PARTIE I, LETTRE V. 33 I
la mienne. Dans un pays libre et dans une religion raisonnable, la loi qui rendrait criminel un livre pareil au mien serait une loi funeste, qu'il faudrait se hâter d'abroger pour l'honneur et le bien de l'état. Mais, grâces au ciel, il n'existe rien de tel parmi vous, comme je viens de le prouver, et il vaut mieux que l'injustice dont je suis la victime soit l'ouvrage du magistrat que des lois; car les erreurs des hommes sont passagères, mais celles des lois durent autant qu'elles. Loin que l'ostracisme qui m'exile à jamais de mon pays soit l'ouvrage de mes fautes, je n'ai jamais mieux rempli mon devoir de citoyen qu'au moment que je cesse de l'être , et j'en aurais mérité le titre par l'acte qui m'y fait renoncer.
Rappelez -vous ce qui venait de se passer, il y avait peu d'années , au sujet de l'article Genèi'e de M. d'Alembert. Loin de calmer les murmures excités par cet article, l'écrit publié par les pasteurs les avait augmentés; et il n'y a personne qui ne sache que mon ouvrage leur fit plus de bien que le leur. Le parti protestant , inécontent d'eux , n'éclatait pas , mais il pouvait éclater d'un moment à l'autre ; et malheureusement les gouvernements s'alarment de si peu de chose en ces matières, que les querelles des théologiens , faites pour tomber dans l'oubli d'elles-mêmes, prennent toujours de l'importance par celle qu'on leur veut donner.
Pour moi, je regardais comme la gloire et le bonheur de la patrie d'avoir un clergé animé d'un esprit si rare dans son ordre , et qui , sans s'attacher
'd3l LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
à la doctrine purement spéculative, rapportait tout à la morale et aux devoirs de l'homme et du citoyen. Je pensais que, sans faire directement son apologie , justifier les maximes que je lui supposais et prévenir les censures qu'on en pourrait faire , était un service à rendre à l'état. En montrant que ce qu'il négligeait n'était ni certain ni utile, j'espérais contenir ceux qui voudraient lui en faire un crime : sans le nommer, sans le désigner, sans compromettre son orthodoxie ^ c'était le donner en exemple aux autres théologiens.
L'entreprise était hardie , mais elle n'était pas téméraire ; et , sans des circonstances qu'il était difficile de prévoir , elle devait naturellement réussir. Je n'étais pas seul de ce sentiment; des gens trèséclairés , d'illustres magistrats même , pensaient comme moi. Considérez l'état religieux de l'Europe au moment où je publiai mon livre, et vous verrez qu'il était plus que probable qu'il serait partout accueilli. La religion, décréditée en tout lieu par la philosophie, avait perdu son ascendant jusque sur le peuple. Les gens d'Eglise, obstinés à l'étayer par son côté faible, avaient laissé miner tout le reste; et l'édifice entier, portant à faux, était prêt à s'écrouler. Les controverses avaient cessé parce qu'elles n'intéressaient plus personne ; et la paix régnait entre les différents partis , parce que nul ne se souciait plus du sien. Pour ôter les mauvaises branches , on avait abattu l'arbre ; pour le replanter, il fallait n'y laisser que le tronc.
Quel moment plus heureux pour établir solide-