‹ uvres complètes de J. J.RousseauChapitre 90 sur 150 · PARTIE I, LETTRE VI · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE VI

Ces discussions en amènent d'autres sur la manière dont le gouvernement dégénère, et sur les moyens de retarder la destruction du corps politique.

Enfin , dans le dernier livre , j'examine , par voie de comparaison avec le meilleur gouvernement qui ait existé , savoir celui de Rome , la police la plus favorable à la bonne constitution de l'état; puis je termine ce livre et tout l'ouvrage par des rechercbes sur la manière dont la religion peut et doit entrer comme partie constitutive dans la composition du corps politique.

Que pensiez -vous, monsieur, en lisant cette analyse courte et fidèle de mon livre ? Je le devine. Vous disiez en vous-même : Voilà l'histoire du gouvernement de Genève. C'est ce qu'ont dit à la lecture du même ouvrage tous ceux qui connaissent votre constitution.

Et en effet, ce contrat primitif, cette essence de la souveraineté, cet empire des lois , cette institution du gouvernement , cette manière de le resserrer à divers degrés pour compenser l'autorité par la force , cette tendance à l'usurpation , ces assemblées périodiques, cette adresse à les ôter, cette destruction prochaine , enfin , qui vous menace et que je voulais prévenir, n'est-ce pas trait pour trait l'image de votre république, depuis sa naissance jusqu'à ce jour?

J'ai donc pris votre constitution, que je trouvais belle , pour modèle des institutions politiques; et vous proposant en exemple à l'Europe, loin de

chercher avons détruire, j'exposais les moyens de vous conserver. Cette constitution, toute bonne qu'elle est , n'est pas sans défaut ; on pouvait prévenir les altérations qu'elle a souffertes , la garantir du danger qu'elle court aujourd'hui. J'ai prévu ce danger, je l'ai fait entendre, j'indiquais des préservatifs : était-ce la vouloir détruire, que de montrer ce qu'il fallait faire pour la maintenir? C'était par mon attachement pour elle que j'aurais voulu que rien ne pût l'altérer. Voilà tout mon crime : j'avais tort peut-être; mais si l'amour delà patrie m'aveugla sur cet article, était-ce à elle de m'en punir ?

Comment pouvais -je tendre à renverser tous les gouvernements, en posant en principes tous ceux du vôtre. Le fait seul détruit l'accusation. Puisqu'il y avait un gouvernement existant sur mon modèle, je ne tendais donc pas à détruire tous ceux qui existaient. Eh! monsieur, si je n'avais fait qu'un système , vous êtes bien sûr qu'on n'aurait rien dit : on se fût contenté de reléguer le Contrat social, avec la République de Platon, V Utopie, et les Sévaranibes , dans le pays des chimères. Mais je peignais un objet existant, et l'on voulait que cet objet changeât de face. Mon livre portait témoignage contre l'attentat qu'on allait faire : voilà ce qu'on ne m'a pas pardonné.

Mais voici qui vous paraîtra bizarre. Mon livre attaque tous les gouvernements , et il n'est proscrit dans aucun ! Il en établit un seul , il le propose en exemple, et c'est dans celui-là qu'il est brûlé! N'est-

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il pas singulier que les gouvernements attaqués se taisent , et que le gouvernement respecté sévisse ? Quoi ! le magistrat de Genève se fait le protecteur des autres gouvernements contre le sien même! Il punit son propre citoyen d'avoir préféré les lois de son pays à toutes les autres ? Cela est-il concevable ? et le croiriez-vous si vous ne l'eussiez vu ? Dans tout le reste de l'Europe quelqu'un s'est- il avisé de flétrir l'ouvrage ? Non ; pas même l'état où il a été imprimé "" ; pas même la France , où les magistrats sont là-dessus si sévères. Y a-t-on défendu le livre ? rien de semblable : on n'a pas laissé d'abord entrer l'édition de Hollande; mais on l'a contrefaite en France, et l'ouvrage y court sans difficulté. C'était donc une affaire de commerce et non de police : on préférait le profit du libraire de France au profit du libraire étranger i voilà tout.

Le Contrat social n'a été brûlé nulle part qu'à Genève , où il n'a pas été imprimé ; le seul magistrat de Genève y a trouvé des principes destructifs de tous les gouvernements, A la vérité, ce magistrat n'a point dit quels étaient ces principes ; en cela je crois qu'il a fort prudemment fait.

L'effet des défenses indiscrètes est de n'être point observées et d'énerver la force de l'autorité. Mon livre est dans les mains de tout le monde à Genève; et que n'est-il également dans tous les cœurs! Lisez -le, monsieur, ce livre si décrié,

" Dans le fort des premières clameurs , causées par les procédures de Paris et de Genève , le magistrat surpris défendit les deux livres : mais, sur son propre examen, ce sage magistrat a bien changé de sentiment, surtout quant au Contrat Social.

mais si nécessaire ; vous y verrez partout la loi mise au-dessus des hommes; vous y verrez partout la liberté réclamée, mais toujours sous l'autorité des lois, sans lesquelles la liberté ne peut exister, et sous lesquelles on est toujours libre, de quelque façon qu'on soit gouverné. Par là je ne fais pas, dit-on, ma cour aux puissances : tant pis pour elles; car je fais leurs vrais intérêts, si elles savaient les voir et les suivre. Mais les passions aveuglent les hommes sur leur propre bien. Ceux qui soumettent les lois aux passions humaines sont les vrais destructeurs des gouvernements : voilà les gens qu'il faudrait punir.

Les fondements de l'état sont les mêmes dans tous les gouvernements , et ces fondements sont mieux posés dans mon livre que dans aucun autre. Quand il s'agit ensuite de comparer les diverses formes de gouvernement, on ne peut éviter de peser séparément les avantages et les inconvénients de chacun : c'est ce que je crois avoir fait avec impartialité. Tout balancé, j'ai donné la préférence au gouvernement de mon pays; cela était naturel et raisonnable ; on m'aurait blâmé si je ne l'eusse pas fait : mais je n'ai point donné d'exclusion aux autres gouvernements; au contraire, j'ai montré que chacun avait sa raison qui pouvait le rendre préférable à tout autre, selon les hommes, les temps et les lieux. Ainsi , loin de détruire tous les gouvernements, je les ai tous établis.

En parlant du gouvernement monarchique en particulier, j'en ai bien fait valoir l'avantage, et je

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