il vint le cerner d'un côté , avec les Eburons et les Attuatiques , et sollicita les Nerviens de le cerner de leur côté ; ceux-ci envoyèrent aussitôt ordre à ces cinq peuplades de rassembler au plus vite autant de troupes qu'ils pourraient, et de voler vers le camp avant que la nouvelle de la mort de Titurius y fut parvenue.
Cette mesure exécutée , on dut achever le blocus du camp de Cicéron , et aussitôt, les Eburons et les Attuatiques livrèrent l'assaut (0.
Le camp de Cicéron était, selon les uns à Yekique, à mi-chemin d'Audenaerde à Alost , où l'on trouve encore tous les jours des médailles romaines; M. des Roches le place à Assche, entre Alost et Bruxelles, et M. le chanoine de Baat croit qu'il a été à Tervtieren; M. Dewez le place à Mons : peut-être ont ils raison tous les quatre , car ce camp pouvait s'étendre de Yelsique à Tervueren et à Mons , bien que le quartier-général n'occupât qu'un seul village ou un seul endroit.
Ainsi Ambiorix, attaquant le camp avec les Eburons, les Attuatiques et les Nerviens qui , par leur situation topographique, durent attaquer par le nord, le levant, et le midi; il feut que ces cinq peuplades aient été situées au couchant et au nord-ouest , c'est-à-dire , du côté de l'Escaut.
5. Mais ces cinq peuplades n'étaient pas des Nerviens; elles n'étaient que sous les ordres des Nerviens, sub eorum imperio; et, comme les Nerviens n'ont jamais eu d'empire sur la gauche de l'Escaut , où demeuraient les Ménapiens , il est impossible
(1) Cab., de B« G. lib. Y. a S8 et 89.
de placer ces cinq peuplades ailleurs qu'entre les Eburons et les Nerriens , que séparaient la Senne et l'Escaut.
Ce qui vient à l'appui de cette situation , c'est que dans le partage des ëtats de Lothaire, de l'année 870, il se trouve un lot qui comprend quatre comtés dans le Bracbantum (in
BRACBAIfTO COMITÀTUS QUATUOR ).
Ces quatre comtés ne formaient point le yieux Brtwbantum; ils n'y étaient qu'enclavés; mais soit qu'on adopte la circonscription que donne Mirseus au Bracbantum^ qui le prolonge du Demer à la Sambre ('), soit qu'on souscrive à celle du père Henschenius (^) , qui le place entre le Rupel , la Senne , l'Escaut et la Haine : toujours est il constant que ces quatre comtés étaient situés sur la droite de l'Escaut.
Ainsi , dans la situation relative de ces cinq anciens peuples et du vieux Bracbantum au camp de Cicéron , il me semble qu'on ne peut assigner à ces quatre comtés d'autre situation , que celle de ces cinq anciennes peuplades sur la droite de l'Escaut.
Ajoutons à cela, que toute la lisière du pays d'Alost entre l'Escaut et le Hainaut , où demeuraient les Nerviens , parle flamand, qu'elle n'a jamais fait partie du Hainaut, mais toujours de la Flandre impériale , et que les coutumes de Flandre l'ont toujours régie ; tandis , qu'à partir du premier village hors de cette lisière , on parle wallon et qu'on y suit les coutumes du Hainaut.
Or, cette lisière se compose en général du comté d'Alost^ du quartier de Grammont et Ninove, de la baronnie de Pamele ou pays d'entre Marque et Bonne, limite du Hainaut, et du
(1) Muai, Tom. 1, p. 141 , not. 5. — (2) ^cta êel. SS. Bel. Tom. 1 , p. 289,
26 PRÉCIS TOPOORAPHIQUB
pays de Termonde, qiri étaient autre fois des Francs Aïeux et avaient séance aux états de Flandre; tous ces caractères me semblent annoncer une ancienne indépendance et des pays particuliers , qui ont été érigés en comtés par les Francs.
