‹ uvres complètes de J. J.RousseauChapitre 105 sur 150 · PAKTIE II, LETTRE VII · texte numérisé non relu

PAKTIE II, LETTRE VII

Qu'au corps si nombreux'* ait besoin de police et d'ordre, je l'accorde; mais que cette police et cet ordre ne renversent pas le but de son institution. -Est-ce donc une chose plus difficile d'établir la règle sans servitude entre quelques centaines d'hommes naturellement graves et froids, qu'elle ue l'était à Athènes , dont on nous parle , dans l'assemblée de plusieurs milliers de citoyens emportés , bouillants , et presque effrénés ; qu'elle ne l'était dans la capitale du monde, où le peuple en corps exerçait en partie la puissance executive ; et qu'elle ne l'est aujourd'hui même dans le grand Conseil de Venise , aussi nombreux que votre Conseil général ? On se plaint de l'impolice qui l'ègne

" Les Conseils généraux étaient autrefois très-fréquents à Genève, et tout ce qui se faisait de quelque importance y était porté. En 1707, M. le syndic Chouet disait, dans une harangue devenue célèbre, que de cette fréquence venaient jadis la faiblesse et le malheur de l'état : nous verjons bientôt ce qu'il en faut croire. Il insiste aussi sur l'extrême augmentation du nombre des membres, qui rendrait aujourd'hui cette fréquence impossible, affirmant qu'autrefois cette assemblée ne passait pas deux à trois cents , et qu'elle est à présent de treize à quatorze cents. Il y a des deux côtés beaucoup d'exagération.

Les plus anciens Conseils généraux étaient au moins de cinq à six cents membres ; on sei'ait peut - être bien embarrassé d'en citer un seul qui n'ait été que de deux ou trois cents. En 1420, on y en compta sept cent vingt , stipulant pour tous les auties ; et peu de temps après on reçut encore plus de deux cents bourgeois.

Quoique la ville de Genève soit devenue plus commerçante et plus riche , elle n'a pu devenir beaucoup plus peuplée , les fortifications n'ayant pas permis d'agrandir l'enceinte de ses murs, et ayant fait raser ses faubourgs. D'ailleurs , presque sans territoire et à la merci de ses voisins pour sa subsistance, elle n'aurait pu s'agrandir sans s'affaiblir. En i4o4> on y compta treize cents feux faisant au moins treize mille âmes. Il n'y en a guère plus de vingt mille aujourd'hui; rajjport Ijien éloigné de celui de 3 à i4- Or de

dans le parlement d'Angleterre; et toutefois, dans ce corps composé de plus de sept cents membres, où se traitent de si grandes affaires , où tant d'intérêts se croisent , où tant de cabales se forment ■> où tant de tètes s'échauffent, où chaque membre a le droit de parler, tout se fait, tout s'expédie; cette grande monarchie va son train : et chez vous, où les intérêts sont si simples , si peu compliqués , où l'on n'a pour ainsi dire à régler que les affaires d'une famille , on vous fait peur des orages comme si tout allait renverser! Monsieur, la police de votre Conseil général est la chose du monde la plus facile ; qu'on veuille sincèrement l'établir pour le

ce nombre il faut déduire encore celui des natifs, habitants, étrangers , qui n'entrent pas au Conseil général ; nombre fort augmenté relativement à celui des bourgeois , depuis le refuge des Français et le progrès de l'industrie. Quelques Conseils généraux sont allés de nos jours à quatorze et même à quinze cents ; mais communément ils n'approchent pas de ce nombre; si quelques-uns même vont à treize, ce n'est que dans des occasions critiques où tous les bons citoyens croiraient manquer à leur serment de s'absenter, et où les magistrats, de leur côté, font venir du dehors leurs clients pour favoriser leurs manœuvres : or ces manœuvres, inconnues au quinzième siècle , n'exigeaient point alors de pareils expédients. Généralement le nombre ordinaire roule entre huit à neuf cents, quelquefois il reste au-dessous de celui de l'an 1420, siu-tout lorsque l'assemblée se tieut en été, et qu'il s'agit de choses peu importantes. J'ai moimême assisté, eu 1754, à un Conseil général qui n'était certainement pas de sept cents membres.

Il résulte de ces diverses considérations que, tout balancé, le Conseil général est à peu près aujourd'hui , quant au nombre , ce qu'il était il y a deux ou trois siècles , ou du moins que la différence est peu considérable. Cependant tout le monde y parlait alors ; la police et la décence qu'on y voit régner aujourd'hui n'étaient pas établies. On criait quelquefois; mais le peuple était libre, le magistrat respecté, et le Conseil s'assemblait fréquemment. Donc M. le syndic Chouet accusait faux et raisonnait mal.

Page 1