‹ uvres complètes de J. J.RousseauChapitre 106 sur 150 · PARTIE II, LETTRE VII · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE VII

bien public , alors tout y sera libre , et tout s'y passera plus tranquillement qu'aujourd'bui.

Supposons que dans le règlement on eût pris la méthode opposée à celle qu'on a suivie ; qu'au lieu de fixer les droits du Conseil général, on eût fixé ceux des autres Conseils , ce qui par là même eût montré les siens : convenez qu'on eût trouvé dans le seul petit Conseil un assemblage de pouvoirs bien étrange pour un état libre et démocratique , dans des chefs que le peuple ne choisit point et qui restent en place toute leur vie.

D'abord l'union de deux choses partout ailleurs incompatibles : savoir , l'administration des affaires de l'état, et l'exercice suprême de la justice sur les biens , la vie et l'honneur des citoyens.

Un ordre, le dernier de tous par son rang, et le premier par sa puissance.

Un Conseil inférieur , sans lequel tout est mort dans la république , qui propose seul , qui décide le premier , et dont la seule voix , même dans son propre fait, permet à ses supérieurs d'en avoir une.

Un corps qui reconnaît l'autorité d'un autre , et qui seul a la nomination des membres de ce corps auquel il est subordonné.

Un tribunal suprême duquel on appelle : ou bien, au contraire, un juge inférieur qui préside dans les tribunaux supérieurs au sien;

Qui , après avoir siégé comme juge inférieur dans le tribunal dont on appelle, non-seulement va siéger comme juge suprême dans le tribunal où

l-yS LETTRES ÉCKITES DE LA MOiVTAGNE.

il est appelé, mais n'a dans ce tribunal suprènje que les collègues qu'il s'est lui-même choisis.

Un ordre enfin qui seul a son activité propre, qui donne à tous les autres la leur, et qui, dans tous , soutenant les résolutions qu'il a prises , opine deux fois et vote trois '^.

L'appel du petit Conseil au Deux-cents est un véritable jeu d'enfant; c'est une farce en politique s'il en fut jamais: aussi n'appelle-t-on pas proprement cet appel un appel ; c'est une grâce qu'on implore en justice , un recours en cassation d'arrêt : on ne comprend pas ce que c'est. Croit-on que si le petit Conseil n'eût bien senti que ce dernier recours était sans conséquence , il s'en fût volontairement dépouillé comme il fit? Ce désintéressement n'est pas dans ses maximes.

vSi les jugements du petit Conseil ne sont pas toujours confirmés au Deux-cents, c'est dans les affaires particulières et contradictoires, où il n'ini-

° Daus un état qiii se gouverne en république, et où l'on parle la langue française , il faudrait se faire un langage à part pour le gouvernement. Par exemple, délihérer , opiner, -voter, sont trois choses très-différentes, et que les Français ne distinguent pas assez. Délibérer, c'est peser le pour et le contre; opiner, c'est dire son avis et le motiver; voter, c'est donner son suffrage quand il ne reste plus qu'à recueillir les voix. On met d'abord la matière en délibération : au premier tour on opine; on vote au dernier. Les tribunaux ont partout à peu près les mêmes formes ; mais comme , dans les monarcbies , le public n'a pas besoin d'en apprendi'e les termes , ils restent consacrés au barreau. C'est par une autre inexactitude de la langue en ces matières que M. de Montesquieu , qui la savait si bien , n'a pas laissé de dire toujours la puissance exécutrice, blessant ainsi l'analogie , et faisant adjectif le mot exécuteur qui est substantif. C'est la même faute que s'il eût dit le pom'oir législateur.

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