‹ Œuvres complètes de J. RacineChapitre 101 sur 328 · ACTE II, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE V

Madame, à mon malheur m'abandonnerez-vous? Vous ne pouviez sans moi demeurer à Mycène; Me verra-t-on sans vous partir avec la reine?

ÉRIPHILE

Je voulois voir Calchas avant que de partir.

IPHIGÉNIE

Que tardez- vous, madame, à le faire avertir?

ÉRIPHILE

I^Argos, dans un moment, vous reprenez la route.

IPHIGÉNIE

Dn moment quelquefois éclaircit plus d'un doute. Mais, madame, je vois que c est trop vous presser; Je vois ce que jamais je n ai Voulu penser : Achille... Vous brûlez que je ne sois partie.

ÉRIPHILE

Moi! vous nm soupçonnez de cette perfidie! Moi, j^aimerois, madame, un vainqueur furieux. Qui toujours tout sanglant se présente à mes yeux, Qui, la flamme à la main , et de meurtres avide , Mit en cendres Lesbos...

IPHIGÉNIE

Oui , vous Taimez , perfide ' ; Et ces mêmes fureurs que vous me dépeignez. Ces bras que dans le sang vous avez vus baignés,

' Cet t le seul emportement que le poêle ait donné à la douce et tnnîdelphigénie. Cette jeune princesse va bientôt apprendre Tarrèt de sa mort arec plus de tranquillité qu'elle n'en fait paroître en recerant la nouTeUe de rinfidélité de son amant. (G.) Cela est dans la nature d'une passion violente ; et cette passion est un moyen d'accroître l'intérêt, et de faire ressortir la rési^ation d'Ipbigénie.

i82 IPHIGÉNIE.

Ces morts, cette Lesbos, ces cendres, cette flamme.

Sont les traits dont Famour Ta gravé dans votre ame ',

Et, loin d'en détester le cruel souvenir,

Vous vous plaisez encore à m^en entretenir. <

Déjà plus d une fois, dans vos plaintes forcées,

J'ai dû voir et j'ai vu le fond de .vos pensées ;

Mais toujours sur mes yeux ma facile bonté

A remis le bandeau que j'avcMS écarté.

Vous l'aimez. Que faisois-je! Et quelle erreur fatale

M'a fait entre mes bras recevoir ma rivale 1

Crédule, je l'aimois : mon cœur même aujourd'hui

De son parjure amant lui promettoit l'appui.

Voilà donc le triomphe où j'étois amenée!

Moi-même à votre char je me suis enchaînée.

Je vous pardonne, hélas! des vœux intéressés.

Et la perte, d'un cœur que vous me ravissez :

Mais que, sans m'avertir du piège qu'on me driesse,

Vous me laissiez chercher jusqu'au fond de la Grèce

L'ingrat qui ne m'attend que pour m'abandonner.

Perfide, cet affront se peut-il pardonner?

ÉltIPHILE.

Vous me donnez des noms qui doivent me surprendre. Madame : on ne m'a pas instruite à les entendre; Et les dieux, contre moi dès long-temps indignés,

' Quelle profondeur de vérité dans ces vers , sans parler de tous les autres mérites! Quelle connoissance du cœur humain, et sur-tout de cette étrange passion de Tamourl et quelle altematÎTC encore de douleur et de joie dans l'ame d'Ériphile, qui tout-àl'heure a tant souffert à nos yeux , quand Iphigénie parloit de tous ses droits sur Achille! (L.)

Page 1