‹ Œuvres complètes de J. RacineChapitre 287 sur 328 · DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

DU TRADUCTEUR

Dans son Iphigénie Racine a pu suivre Euripide, par-> ceque le fond du sujet de la tragédie grecque et les principaux caractères sont intéressants pour tous les hommes, de quelque pays qu'ils soient, et ne choquent point en particulier les moeurs françoises. 11 n'en est pas de même de la Phèdre: Racine, pour se conformer à notre goût et ài nos idées, a été obligé de bouleverser totalement Fou- Trage d'Euripide : il n'a pu en prendre qu'un très petit nombre de scènes ; la peinture du délire de Phèdre, l'entretien dllippolyte avec son père, et la catastrophe; mais dans tout le reste il s'est écarté de son modèle. Phèdre est le rôle principal dans la pièce de Racine; il n'est qu'accessoire dans celle d'Euripide : Phèdre meurt vers le milieu de la pièce, sans avoir eu aucune entrevue avec Hippoly te ; c'e^t ce jeune prince qui joue le rôle essentiel ; c'est sa fierté sauvage que Vénus veut punir* Hippolyte est à l'yard des femmes ce que le Misanthrope est à l'ég^ard des hommes et de la société en général : il méprise, il hait la plus aimable moitié du genre humain; le mariage lui est odieux; il n'a que de l'horreur pour l'union dçs deux sexes, et il inspire ces sentiments inhumains à tous ceux qui l'approchent. Fanatique du culte de Diane, il passe sa vie dans les forêts. Vénus, dont la fonction est

de peupler la terre, se croit intéressée k tirer une vengeance éclatante de cet ennemi des femmes et de Tamonr, dont la doctrine dangereuse tend à Fextinction de la race humaine : elle inspire à Phèdre un amour incesta^pz. Outrée des mépris d'Hippolyte, Phèdre se donne la mort, et laisse, en mourant, une lettre qui accuse Hippolyte d'avoir attenté à son honneur. Thésée, trompé par cette lettre, et sur-tout par la mort de sa femme, qu'il regarde comme liVie preuve incontestable, chasse son fils de sa présence, invoque contre lui la vengeance de Neptune: et le malheureux jeune homme, renversé de son char, est traîné et mis en pièces par ses chevaux. Tel est le fond de la pièce grecque.

Racine ne pouvoit pas offrir à la nation la plus galante de Funivers le farouche Hippolyte, qui eût paru trop odieux, et même ridicule. Nous avons plusieurs comédies où le principal personnage témoigne la plus forte aversion pour les femmes; mais cette aversion est fondée sur le dépit d'en avoir été trompé, et cède à la fin de la pièce aux charmes d'une femme assez habile pour paroltre plus . sincère et plus fidèle que les autres. Mais un tel personnage transporté dans la tragédie ne seroit que comique. Il a donc fallu que Racine dénaturât FHippolyte comnie il avoit déjà fait TAchille grec : d'où il arrive que dans la Phèdre c'est un innocent qui périf victime de sa vertu; car son amour pour Aricie ne peut être regardé comme un crime, ni même comme une faute : si en cela il désobéit à son père, ce n'est que pour réparer l'injustice et la barbarie avec laquelle Thésée poursuit la sœur des cruels Pallantides, quoiqu'elle n'ait jamais trempé dans les complots de ses perfides frères. Racine a donc été forcé de ti-

rer de la passion de Pliédre ses principales beautés , et de fonder sur cet amour criminel presque toute sa tragédie. La flamme coupable de la femme de Tbésée, les remords de cette malheureuse princesse entraînée au crime par une déplorable fatalité ^ sa douleur vertueuse: voilà ce qui fait le mérite et le caractère distinctif de l'ouvrage de Racine. Ainsi le poëte françois , pour nous divertir, nous a montré une femme dominée par le délire, des sens, et devenue la proie de Vénus; le poëte gsec nous a montré, au contraire, comme la principale figure de son tableau, un jeune prince supérieur à l'attrait naturel du plaisir, qui prétend s'élever au-dessus des sens et de l'humanité, et que l'orgueil entraine dans un excès de vertu solitaire nuisible à la société : en cela il s'est conformé à la tradition, et a suivi les mœurs de son siècle. Les Grecs, quoique déjà corrompus à cette époque, ctoient d'une excessive sévérité sur la pudeur et les bienséances que la nature prescrit au sexe. Les Athéniens sur-tout aimoient peu les femmes, et les jugeoient avec la dernière rigueur. ^ Les femmes de la Grèce, ne pouvant point compter sur la foiblesse et sur la galanterie des hommes, les forcèrent à l'estime, et donnèrent des modèles de pudeur, de modestie, et de vertu ; ce qui semble prouver combien une éducation austère est utile.

