PARTIE II, LETTRE IX. /{d
le parti qu'on veut sans avoir jamais tort : car il entre tant d'éléments dans ces propositions, on peut les envisager par tant de faces , qu'il y a toujours quelque côté susceptible de l'aspect qu'on veut leur donner. Quand on fait pour tout le public en général un livre de politique, on y peut philosopher à son aise : l'auteur, ne voulant qu'être lu et jugé par les hommes instruits de toutes les nations et versés dans la matière qu'il traite , abstrait et généralise sans crainte ; il ne s'appesantit pas sur les détails élémentaires. Si je parlais à vous seul , je pourrais user de cette méthode ; mais le sujet de ces Lettres intéresse un peuple entier, composé, dans son plus grand nombre , d'hommes qui ont plus de sens et de jugement que de lecture et d'étude, et qui ,pour n'avoir pas le jargon scientifique, n'en sont que plus propres à saisir le vrai dans toute sa simplicité. Il faut opter en pareil cas entre l'intérêt de l'auteur et celui des lecteurs ; et qui veut se rendre plus utile doit se résoudre à être moins éblouissant.
Une autre source d'erreurs et de fausses applications est d'avoir laissé les idées de ce droit négatif trop vagues , trop inexactes ; ce qui sert à citer avec un air de preuve les exemples qui s'y rapportent le moins, à détourner vos concitoyens de leur objet par la pompe de ceux qu'on leur présente , à soulever leur orgueil contre leur raison , et à les consoler doucement de n'être pas plus libres que les maîtres du monde. On fouille avec érudition dans l'obscurité des siècles ; on vous promène
avec faste chez les peuples de l'antiquité ; on vous étale successivement Athènes, Sparte, Rome, Carthage ; on vous jette aux yeux le sable de la Libye , pour vous empêcher de voir ce qui se passe autour de vous.
Qu'on fixe avec précision , comme j'ai tâché de faire, ce droit négatif, tel que prétend l'exercer le Conseil, et je soutiens qu'il n'y eut jamais un seul gouvernement sur la terre où le législateur, enchaîné de toutes manières par le corps exécutif, après avoir livré les lois sans réserve à sa merci, fût réduit à les lui voir expliquer , éluder , transgresser à volonté , sans pouvoir jamais apporter à cet abus d'autre opposition , d'autre droit , d'autre résistance, qu'un murmure inutile et d'impuissantes clameurs.
Voyez en effet à quel point votre anonyme est forcé de dénaturer la question , pour y rapporter moins mal à propos ses exemples.
«Le droit négatif n'étant pas, dit-il page iio, « le pouvoir de faire des lois , mais d'empêcher que « tout le monde indistinctement ne puisse mettre « en mouvement la puissance qui fait les lois , et ne « donnant pas la facilité d'innover , mais le pouce voir de s'opposer aux innovations , va directe- « ment au grand but que se propose une société « politique , qui est de se conserver en conservant « sa constitution. »
Voilà un droit négatif très-raisonnable ; et, dans le sens exposé , ce droit est en effet une partie si essentielle de la constitution démocratique, qu'il