6. Je ne vois donc pas même une apparence , tant soit peu raisonnable , pour placer les Gorduni à Gand , puisque Gand était dans la M énapie , ni les Levctci à Leuze , ni les Centrones à Cambron, puisque Leuze, Soignies, Antoing et Hainaut sont nommés dans cet acte de partage , distinctement de ces quatre comtés; je ne vois pas non plus pourquoi le père Henschenius ne réfuse pas son assentiment à placer les PleUf mont à Musen ou Museghem, sur le canal de Yilyorde à Willebroeck ; tandis que rien , sinon une analogie forcée , ne favorise cette conjecture ; mais aussi , malgré toutes les preuves que j'ai rapportées en faveur de la mienne , je conviens sans peine que la situation de ces cinq peuplades demeure encore un problème, qui ne sera peut-être jamais résolu.
7. n existait à côté des Nerviens une autre peuplade appelée Propontit.
Philippus Âbbas , en parlant de Tabbaye de St. Amand , dit qu'elle est située sur les frontières des Ménapiens et voisine des Propontii et des Nerviens (logus est inter xenapioruh fines, Propontits nervhsque finitimus ). Le père Henschenius et des Roches se permettent de substituer le mot Brabantiis au mot Propontus; tout en convenant que cette dénomination dérive de Pons ScaUUs , aujourd'hui encore EscautporU , entre Condé et Yalenciennes , par où passait anciennement une voie romaine qui venait de Bavay.
Cette substitution de Brabantiis me parait trop hardie et d'autant plus inadmissible, qu'elle présente un anachronisme,
DE L*ANÇIENNE BELGIQUE. 27
puisqu'elle suppose la coexistence des Nerviens et des Bhabantii, dont les uns appartiennent à la période Germanique et les autres à la période Franque. D ailleurs, comment cette abbaye eût elle pu toucher (finitimvs) aux Brabantii, qui, sur la rive droite de l'Escaut , ne se sont jamais étendus plus loin que la riye droite de la Haine ?
Quant à moi , je ne yois aucune nécessité d'altérer le texte ; car Propontti me semble signifier un peuple qui demeure avant ou près d'un pont; pro Tel prope pontem. J'entends donc par là un peuple qui demeurait près du Pons Scaldis^ et je regarde pour tel celui qui existait entre la Scarpe et l'Escaut; le nom d'un endroit que je trouye près d'Escautpont , dans la carte de Ferraris^ appelé Trieuûp des Escautpont, me semble indiquer qu'il y a eu là des habitans qu^on appelait des Escautpont, comme il s'y trouve, un peu plus bas, un village appelé Trieti'X de Fresnes.
On n'a pas pu me dire ce qu'on entend par le mot Trieuœi^), je pense qu'il signifie un canton ou hameau , en latin Tractus et en flamand Streéke, comme on dit land streékei^); et je ne suis pas éloigné de croire, que ces Propontii désignent les habitans de l'ancienne contrée de Famars, qui aura formé, sous les Romains, le district du FanumrMartis.
8. Puisque nous en sommes aux conjectures, en voici une autre qui regarde le pays des Nerviens , et qui se rattache aux cinq peuplades dont nous venons de parler.
(1) J*ai appris depaîs que Trieux signifie en flamand Driesschen : ce •ont des pâturages communaux de la section des habitans d*un hameau , de sorte que les Trieus des Escautpont sont les pâturages des habitans du hameau d*£scautpont.
(2) D. Cabpbivti»; suppl. à du Gange. V. triare 1.
M. le préfet Faipoult me consulta un jour, pour savoir d'où pouvait proyenir que , dans la partie de la Flandre qui touche au Hainaut , l'on parle le flamand , et qu'en Haînaut on parle le français , tandis que les deux peuples semblent avoir la même ori^ne? J'y ai répondu par un mémoire dont voici le précis :
Le Hainaut , le Namurois et le pays de Liège représentent dans la carte de la Belgique une enclave , à partir du point de la Picardie et de la Champagne , hors de laquelle toutes les provinces parlent, les unes l'allemand et les autres le flamand ou bas allemand.
