PARTIE I, LETTRE II. 2o
établie , et voilà comment elle doit se conserver. Il est bien vrai que la doctrine du plus grand nombre peut être proposée à tous comme la plus probable ou la plus autorisée ; le souverain peut même la rédiger en formule et la prescrire à ceux qu'il charge d'enseigner, parce qu'il faut quelque ordre, quelque règle dans les instructions pul^liques ; et qu'au fond l'on ne gène en ceci la liberté de personne, puisque nul n'est forcé d'enseigner malgré lui : mais il ne s'ensuit pas de là que les particuliers soient obligés, d'admettre précisément ces interprétations qu'on leur donne et cette doctrine qu'on leur enseigne. Chacun en demeure seul juge pour luimême, et ne reconnaît en cela d'autre autorité que la sienne propre. Les bonnes instructions doivent moins fixer le choix que nous devons faire , que nous mettre en état de bien choisir. Tel est le véritable esprit de la réformation, tel en est le vrai fondement. La raison particulière y prononce , en tirant la foi de la règle commune qu'elle établit, savoir, l'Evangile; et il est tellement de l'essence de la raison d'être libre , que , quand elle voudrait s'asservir à l'autorité, cela ne dépendrait pas d'elle. Portez la moindre atteinte à ce principe, et tout l'évangélisme croule à l'instant. Qu'on me prouve aujourd'hui qu'en matière de foi je suis obligé de me soumettre aux décisions de quelqu'un , dès demain je me fais catholique , et tout homme conséquent et vrai fera comme moi.
Or la libre interprétation de l'Ecriture emporte non-seulement le droit d'en expliquer les passages,
2o4 LETTRES ECRITES DE LA MONTAGNE.
chacun selon son sens particulier, mais celui de rester dans le doute sur ceux qu'on trouve douteux, et celui de ne pas comprendre ceux qu'on trouve incompréhensibles. Voilà le droit de chaque fidèle , droit sur lequel ni les pasteurs ni les magistrats n'ont rien à voir. Pourvu qu'on respecte toute la Bible et qu'on s'accorde sur les points capitaux, on vit selon la réformation évangélique. Le serment des bourgeois de Genève n'emporte rien de plus que cela.
Or je vois déjà vos docteurs triompher sur ces points capitaux, et prétendre que je m'en écarte. Doucement, messieurs, de grâce; ce n'est pas encore de moi qu'il s'agit, c'est de vous. Sachons d'abord quels sont, selon vous, ces points capitaux; sachons quel droit vous avez de me contraindre à les voir où je ne les vois pas , et où peutêtre vous ne les voyez pas vous-mêmes. N'oubliez point , s'il vous plaît , que me donner vos décisions pour lois, c'est vous écarter de la sainte réformation évangélique , c'est en ébranler les vrais fondements; c'est vous qui, par la loi, méritez punition.
Soit que l'on considère l'état politique de votre république lorsque la réformation fut instituée , soit que l'on pèse les termes de vos anciens édits par rapport à la religion qu'ils prescrivent, on voit que la réformation est partout mise en opposition avec l'Église romaine , et que les lois n'ont pour objet que d'abjurer les principes et le culte de celle-ci , destructifs de la liberté dans tous les sens.