PARTIE II, LETTRE IX
soit plus aisé d'en voir les manœuvres et de pourvoir aux abus. Tout soin public que votre intérêt exige doit vous être rendu d'autant plus facile à remplir , que c'est un soin qui vous coûte et que vous ne prenez pas volontiers. Car vouloir vous en décharger tout- à -fait, c'est vouloir cesser d'être libres. Il faut opter , dit le philosophe bienfaisant ; et ceux qui ne peuvent supporter le travail n'ont qu'à chercher le repos dans la servitude.
Un peuple inquiet , désoeuvré, remuant, et, faute d'affaires particulières , toujours prêt à se mêler de celles de l'état, a besoin d'être contenu, je le sais; mais, encore un coup, la bourgeoisie de Genève est-elle ce peuple-là? Rien n'y ressemble moins; elle en est l'antipode. Vos citoyens, tout absorbés dans leurs occupations domestiques, et toujours froids sur le reste , ne songent à l'intérêt public que quand le leur propre est attaqué. Trop peu soigneux d'éclairer la conduite de leurs chefs, ils ne voient les fers qu'on leur prépare que quand ils en sentent le poids. Toujours distraits, toujours trompés, toujours fixés sur d'autres objets, ils se laissent donner le change sur le plus important de tous, et vont toujours cherchant le remède, faute d'avoir su prévenir le mal. A force de compasser leurs démarches , ils ne les font jamais qu'après coup. Leurs lenteurs les auraient déjà perdus cent fois , si l'impatience du magistrat ne les eiit sauvés , et si , pressé d'exercer ce pouvoir suprême auquel il aspire , il ne les eût lui-même avertis du danger. Suivez l'historique de votre gouvernement : vous R. VI. 29
45o LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
verrez toujours le Conseil , ardent clans ses entreprises, les manquer le plus souvent par trop d'empressement à les accomplir; et vous verrez toujours la bourgeoisie revenir enfin sur ce qu'elle a laissé faire sans y mettre opposition.
En 1 570 , l'état était obéré de dettes et affligé de plusieurs fléaux. Comme il était malaisé, dans la circonstance , d'assembler souvent le Conseil général, on y propose d'autoriser les Conseils de pourvoir aux besoins présents : la proposition passe : ils partent de là pour s'arroger le droit perpétuel d'établir des impôts, et pendant plus d'un siècle on les laisse faire sans la moindre opposition.
En 1 7 i4 5 on fait, par des vues secrètes « , l'entreprise immense et ridicule des fortificatioiis , sans daigner consulter le Conseil général, et contre la teneur des édits. En conséquence de ce beau prç>jet , on établit pour dix ans des impôts sur lesquels on ne le consulte pas davantage. Il s'élève quelques plaintes; on les dédaigne, et tout se tait.
En 17^5 , le terme des impôts expire ; il s'agit de les prolonger. C'était pour la bourgeoisie le moment tardif , mais nécessaire, de revendiquer son droit négligé si long-temps. Mais la peste de Marseille et la banque royale ayant dérangé le commerce, chacun, occupé des dangers de sa fortune, oublie ceux de sa liberté. Le Conseil, qui n'oublie pas ses vues , renouvelle en Deux-cents les impôts , sans qu'il soit question du Conseil général.
A l'expiration du second terme les citoyens se
" 11 en a été parlé ci-devant, pag. 368.