Mais cette enclave représente à peu près tout l'ancien pays des Nerviens, des Eburons et des Âttuatiques; or, on sait que Caesar a exterminé ces nations ; que , par suite , il a repeuplé le pays par des colonies et qu'il a bien voulu épargner les cinq peuplades qui n'avaient pas pris part à l'assaut du camp de Cicéron.
Mais Caesar n'a pu tirer ces colonies ni des Ménapiens ni des Morins, puisque leur pays était si désert, qu'il a fallu même y en envoyer ; par la même raison , il n'a pas non plus , pu en tirer des bords du Rhin ni des Ardennes ; il a donc fallu les prendre dans la Picardie , la Champagne et les autres parties des Gaules; ces colonies auront donc introduit la langue gauloise dans le Hainaut , le Namurois et le pays de Liège, tandis que les cinq peuplades des bords de l'Escaut, échappées à la vengeance de Caesar, et les autres provinces Belgique qui n'avaient eu aucune part à l'entreprise d'Ambiorix, auront conservé leur langue , qui était la teutonne , ainsi que leurs mceuTSy leurs coutumes et itsages germaniques.
Il n'importe que dans quelques parties du pays , qu'ont
occupé les Eburons et les Attuatiques , Ton parle encore le flamand et le bas allemand ; car il est assez naturel de croire que les acquéreurs des 53,000 Attuatiques, que Caesar fit Tendre à Fencan, en auront retenu une partie dans le pays pour exploiter les terres, et que plusieurs, pour se sousti*aire à cette extermination , se seront réfutés dans les Ardennes ou se sercmt autrement cachés pour revenir dans leurs foyers après que la colère du vainqueur aura été calmée , comme il arrive en pareils cas.
9. Les Eburons et les Attuatiques ont été deux peuples tellement contigus et unis, que plusieurs, auteurs et, entr autres le Bollandiste Ghesquière, mon compatriote et ami, n'en ont fait qu'un seul et même peuple. Le père Henschenius en fait deux, et son opinion me parait la plus probable.
La plus grande partie des Eburons, selon Caesar, demeurait entre le Rhin et la Meuse, dans le Limbourg, le pays d'outre Meuse et le duché de Juliers; ils occupaient aussi la partie occidentale du Brabant , de la Senne à la Dyle , comprenant Louvasn et le Hageland; éar il est constant qu'ils touchaient aux Nervîens(0.
En séparant ces deux peuples , les Attuatiques auront demeuré dans le Namurois, le Brabant wallon et la Hesbaye; car il semble que Tongres en a été la capitale , sous le nom d'Atvaticum Tungrorum,
C'étaient en partie les descendans de ces Cimbres et Teu^ tons^) qui, cent ans plutôt, avaient été laissés, au nombre de 6000 hommes, à la garde du bagage, quand leur armée
(1) Acîa sel. SS. Belg. Tom. 1.
(2) Us parlaient donc le Teuton ^ on le Flamand originaire.
ToMi ni. 3
30 * PRÉCIS T0P06RAPHÎQUS
marcha sur Rome et la prit , après ayoir battu cinq armées consulaires ; elle fut battue à son tour par Marins , mais les 6000 hommes se sont fixés dans la Belgique après cette défaite (0.
Il faut bien que Caesar ait craint autant la valeur des Eburons et des Âttuatiques que celle des Nerviens, puisque, après aToir exterminé les Eburons, il fit vendre 53,000 Attuatiques à l'encan (^); cette circonstance seule annonce bien que c'étaient deux peuples diffiérens.
10. Mais ici les difficultés redoublent^ à la rencontre de quatre peuples qui ne peuvent être placés que dans les contrées que nous venons d'assigner aux Eburons et aux Attuatiques ; ces quatre peuples sont appelés Tuvgri, Taxofin driy Bethcmi et Stinici. Caesar ne les nomme nulle part; Tacite les nomme , mais ne parle plus des Eburam ni des Aituatiqties , Henschenius en conclut que ce sont de nouveaux peuples Germaniques, qui doivent être venus s'y fixer sous Auguste, et il pense que ce sont ces Tharingi dont parle Prooope et dont le nom a été changé en celui de Ttmgri; mais je prouverai dans la suite , qu'il ne faut pas plus changer Thoringos en Tungros , qu'il n'a fallu changer PrtH pontios en Brabantios.
