PARTIE I, LETTRE III. a
a tématique , qui n'est autre chose ici que la marche « de la nature , c'est là ce qui déroutera le plus les « lecteurs; c'est aussi par là qu'on m'attaquera sans « doute , et peut-être n'aura-t-on pas tort. On croira a moins lire un traité d'éducation que les réve- « ries d'un visionnaire sur l'éducation. Qu'y faire? «Ce n'est pas sur les idées d'autrui que j'écris, a c'est sur les miennes. Je ne vois point comme les « autres hommes ; il y a long-temps qu'on me l'a re- « proche. Mais dépend -il de moi de me donner « d'autres yeux, et de m'affecter d'autres idées? « Non ; il dépend de moi de ne point ahonder dans « mon sens , de ne point croire être seul plus sage « que tout le monde ; il dépend de moi , non de (c changer de sentiment , mais de me défier du « mien : voilà tout ce que je puis faire, et ce que «je fais. Que si je prends quelquefois le ton affir- « matif, ce n'est point pour en imposer au lecteur; « c'est pour lui parler comme je pense : pourquoi « proposerais-je par forme de doute ce dont, quant « à moi , je ne doute point? Je dis exactement ce « qui se passe dans mon esprit.
« En exposant avec liherté mon sentiment, j'en- « tends si peu qu'il fasse autorité, que j'y joins « toujours mes raisons, afin qu'on les pèse et qu'on « me juge. Mais quoique je ne veuille point m'obs- « tiner à défendre mes idées, je ne me crois pas « moins obligé de les proposer ; car les maximes « sur lesquelles je suis d'im avis contraire à celui « des autres ne sont point indifférentes : ce sont « de celles dont la vérité ou la fausseté importe à
« connaître , et qui font le bonheur ou le malheur « du genre humain. »
Un auteur qui ne sait lui - même s'il n'est point dans l'erreur, qui craint que tout ce qu'il dit ne soit un tissu de rêveries , qui , ne pouvant changer de sentiments, se défie du sien, qui ne prend point le ton affirmatif pour le donner , mais pour parler comme il pense , qui, ne voulant point faire autorité, dit toujours ses raisons afin qu'on le juge, et qui même ne veut point s'obstiner à défendre ses idées ; un auteur qui parle ainsi à la tête de son livre , y veut-il prononcer des oracles ? veutil donner des décisions? et, par cette déclaration préliminaire, ne met-il pas au nombre des doutes ses plus fortes assertions ?
Et qu'on ne dise point que je manque à mes engagements en m'obstinant à défendre ici mes idées ; ce serait le comble de l'injustice. Ce ne sont point mes idées que je défends, c'est ma personne. Si l'on n'eût attaqué que mes Uvres, j'aurais constamment gardé le silence ; c'était un point résolu. Depuis ma déclaration, faite en lySS, m'a-t-on vu répondre à quelqu'un , ou me taisais-je faute d'agresseurs ? Mais quand on me poursuit , quand on me décrète, quand on me déshonore pour avoir dit ce que je n'ai pas dit, il faut bien, pour me défendre , montrer que je ne l'ai pas dit. Ce sont mes ennemis qui, malgré moi, me remettent la plume à la main. Eh! qu'ils me laissent en repos, et j'y laisserai le public ; j'en donne de bon cœur ma parole.