ACTE V, SCÈNE III
ter ses ordres. Dans un instant le char est prêt. Il y monte, prend les rênes, et, levant les mains vers le ciel, il s'écrie : « Si je suis un méchant, si j'ai mérité mon sort, u ô Jupiter! que ta foudre m'écrase ! Que pendant ma vie, u ou du moins après ma mort , un jour vienne où mon « père sente son injustice, et se repente de ses rifpieurs! » Il presse ensuite les chevaux de l'aiguillon. Nous suivons le char sur la route d'Argos et d'Épidaure. De là, nous entrons dans un chemin désert, et nous voyons une côte située vis-à-vis de cette contrée, vers le golfe Saronique. Alors, du sein de la terre sort un cri épouvantable, un bruit horrible qui , comme la voix de Jupiter, répand partout l'effroi. Les coursiers lèvent la tête et dressent l'oreille. Tremblants et consternés ' , nous cherchons d'où cette voix terrible peut être partie; mais, en regardant du côté du rivage , nous voyons s'élever une vague immense, dont le sommet semble toucher le ciel, et qui dérobe à nos regards les côtes de Scyron, l'isthme, et le rocher d'Esculape. Elle s'enfle, se grossit, et, répandant au loin l'écume, elle est poussée par le flux, avec un grand fracas, vers l'endroit du rivage que le char côtoyoit alors. Le flot se brise avec toute la violence d'une horrible tempête, et vomit à nos yeux un taureau, monstre sauvage, dont les affreux mugissements font retentir tous les lieux d'alentour. Nous le regardons avec horreur, et nous ne pouvons pas en soutenir la vue. L'épouvante s'empare aussitôt des coursiers. Habile dans l'art de conduire un char, Hippolyte saisit les rênes; et, se jetant le corps en arrière comme un rameur, il s'efforce d'arrêter la fougue de ces animaux ardents ; mais ils mordent le frein , ils s'irritent contre l'obstacle qu'on leur oppose , et ils ne eonnoissent plus ni la main ni la voix de leur maitre , ni
' Le te:ile dit : Saisis dune crainte déjeune ftomme. (G.}
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le char auquel ils sont attelés. Lorsque Hippolyte coaroît dans la plaine, le monstre paroissoît à la tête de» chevaux: il les remplissoit d'épouvante, et les forçoitii se précipiter en arrière. Lorsque , dans leur fureur, ils s^élançoient vers les rochers , il suivoit le char pour augmenter encore leur aveugle impétuosité. Enfin les roues se brisent, le char est fracassé» Hippolyte tombe lui-même embarrassé dans les rênes; ses chevaux traînent ce malheureux jeune homme, enveloppé dans des filets qu'il ne peut rompre. Cette tête si noble et si belle heurte avec violence contre la «pointe des rochers; tout son corps est meurtri. Ses cris douloureux remplissent les airs : « Aru rétez-vous, mes amis; vous que j'ai nourris de mes prou près mains, ayez pitié de votre maître! O malheureuse u imprécation de mon pèrel N'y a-t-il donc ici personne u qui veuille sauver un innocent ! » Nous le voulions tous, et nous suivions de loin le char^ d'un pas trop lent à notre gré. Les rênes qui enveloppoient Hippolyte se rompent; il reste étendu sur la terre, n'ayant plus qu'un souffle de vie; et, comme si tout-k-coup la terre se fût entr'ouverte, nous voyons disparoltre les coursiers, le char, et le monstre ^ O roi! je suis, il est vrai, l'un des serviteurs attachés à votre maison; mais vous ne me per* suaderez jamais que votre fils étoit un scélérat : non y quand toutes les femmes se pendroient pour l'accuser^; quand tous les arbres du mont Ida se changeroient en autant de lettres ^ qui déposeroient contre lui , je suis convaincu de son innocence.
' Le texte dit seulement : Se cachèrent , sans que nous pusst'tms savotr «n quel endroit de la terre. ( G. )
* Naïveté d'un eiclaye qu'aucun équivalent ne peut rendre, et f«e n«ii» aToiu biuée dans la traduction , comme un trait de cette «implicite iamilière que les Grecs se permettoient dans leurs tragédies. (G.)
' Le bois des pins senroit à faire les tablettes sur lesquelles les Grec* «^rri voient leurs lettres; et le mont Ida étoit couvert de fbréis de pins. (G.)