Tacite me semble donner la clef pour résoudre ces difficultés; voici ce qu'il en dit(^) : c( G^eteruh Germaniœ vocabuluh recens et nuper addttum : quoniam, qui primi Rkentmi trangresn GALLOs EXPDLERUNT ac iiuNG Tungrt, TUNG Gertnaiu vocati sunt.
Ces Tungri sont donc ces Germains qui après avoir chassé
(1) Florvs, Kb. 3, G. 8. Tacit. de M. G. C. 87.
(2) Cas. de B. G. lib. 2. (8) M. 6. C. 2.
DE L'ANCIEKNB BELGIQUÏ. 31
des bords du Waal les Gaulois , s'y étaient établis; mais Csesar n'a soufifert aucun élablissement quelconque des Germains en-deça du Rhin; Auguste^ en adoptant une politique opposée, leur en a accordés ; Tacite n'a donc entendu parler que de ceux consentis par Auguste . et ces mots recens et ruper l'indiquent assez , puisqu'il a écrit sous le règne de Yespasien dans ie cours du premier siècle; telle est aussi l'opinion du père Henschenius , à laquelle je souscris volontiers et par conviction. D'où il suit que ces Tungri, nom général et qui comprend ces quatre nations , Variis nomtntbiis^ comme dit Pline, sont ceux qui ont remplacé les Eburons et les Attuatiques exter^ minés par Gaesar, et qui ont chassé les Gaulois ou se sont amalgamés avec eux ( voyez ci-après N® 33 ). Par là on conçoit aisément pourquoi Caesar ne parle pas de ces quatre peuples , et pourquoi Tacite ne parle pas des Eburons et des Attuatùqties; c'est que , du temps de Caesar, les premiers n'y existaient point encore , et que du temps de Tacite , les autres n'existaient plus. Du reste, que M. l'abbé Ghesquière cherche l'étymologie ^Eburanes dans le mot flamand hey'4>oeren ou paysans des bruyères y et le père Henschenius dans le nom de la rivière VOurte, cela est fort indifférent pour moi , qui ai prouvé dans mon Mémoire su/r VOrigine des Belges, que tous ces peuples ont apporté dans ces pays-ci leurs noms primitifs , et , dans le cours de leur longue transmigration , ont donné aux endroits où ils se sont successivement établis ou arrêtés , les noms de leur nation et de leur peuplade , ou ceux des lieux où ils avaient demeuré originairement dans la petite Tartarie ; de manière que l'étymologie donnée par Sanderus et tant d'autres aux villes de Bruges, Gand, Audena^rde, etc. , ne sont que des rêves , puisqu'on trouve les noms de presque toutes nos
villes et même de plusieurs de nos villages sur le Rhin et au-delà du Rhin. Je reviens à ces quatre nouveaux peuples.
1 1 . Les Taxandri ont demeuré dans les Campines , dites Brabançonnes et HoUandaùes; le nom actuel de Tessenderloo en conserve encore les vestiges; un autre se rencontre dans le village de Tassen près de Diest ^ leur pays s'étendait fort au nord à la droite du Demer ; les villes de Lier et Gertrudenberg y étaient comprises , peut-être même l'ancien Pagus Rtensis ou quartier d'Anvers^ où demeuraient les Ambivarites du temps de Gaesar . Du côté de la Campine Liégeoise , Btule ou Buel faisait aussi partie de la Taxandrie; le nom de Taxa/ndria est l'ancien nom de ce vaste pays, et celui de Campine ^ en flamand Ketnpen, n'est pas connu avant Tannée lâOO (i). Il est donc probable que les Taxàndri occupaient le quartier d'Anvers , le marquisat de Bergen-op-Zoom , la baronnie de Breda, la mayerie de Bois- le -Duc et la Campine Brabançonne.
