PARTIE II, LETTRE IX
suis, de ses généraux, qui l'envahirent : elle périt par l'excès de sa puissance ; mais elle ne l'avait acquise que par la bonté de son gouvernement. On peut dire en ce sens que ses tribuns la détruisirent". Au reste, je n'excuse pas les fautes du peuple romain ; je les ai dites dans le Contrat social : je l'ai blâmé d'avoir usurpé la puissance executive qu'il devait seulement contenir ^; j'ai montré sur quels principes le tribunat devait être institué , les bornes qu'on devait lui donner, et comment tout cela se pouvait faire. Ces règles furent mal suivies
'^ Les tribuns ne sortaient point de la ville; ils n'avaient aucune autorité hors de ses murs : aussi les consuls , pour se soustraire à leur inspection, tenaient -ils quelquefois les comices dans la campagne. Or les fers des Romains ne furent point forgés dans Rome , mais dans ses armées, et ce fut par leurs conquêtes qu'ils perdirent leur liberté. Cette perte ne vint donc pas des tribuns.
Il est vrai que César se servit d'eux comme Sylla s'était servi du sénat ; chacun prenait les moyens qu'il jugeait les plus prompts ou les plus sûrs pour parvenir: mais il fallait bien que quelqu'un parvînt ; et qu'importait qui de Marins ou de Sylla , de César ou de Pompée, d'Octave ou d'Antoine, fût l'usurpateur? Quelque parti qui l'emportât, l'usurpation n'en était pas moins inévitable; il fallait des chefs aux armées éloignées , et il était sûr qu'un de ces chefs deviendrait le maître de l'état. Le tribunat ne faisait pas à cela la moindre chose.
Au reste , cette même sortie que fait ici l'auteur des Lettres écrites de la campagne sur les tribuns du peuple, avait été déjà faite, en lyiS, par M. de Chapeaurouge , conseiller d'état, dans un Mémoire contre l'office de procureur - général. M. Louis Le Fort , qui remplissait alors cette charge avec éclat, lui fit voir, dans une très-belle lettre en réponse à ce Mémoire , que le crédit et l'autorité des tribuns avaient été le salut de la république,, et que sa destruction n'était point venue d'eux , mais des consuls. Sûrement le procureui-général Le Fort ne prévoyait guère par qui serait renouvelé, de nos jours le sentiment qu'il réfutait si bien.
^ Voyez le Contrat social. Livre iv, chap. 5. Je crois qu'on trouvera dans ce chapitre, qui est fort court, quelques bonnes maximes sur cette matière.
à Rome : elles auraient pu l'être mieux. Toutefois voyez ce que fit le tribunat avec ses abus : que n'eiàt-il point fait bien dirigé ? Je vois peu ce que veut ici l'auteur des Lettres : pour conclure contre lui-même, j'aurais pris le même exemple qu'il a choisi.
Mais n'allons pas chercher si loin ces illustres exemples, si fastueux par eux-mêmes et si trompeurs par leur application. Ne laissez point forger vos chaînes par l'amour- propre. Trop petits pour vous comparera rien, restez en vous-mêmes, et ne vous aveuglez point sur votre position. Les anciens peuples ne sont plus un modèle pour les modernes ; ils leur sont trop étrangers à tous égards. Vous surtout, Genevois, gardez votre place, et n'allez point aux objets élevés qu'on vous présente pour vous cacher l'abîme qu'on creuse au - devant de vous. Vous n'êtes ni Romains, ni Spartiates, vous n'êtes pas même Athéniens. Laissez là ces grands noms qui ne vous vont point. Vous êtes des marchands, des artisans, des bourgeois, toujours occupés de leurs intérêts privés , de leur travail , de leur trafic , de leur gain ; des gens pour qui la liberté même n'est qu'un moyen d'acquérir sans obstacle et de posséder en sûreté.
Cette situation demande pour vous des maximes particulières. N'étant pas oisifs comme étaient les anciens peuples, vous ne pouvez, comme eux, vous occuper sans cesse du gouvernement : mais par cela même que vous pouvez moins y veiller de suite , il doit être institué de manière qu'il vous