PARTIE I, LETTRE V
« importe? Si l'on brûlait tous les livres ennuyeux, « que deviendraient les bibliothèques? et si l'on brû- « lait tous les gens ennuyeux, il faudrait faire un « bûcher du pays. Croyez-moi , laissons raisonner « ceux qui nous laissent plaisanter; ne brûlons ni « gens ni livres , et restons en paix ; c'est mon avis. » Voilà, selon moi, ce qu'eût pu dire d'un meilleur ton M. de Voltaire ; et ce n'eût pas été là , ce me semble , le plus mauvais conseil qu'il aurait donné '■ .
« Faisons impartialement la comparaison de ces « ouvrages ; jugeons-en par l'impression qu'ils ont (c faite dans le monde. » J'y consens de tout mon cœur. « Les uns s'impriment et se débitent partout ; « on sait comment y ont été reçus les autres. »
Ces mots , les uns et les autres , sont, équivoques. Je ne dirai pas sous lesquels l'auteur entend mes écrits : mais ce que je puis dire, c'est qu'on les imprime dans tous les pays , c[u'on les traduit dans toutes les langues , qu'on a même fait à la fois deux traductions de Y Emile, à Londres, honrtéur que n'eut jamais aucun autre livre, excepté YHéloïse, au moins que je sache. Je dirai, de plus, qu'en France , en Angleterre , en Allemagne , même en Italie, on me plaint, on m'aime, on voudrait m'accueillir , et qu'il n'y a partout qu'un cri d'indigna-
' Voltaire répondit à cette plaisanterie par le libelle intitulé : Sentiments des citoyens, clans lequel il représente Rousseau ayant une maladie honteuse et traînant de village en village une femme de mauvaise vie. Il laissa attribuer à d'autres ce libelle odieux qui eût obscurci sa gloire , si un demi-siècle de prescription et des monuments indestructibles ne l'avaient déjà rendu inattaquable à cette époque
d'io LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
tion contre le Conseil de Genève. Voilà ce que je sais du sort de mes écrits ; j'ignore celui des autres.
Il est temps de finir. Vous voyez, monsieur, que dans cette lettre et dans la précédente, je me suis supposé coupable : mais dans les trois premières j'ai montré que je ne l'étais pas. Or jugez de ce qu'une procédure injuste contre im coupable doit être contre un innocent !
Cependant ces messieurs , bien déterminés à laisser subsister cette procédure, ont hautement déclaré que le bien de la religion ne leur permettait pas de reconnaître leur tort, ni l'honneur du o^ouvernement de réparer leur injustice. Il faudrait un ouvrage entier pour montrer les conséquences de cette maxime, qui consacre et change en ai'rét du destin toutes les iniquités des ministres des lois. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit encore , et je ne me suis proposé jusqu'ici que d'examiner si l'injustice avait été commise , et non si elle devait être réparée. Dans le cas de l'affirmative , nous verrons ci-après quelle ressource vos lois se sont ménagée pour remédier à leur violation. En attendant, que faut-il penser de ces juges inflexibles qui procèdent dans leurs jugements aussi légèrement que s'ils ne tiraient point à conséquence , et qui les maintiennent avec autant d'obstination que s'ils y avaient apporté le plus mûr examen?
Quelque longues qu'aient été ces discussions, j'ai cru que leur objet vous donnerait la patience de les suivre; j'ose même dire que vous le deviez, puisqu'elles sont autant l'apologie de vos lois que