PARTIE I, LETTRE III
Ceci sert déjà de réponse à l'objection rétorsive que j'ai prévenue, de vouloir faire moi-même le réformateur en bravant les opinions de tout mon siècle; car rien n'a moins l'air de bravade qu'un pareil langage , et ce n'est pas assurément prendre un ton de prophète que de parler avec tant de circonspection. J'ai regardé comme un devoir de dire mon sentiment en clîoses importantes et utiles; mais ai -je dit un mot, ai -je fait un pas pour le faire adopter à d'autres? quelqu'un a-t-il vu dans ma conduite l'air d'un homme qui cherchait à se faire des sectateurs ?
En transcrivant l'écrit particulier qui fait tant d'imprévus zélateurs de la foi, j'avertis encore le lecteur qu'il doit se défier de mes jugements; que c'est à lui de voir s'il peut tirer de cet écrit quelques réflexions utiles; que je ne lui propose ni le sentiment d'autrui ni le mien pour règle , que je le lui présente à examiner.
Et lorsque je reprends la parole, voici ce que j'ajoute encore à la fin.
« J'ai transcrit cet écrit , non comme une règle « des sentiments qu'on doit suivre en matière de « religion, mais comme un exemple de la manière (f dont on peut raisonner avec son élève pour ne « point s'écarter de la méthode que j'ai tâché d'éta- « blir. Tant qu'on ne donne rien à l'autorité des « hommes nivaux préjugés des pays où l'on est né^ « les seules lumières de la raison ne peuvent, dans « l'institution de la nature, nous mener plus loin « que la religion naturelle , et c'est à quoi je me
« borne avec mon Emile. S'il en doit avoir une «autre, je n'ai plus en cela le droit d'être son « guide; c'est à lui seul de la choisir. »
Quel est après cela l'homme assez impudent pour m'oser taxer d'avoir nié les miracles, qui ne sont pas même niés dans cet écrit? je n'en ai pas parlé ailleurs '^.
Quoi? parce que l'auteur d'un écrit publié par un autre y introduit un raisonneur qu'il désapprouve*, et qui, dans une dispute, rejette les miracles, il s'ensuit de là que non-seulement l'auteur de cet écrit, mais l'éditeur, rejette aussi les miracles? Quel tissu de témérités ! Qu'on se permette de telles présomptions dans la chaleur d'une querelle littéraire, cela est très-blâmable et trop commun : mais les prendre pour des preuves dans les tribunaux, voilà une jurisprudence à faire trembler l'homme le plus juste et le plus ferme qui a le malheur de vivre sous de pareils magistrats.
L'auteur de la Profession de foi fait des objections tant sur l'utilité que sur la réalité des miracles, mais ces objections ne sont point des négations. Voici là -dessus ce qu'il dit de plus fort : « C'est l'ordre inaltérable de la nature qui montre « le mieux l'Être suprême. S'il arrivait beaucoup « d'exceptions, je ne saurais plus qu'en penser; et « pour moi je crois trop en Dieu pour croire à tant « de miracles si peu dignes de lui. m
"^ J'en ai parlé depuis dans ma Lettre à M. de Beauniont ; mais , outre qu'on n'a rien dit sur cette Lettre , ce n'est pas sur ce qu'dle contient qu'on peut fonder les procédures faites avant qu'elle ait paru. Emile, tome ii.