‹ Œuvres complètes de J. RacineChapitre 191 sur 328 · ACTE V, SCENE III. 3i · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE III. 3i

AGAMEMNON

0*ciel ! que dites-vous? Écartez ces horribles soupçons.

CLTTEBSNESTEE.

Répondez: cela est<-il vrai?

AGAMEMNON

Faites-moi des questions auxquelles je puisse répondre.

CLTTEMNE8TRE.

Non : c'est celle-là que je vous fais ; c'est à celle-là qu'il faut répondre.

AGAMEMNON

O comble du malheur ! Cruel destin !

CLTTEMNESTBE.

Le mien et celui de ma fille ne sont pas moins funestes : la même fatalité enveloppe trois malheureux.

AGAMEMNpN.

De quoi vousplaiçnez-vons?

CLTTEMNE8TRE.

Vous me le demandez ! Pitoyable feinte , misérable ruse qui ne peut tromper personne.

AGAMEMNON

Je suis perdu. On m'a trahi.

CLTTEMNESTRE.

Oui , j'ai appris le sort que vous me réservez ; je sais tout; et votre silence même, votre douleur, est un aveu. Me prenez pas la peine de parler.

AGAMEMNON

Hé bien ! je me tab. En essayant de vous tromper, la dissimulation ajonteroit à mon malheur.

CLTTBMNSSTRE.

Écoutez donc , je vais parler, moi ; et, bannissant toute dissimulation , je vais ouvrir et soulager mon cœur. D'abord, et c'est là mon premier reproche, vous m'avez épousée malgré moi ; c'est la violence qui m'a mise dans vos bras: mon époux Tantale a péri sous vos coups. Vous avez

3i6 IPHIGÉNIE.

arraché de mon sein Tenfant que j'allai tois encore; bar^ bare y vous Ta vez massacré comme votre captif. Aussitôt mes deux frères •, les fils de Jupiter, s'élancent sur leurs coursiers , et volent à la vengeance. Vous n'eussiez pas échappé k leur fureur, si mon pèreTyndare, vous voyant à ses genoux , ne vous eût par pitié sauvé la vie. Resté en possession de ma personne, vous trouvâtes le moyen de m'apaiser : je me réconciliai avec vous et votre famille; et, depuis ce moment, je vous en prends à témoin vous-même, ma conduite a été irréprochable; vous n'avez vu en moi qu'une femme vertueuse et sage', occupée du soin de votre maison : vous y entriez avec plaisir, vous n'en sortiez qu'avec le sentiment du bonheur. C'est une fortune bien rare pour un homme de rencontrer une pareille femme, et rien n'est plus commun qu'une union mal assortie \ Je vous ai donné trois filles et un fils, et vous voulez m'arracher une de mes filles! Si l'on vous demandoit pourquoi vous la condamnez à la mort, dites, que répondriez-vous? Faut-il que je réponde à votre place ? Vous ôtez la vie à votre fille pour rendre Hélène à son époux. Est-il juste que notre sang expie les désordres d'une femme coupable? Nous convient-il d'acheter, au prix de ce que nous avons de plus cher, le bonheur de notre plus cruelle ennemie? Si vous m'abandonnez pour aller à la guerre, si votre absence est longue, seule dans ma maison, dites-moi quelles seront mes pensées, que dira mon cœur maternel^ quand il verra vide le siège que ma fille occupoit, l'appartement qu'elle habitoit? Je me consumerai dans la solitude et dans les larmes, dévouée à d'éternelles douleurs. O ma fille! oui, c'est ton père, c'est celui qui t'a donné la vie qui te mène à la mort; c'est

' Castor et PoW. (G.) — * Le grec dit littéralement : Modérée sur Cusage des plaisirs de Camowt. (G.) — ' Mot à mot : Qitunc méchante femme. (G.)

Page 1