ACTE V, SCÈNE VI
Mais d'où naissent les pleurs que je te vchs répandre? Que fait mon fils?
THÉRAMÉNE..
O soins tardifs et superflus!
Inutile tendresse! Hippolyte n est plus.
THÉSÉE
Dieux!
THÉRAMÉNE.
J'ai vu des mortels périr le plus aimable, Et j'ose dire encor, seigneur, le moins coupable.
THÉSÉE
Mon fils n est plus ! Hé quoi ! quand je lui tends les bras , Les dieux impatients ont hâté son trépas! Quel coup me Fa ravi? quelle foudre soudaine?
THÉRAMÉNE.
A peine nous sortions des portes de Trézéne >,
tëmom , me rappela ce vers de Thésée, et me fit comprendre que la nature y étpit peinte. (L. R.)
' Boileau etHacine, en leur qualité de classiques, ont été traités comme des anciens par les scoliastes et les commentateurs de profession , an point qu'on feroit un volume de ce qui a été écrit sur ce seul récit de Théraméne, et qu'on trouve dans Saint- Marc une énorme dissertation sur ce seul vers, L« flot qui l'apporta recule époavanté.
Gomme il y a , dans toutes ces diatribes , beaucoup plus de rerbia^ et de pédanterie que de vraie critique, c'est un avertissement de ploB pour nous de nous restreindre purement à l'essentiel. Il est indubitable qu'il y a du luxe de style dans ce récit d'ailleurs si beau ; mais ce qui est de trop se réduit à sept ou huit vers à retrancher, et à la description du monstre, qui est trop détaillée. 11 est d'ailleurs très naturel que Thésée , accablé d'abord par la terrible nouvelle de la mort de son fils, veuille ensuite en ap-
44a PHÈDRE.
Il étoit sur son char; ses gardes affligés ■
Imitoîent son silence, autour de lui rangés;
' Les fils de rois, les rois eux-mêmes, chez les anciens, na- Toient point de gardes. Dans Euripide, les amis d*Hippoljte loi composent un cortège plus naturel et plus intéressant.
prendre les circonstances , et d'autant plus qu'elles sont autant àa prodiges , effets de la colère des dieux , provoqui^e par ses impr^ations. Il n'est pas moins naturel que Théramène, revenu de cette première ëpouvante qu'il a dû éprouver, raconte toutes ces circonstances avec toute la vivacité d'une imagination encore frappée des objets comme s'ils étoient présents; et de plus, le poète a ea soin d'animer le récit des faits par les mouvements et les exclama» lions, et les interruptions de la douleur. Dans tout cela, rien Je répréhensible, rien que de louable, rien qui d'ailleurs ne soit attendu et même exigé par la curiosité des spectateurs. Cest à quoi n'a pas assez réfléchi Fénélon, qui avoit tant de goût, mais qui avoit fort peu étudié, comme de raison , l'art du théâtre, que de simples lectures n'enseignent pas assez. Fénélon croit que Théraméne ne doit pas avoir la force de faire ce récit, ni Thésée celle de l'entendre. Cest une double erreur : la douleur, en pareil cas, dès qu'elle peut écouter, est avide de savoir, et dès qu'elle peut parler, elle est éloquente; et le poëte, avant son récit, a donné tout ce qu'il falloit aux premiers mouvements de la nature. Ce vers fameux,
Le flot qui Tapporta recule épouvanté, est une imitation de celui de Virgile :
« Dissullant ripae refluitque cxterrimt amnit. ■ Mais j'avoue qu'en cette occasion faire reculer le flot qui apporta le monstre, et le faire reculer ttépouvaniCy offre un rapport trop ingénieux pour la situation de Théramène. Son imagination ne doit se porter naturellement que sur ce qui tient à l'horreur réelle des objets, et non pas sur des idées qui ne sont que de l'esprit poétique. Cest, je crois, la seule fois où le poète ait trahi Racine, et l'ait montré derrière le personnage. Le vers est beau ; il seroit admirable dans un récit épique : mais c'est le seul de ceux de Tau-