PARTIE I, LETTRE VI. Sjy
Une critique, quelque audacieuse qu'elle puisse être, n'est point une conspiration. Critiquer ou blâmer quelques lois, n'es t pas renverser toutes les lois. Autant vaudrait accuser quelqu'un d'assassiner les malades , lorsqu'il montre les fautes des médecins.
Encore une fois, que répondre à des raisons qu'on ne veut pas dire? Comment se justifier contre un jugement porté sans motif? Que sans preuve de part ni d'autre, ces messieurs disent que je veux renverser tous les gouvernements, et que je dise, moi , que je ne veux pas renverser tous les gouvei' nements, il y a dans ces assertions parité exacte, excepté que le préjugé est pour moi ; car il est à présumer que je sais mieux que personne ce que je veux faire.
Mais où la parité manque, c'est dans l'effet de l'assertion. Sur la leur, mon livre est brûlé, ma personne est décrétée; et ce que j'affirme ne rétablit rien. Seulement, si je prouve que l'accusation est fausse et le jugement inique , l'affront qu'ils m'ont fait retourne à eux-mêmes : le décret, le bourreau, tout y devrait retourner, puisque nul ne détruit si radicalement le gouvernement que celui qui en tire un usage directement contraire à la fin pour laquelle il est institué.
Il ne suffit pas que j'affirme, il faut que je prouve ; et c'est ici qu'on voit combien est déplorable le sort d'un particulier soumis à d'injustes magistrats, quand ils n'ont rien à craindre du souverain, et qu'ils se mettent au-dessus des lois. D'une affirmation sans preuve ils font une démonstra-
tion; voilà l'innocent puni. Bien plus, de sa défense même ils lui font un nouveau crime, et il ne tiendrait pas à eux de le punir encore d'avoir prouvé qu'il était innocent.
Comment m'y prendre pour montrer qu'ils n'ont pas dit vrai, pour prouver que je ne détruis point les gouvernements ? Quelque endroit de mes écrits que je défende, ils diront que ce n'est pas celuilà qu'ils ont condamné, quoiqu'ils aient condamné tout , le bon comme le mauvais , sans nulle distinction. Pour ne leur laisser aucune défaite, il faudrait donc tout reprendre, tout suivre d'un bout à l'autre, livre à livre, page à page, ligne à ligne, et presque enfin mot à mot. Il faudrait de plus examiner tous les gouvernements du monde, puisqu'ils disent que je les détruis tous. Quelle entreprise ! Que d'années y faudrait-il employer ? Que Ôl in-folio faudrait-il écrire ? et , après cela , qui les lirait ?
Exigez de moi ce qui est faisable. Tout homme sensé doit se contenter de ce que j'ai à vous dire : vous ne voulez sûrement rien de plus.
De mes deux livres, brûlés à la fois sous des imputations communes , il n'y en a qu'un qui traite du droit politique et des matières de gouvernement. Si l'autre en traite, ce n'est que dans un extrait du premier. Ainsi je suppose que c'est sur celui-ci seulement qtie tombe l'accusation. Si cette accusation portait sur quelque passage particulier, on l'aurait cité sans doute ; on en aurait du moins extrait quelque maxime fidèle ou infidèle, comme on a fait sur les points concernant la religion.
P.VRTIK I, LETTRE VI. 339
C'est donc le système établi dans le corps de Touvragequi détruit les gouvernements : il ne s'agit donc que d'exposer ce système , ou de faire une analyse du livre; et si nous n'y voyons évidemment les principes destructifs dont il s'agit, nous saurons du moins où les chercher dans l'ouvrage, en suivant la méthode de l'auteur.
Mais, monsieur, si, durant cette analyse, qui sera courte, vous trouvez quelque conséquence à tirer , de grâce , ne vous pressez pas ; attendez que nous en raisonnions ensemble : après cela vous y reviendrez si vous voulez.
Qu'est-ce qui fait que l'état est un? C'est l'union de ses membres. Et d'où naît l'union de ses membres ? De l'obligation qui les lie. Tout est d'accord jusqu'ici.
Mais quel est le fondement de cette obligation? Voilà où les auteurs se divisent. Selon les uns, c'est la force ; selon d'autres , l'autorité paternelle ; selon d'autres, la volonté de Dieu. Chacun établit son principe et attaque celui des autres : je n'ai pas moimême fait autrement; et, suivant la plus saine partie de ceux qui ont discuté ces matières , j'ai posé pour fondement du corps politique la convention de ses membres; j'ai réfuté les principes différents du mien.
Indépendamment de la vérité de ce principe , il l'emporte sur tous les autres par la solidité du fondement qu'il établit ; car quel fondement plus sur peut avoir l'obligation parmi les hommes , que le libre engagement de celui qui s'oblige ? On peut
34o LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
disputer tout autre principe ""; on ne saurait disputer celui-là.
Mais par cette condition de la liberté , qui en renferme d'autres , toutes sortes d'engagements ne sont pas valides , même devant les tribunaux humains. Ainsi, pour déterminer celui-ci, l'on doit en expliquer la nature , on doit en trouver l'usage et la fin, on doit prouver qu'il est convenable à des hommes, et qu'il n'a rien de contraire aux lois naturelles : car il n'est pas plus permis d'enfreindre les lois naturelles par le contrat social , qu'il n'est permis d'enfreindre les lois positives par les contrats des particuliers; et ce n'est que par ces lois mêmes qu'existe la liberté qui donne force à l'engagement.
J'ai , pour résultat de cet examen , que l'établissement du contrat social est un pacte d'une espèce particuhère , par lequel* chacun s'engage envers tous; d'où s'ensuit l'engagement réciproque de tous envers chacun, qui est l'objet immédiat de l'union.
Je dis que cet engagement est d'une espèce particulière, en ce qu'étant absolu, sans condition , sans réserve, il ne peut toutefois être injuste ni susceptible d'abus , puisqu'il n'est pas possible que le corps se veuille nuire à lui-même , tant que le tout ne veut que pour tous.
Il est encore d'une espèce particulière, en ce qu'il he les contractants sans les assujétir à per-
" Même celui de la volonté de Dieu, du moins quant à l'application- Car , bien qu'il soit claii' que ce que Dieu veut l'homme doit le vouloir, il n'est pas clair que Dieu veuille qu'on préfère tel gouvernement à tel autre, ni qu'on obéisse à Jacques plutôt qu'à Guillaume. Or voilà de quoi il s'agit.