13. Les Tungri font naître une nouvelle difficulté parmi les savans ; à n'envisager la chose que superficiellement , le nom de la ville de Tongres semble assez clairement annoncer le siège des Timgri; le village de Tongerloo ou demeure des Tongri, et où se trouvait , avant la suppression des établissemens religieux dans les Pays-Bas catholiques , cette abbaye si célèbre par le défrichement des Campines et par la retraite qu'elle avait accordée à la compagnie des BoUandistes , lorsque l'empereur Joseph II l'eut supprimée , ne semble guère moins désigner le siège primitif des Tu/ngri, avant même que la ville de ce nom ne fût bâtie ; parce que les fondations de cette
(1) Ada sel. SS. Bel. Toin. 1 , p. 290 et SOO.
ville ^ qui ne fut détruite qu'en 1679, annoncent assez qu elle n'a été bâtie que sous la période romaine.
Cependant en plaçant les Tu/ngri comme naPion ou comme gens, à Tongerioo, nous rapprochons leur siège plus près d'Anvers que de Tongres , et nous enfonçons les Ttmgri dans la Taxandrie ; nous les confondons même avec les Anthivarites qui ont demeuré entre Anvers, Berg[hen-op-Zoom , Breda et Bois-le-Duc.
D'ailleurs, s'il fallait se déterminer par les noms, il faudrait étendre les Tungki par le nord jusque dans le Peeland, où Ton trouve Tfsngrenheifn, Tungrin et TungerUe SaifU^Mt^rtin^ dans le Namurois , où l'on trouve Tungrein et TungrevUle; en Hainaut où l'on rencontre un Tungre Notre Dame et un Turt" gre SainU'Maftin , sans compter Tungerlo près de Maseyck (0.
Le père Henschenius, tout en paraissant reconnaître les Tungri pour une nation particulière et distincte des Taxandri et des autres , n'envisage tous ces lieux que comme des domaines ou VILLAS du chapitre de Tongres; parce qu'il sent l'impossibilité de placer les Tungri , comme nation particulière , dans tous ces lieux sans apporter dans la topographie ancienne, une confusion d'autant plus inextricable, qu'elle serait contradictoire avec celle que nous ont laissée Tacite et Caesar. Toutefois il n'a pas entrepris de donner une circons<« cription à ces Tungri : ce silence est bien fâcheux !
Mais , à mon avis , toutes ces difficultés disparaissent si l'on prend Je nom de Tungri pour un nomen nationis, au lieu de le prendre , avec Henschenius et les autres pour un nomen geniis ou de peuplade particulière.
(1) Aeta sel. SS. Belg. Tom. 1 , p. 2^3.
34 PRiCIS TOPOGRAPHIQUE
C'est Tacite qui m'autorise à dire que le nom de Tungri était un nomen nationis, porté en commun par toutes ces génies de Germains^ qui étaient venues se fixer dans ces contrées; Ac nunc Tungri, turc Germant vocati sint; Ua NATioifis namen non gbrtis eyaluisse paulatim. Le nom de Tungri était donc un nom général, nomen natiands, qu'on avait donné à toutes ces gentes ou peuplades des Germmne qui étaient venues s'établir en-deça du Rhin. Ces génies se subdivisaient elles mêmes; Pline l'assure en particulier des « Taxandres : a sgaldi incolunt exteia Taœandri plurtbus ce nominibus i^) . » Tacite nous avertit, qu'à la lon^e, pau^ laiim^ tous ces peuples germaniques avaient pris le nom général de Tungri. Ainsi les gentes des Ttixcmdri, des Beihasu et des Sunici portaient aussi le nom national de Tungri. Ceci se confirme encore par la notitia provinciarum et civitatum Galliœ, dans laquelle tous ces peuples sont connus sous le nom général de Tungri dépendant de la métropole de Cologne : civitas Tungrorum. Il me parait donc qu'il a été inutile , et qu'il le sera toujours , de chercher des limites dans lesquelles une gens ou peuplade particulière des Tungri aurait été circonscrite , puisque ce nom étant devenu un nom général pour toutes ces peuplades Germaniques , il faut nécessairement rencontrer des Tungri par tout où l'on trouve des Germains; bref, je comprends le texte de Tacite ainsi : « Les diverses gentes ou peuplades, qui les premières ont passé « le Rhin ( depuis Auguste ) , et parmi lesquelles était celle « des Tungri y portaient toutes , outre le nom qui était partice culier à chacune d'elles, le nomen nationis àe Germains;
(1) Di Gallu , lib. 4.
