ACTE V, SCÈNE III. Sig
core présents à ma pensée; je m^en souviens; et vous les avez oubliés , et vous voulez ma mort ! Ah ! ne portez pas jusque-là votre cruauté. Je vous en conjure au nom de Pélops, au nom d'Atrée, votre père; au nom de cette tendre mère , qui , après m'avoir enfantée dans les plus vives douleurs , éprouve en ce moment la plus cruelle de tontes ! Je n^ai rien de commun avec Hélène ni Paris. D'où est venu cet étranger qui m'apportoit la mort? Tournez vers moi les yeux; accordez»moi un regard, im baiser ; et, s*il me faut mourir, si mes prières, si mes larmes ne vous peuvent émouvoir, que j'emporte du moins en mourant ce dernier gage de votre tendresse! O mon frère, à ton âge tu n'es encore pour tes amis qu'un bien foible défenseur } Préte-moi cependant le secours de tes pleurs ; viens avec moi supplier ton père ; demande la vie de ta sœur. D y a dans l'enfance même un sentiment du malheur. Voyez , à mon père ! le silence de cet enfant est une prière. Que votre cœur s'attendrisse; cédez à la pitié. Vos deux enfants vous supplient, ils sont dans vos bras. L'un, encore au berceau, ne vous donne que des espérances; l'autre , déjà grande, est capable de les remplir. Je ne dis plus qu'un mot, et ce mot dit tout: la vie est pçur les mortels le premier des biens; la nature a horreur du trépas. Il n'y a qu'un insensé qui puisse invoquer ia destruction de son être: une vie malheureuse vaut mieux que la plus belle mort.
LE CHOEUR
O malheureuse Hélène! Cest toi, c'est ton hymen qui arme aujourd'hui les Atrides contre leurs enfants !
AGAMEMNON
Je sais quand il faut céder à ia pitié, et quand il faut lui résister. J'aime mes enfants, et j'aurois perdu la rai-i son si j'étois insensible à la nature; mais, ô femme! s'il en coûte à mon cœur de les sacrifier, il n'est pas moin$
320 IPHIGÉNIE
terrible pour moi de les épargner. Cet affreux sacrifice est nécessaire. Voyez autour de nous cette armée hérissée de fer; voyez ces rois, ces généraux, qui nous environnent : le saQg de ma fille peut seul leur ouvrir les diemihs de Troie; Galchas leur annonce qu'ils n'ont pas * d'autre moyen de renverser la ville de Priam. L'armée brûle d'impatience de mettre à la voile ; nos guerriers n'écoutent plus que la passion de la gloire qui les entraîne vers la terre des barbares. Â quelque prix que ce soit, ils veulent leur apprendre a respecter les femmes des Grecs ; et, dans l'excès de leur fureur, ils iront à Argos égorger mes filles ; ils nous massacreront , vous et moi , si je n'accomplis l'oracle de la déesse. Non, ma chère Iphigénie, je ne suis point esclave des intérêts de Ménélas ; ce n'est point sa volonté qui me subjugue , c'est la Grèce qui me fait une loi de vous immoler malgré moi; et il n'est pas en mon pouvoir de lui désobéir. Notre devoir est d'acheter à nos dépens sa liberté , et de ne pas souffrir que des barbares souillent impunément le lit des Grecs , et viennent à nos yeux ravir leurs femmes.