Une femme exposant en public tous les détails, tous les mouvements secrets d'une passion honteuse, eût paru aux Grecs, non pas un objet intéressant, mais un objet difforme et dégradé. Ils rioient sans conséquence des bouffonneries grossières d'Aristophane, mais ils n'auroient pas permis que, sur le théâtre tragique, une reine s'abandonnât à des transports amoureux , fit en face une

déclaration d'amour à un homme : c'eût été pour eux une chose monstrueuse, contraire à la décence et à l'honnêteté publique. Ils n'ai:groient point approuvé qu'une mère de famille étalât avec éloquence , devant un grand p^u* pie, des senti meilts que la pudeur apprend aux femmes bien nées à renfermer au fond de leur cœur. Phèdre ne paroit'chez Euripide que comme l'instrument de la ▼engeance de Vénus : elle se montre peu; elle est mourante > elle ne parle que d'ensevelir dans le tombeau des sentiments qui la font rougir, elle a horreur d'elle-naéme, c'est sa nourrice qui faitjtout; et,* du moment qu'Hippolyte a connu et rebuté ses feux, elle ne survit point a son honneur. Leé mœurs grecques ne permettoient rien de plus à Euripide : et si Racine eût été son contemporain, il eût été condamné à peindre toute autre chose que les orages et les tourments d'un amour coupable : ce qui a fait à Paris son succès , eût été sifflé dans Athènes comme • indécent et tout-à-fait indigne de la tragédie. D'où il faut conclure qu'un plus grand luxe, des mœurs plus libres , étendent la sphère de l'imagination, è^uvrent an génie, une carrière plus étendue, et lui fournissent de nouvelles ressources inconnues à une petite république telle que celle des Grecs.

J'ai balancé si je traduirois en entier VHippolyte d'Euripide, dont Racine a tiré si peu de chose; mais j'ai pensé qu'il seroit curieux et instructif de voir comment deux hommes de génie, dans des pays très différents, et à des époques très éloignées l'une de l'autre, ont traité le même sujet. Tous les deux ont eu le bonheur de plaire à la nation pour laquelle ils travailloient. VHippolyte d'Euripide fut joué et couronné avec des applaudissements univer-

sels, sous rarchonteEpameinon, dans Ja quatrième année de la Lxxxviie olympiade. Euripide avoit alors cinquante-* sept ans , et non pas trente-sept , comme le dit le père Brumoy.

Il importe beaucoup, pour fixer les r^g^les générales ilu goût, d^examiner à quel point deux peuples ingénieux et polis, tels que les Grées et les François, ont été diffé-* rents de sentiments et d^opinions sur les objets ka plus intéressants de la société. Je me suis donc décidé à mettre sous les yeux du lecteur la tragédie d'Euripide, fidèlement traduite en franchis, quoiqu'elle cboque bien plus nos idées, et s'éloigne bien plus de notre manière de pcn» ser que Ylphigénie en Aulide. Je suivrai la même marche, le même principe de traduction , en m'étoigaant paiement et d'une exactitude servile, qui est la plus grande des infidélités, et d'une"liberté excessive, qui ôte à Tori- • ginal sa physionomie étrangère, et déguise son véritable caractère.

PERSONNAGES

^WA^T»^ ' > déesses.

DIANE, j

THÉSÉE, roi d'Athènes.

HIPPOLYTE , fils de Thésée et de Tamazone Antiope «.

PHÈDRE, femme de Thésée et helle-mère d'Hippolyte.

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