m L'ANGISNNS BELGIQUE. 35
f< mais , toutes , ayant insensiblement adopte celui de Tunc< gri, ce nouTeau nom nationcd a préyalu sur celui du nom c< particulier gentts, de chacune. » Nous verrons ci-après , que ^ la même chose a eu lieu parmi les Francs, dont les génies ou peuplades particulières ont pris en commun le nom de SaUens qui , dans le commencement fut le nom particulier d'une de ces génies. J'en conclus qu'il me parait impossible de découvrir quelle partie la peuplade particulière des Tungri a occupée originairement, dans les Camptnes {la, Taxandrie)^ puisque du temps de Tacite , elle avait déjà donné son nom à toutes les génies établies dans les Campines.
Dès lors, le lieu où fut bâtie ensuite la ville de Tongres, peut avoir été la résidence du chef , le chef-lieu de la nc^n des Tungri dans laquelle ils tenaient leurs assemblées générales , suivant l'usage des Germains ; il est probable que c'avait été aussi la capitale des Âttuatiques , avant que Caesar ne les exterminât ; car Tongres est connue dans les anciens actes , sous le nom de AiwUicum Tungrorum; les Tungri ea auront donc fait aussi leur capitale en arrivant , parce qu'ils y auront trouvé tous les établissemens convenables pour la capitale.
13. Les Beihasii et Sunici font naître de nouvelles discussions sur leur situation ; le père Henschenius place les premiers dans le duché de Clèves et les autres dans le duché d'Arschot ; il me semble qu'il ne s'y est, encore cette fois, déterminé que par des analogies étymologiques, qui, à mon avis , sont très-trompeuses ; je crois les devoir placer au contraire en-deça de la Meuse , depuis les environs de Namur jusqu'en Gueldre.
Tacite (V), me semble indiquer assez clairement cette situa-
(1) Lib. 4, Cap. 66, //«/.
36 PRÉCIS TOPOCRAPHIQUE
tion : il y rapporte que le général des Batayes et des. TréVirois , après ayoir entraîné dans son parti oeux de Cologne, poursuiTit le général romain , Glaudius Labeo , dans sa retraite sur la Meuse ; que Labeo ayant passé cette riyière et s'étant tenu maître du potU de la Meuse ( Maestricht ) , fit halte dans le pays des Sunici, ocgupatisqub Sumicis; qu'il en organisa aussitôt la jeunesse en cohortes , et appela , à la hâte ( tumul-^ tuaria manu)^ à son secours, les Béthastens Tangriens et Nervtens, comptant pouvoir, avec ce secours, tenir tête à Gvilis et l'empêcher de passer la Meuse , dont Labeo occupait le pont; mais Civilis commandant de troupes qui se Beûsaient un jeu de passer, à la nage , tout armées les riyières les plus larges , n'eut pas besoin du pont de la Meuse pour la passer ; l'ayant franchie à la nage, il prit Labeo à dos et l'armée romaine s'enfuit à la débandade.
Les Sunici demeuraient donc sur la riye gauche de la Meuse , ainsi que les Bethtmi; car les Tungri touchaient aux Campines Liégeoises et les Nervii s'étendaient jusqu'à Namur; les Beihant étaient donc situés entre les Tungri et les Nervii d'une part , et la Meuse de l'autre.
Je ne yois donc pas comment M. des Roches a pu placer les Sunici, Bethasii et Tungri entre la Meuse et le Rhin , puisqu'ayec la Meuse à dos , Labeo ne pouvait pas se mettre à couvert de l'attaque de Givilis qui arrivait de Cologne.
Il n'y a donc d autre situation à assigner aux Bethasii et
aux Sunici, que la gauche de la Meuse depuis Namur jusqu'en
Gueldre.