ACTE IV, SCÈNE V
Les plus séditieux sont déjà loin du bord. Sans distinguer entre eux qui je hais ou qui j'aime, Allons, et commençons par Xipharès lui-même. Mais quelle est ma fureur ! et qu'est-ce que je dis ! '
Tu vas sacrifier... qui, malheureux? Ton fils! Un fils que Rome craint ! qui peut venger son père ' ! Pourquoi répandre un sang qui m est si nécessaire? Ah ! dans Tétat funeste où ma chute ma mis, Est-ce que mon malheur m'a laissa trop d amis?* Songeons plutôt, songeons à gagner sa tendresse : J'ai besoin d'un vengeur, et noft d'une maltresse >. Quoi! ne vaut-il pas mieux, puisqu'il faut m'en priver, La céder à ce fils que je veux conserver? Cédons-la. Vains efforts, qui ne font que m'instruire Des fbiUesses d'un cœur qui cherche à se séduire! Je brûle, je l'adore; et, loin de la bannir... ^Ah! c'est un crime encor dont je la veux punir ^.
' One raison politiiy e est admirable dans la bouche de Mithridate. (L. B.) Être craint des Romains, pouvoir venger sonjpère, sont des qualités qui rendent Xipharès plus précieax aux yeux de Mithrîdate que son titre de fils. (G.)
* Cest la condamnation de Mithridate dans Tordre de k raison : c'est son excuse dans l'ordre dramatique. On tie Texcuse que parcequil se condaoine.»Cest le but de la vraie tragédie, de mon-* trer les passions de manière à les faire plaindre dans le personnage qu'elles rendent malheureux , et a nous en faire rougir potr eux de manière k les éviter pour nous-mêmes. (L.)
^ Après ce vers, on lisoit dans les premières éditions les quatre vers suivants , que Racine a depuis supprimés :
Mon amour trop long-temps lieot ma gloire captive. Qu'elle périsse seule , et que mon fils me suive. Un peu de fermeté , ptmissaoi ses refus ,
Quelle pitié retient mes sentiments timides?
N'en ai-je pas déjà puni de moins perfides?
O Monime! ô mon fils! Inutile courroux!
Et vous, heureux Romains, quel triomphe pour vous >
Si vous saviez ma honte, et qu'un avis fidèle
De mes lâches combats vous portât la nouvelle!
Quoi! des plus chères mains craignant les trahisons \
J'ai pris soin de m'armer contre tous les poisons;
J ai eu, par une longue et pénible industrie,
Des plus mortels venins prévenir la furie :
Ah ! qu il eût mieux valu , plus sage et plus heureux >
Et repoussant les traits d'un amour dangereux,
Ne pas laisser remplir d'ardeurs empoisonnées
Un cœur déjà glacé par le froid des années !
De ce trouble fatal par où dois-je sortir^?
Me va mettre en état de ne la craindre plov. ^
Quelle pitié , etc. *
' Imitation d*Homère. Nestor, dans le discours qu'il adresse aux chefd de l*armëe grecque, au sujet de la querelle d*Agamemnon et d'Achille, s*dcrie de même : « Quelle joie pour Priam, pour ses en* u faots , et pour tous les Troyens , si' la renommée leur porte la tt nouvelle des fatales discordes qui s elè?enl entre deux héros, les « premiers de la Grèce en prudence ! » ( Iliad, , Uv. I. ) (6.)
* Voltaire citoit souvent ces vers comnte un modèle d*él^ance, d^harmonie, et de goût. Mithridate, dans Appien, s'exprime ainsi; « Cest en vain que j*ai recours an poison. Je n'ai que trop bien « réussi à me prémunir contre ses effets. Insensé ! je ne me suis ft pas mis en garde contre un poison plus dangereux, et qui attaque « la vie de tous les rois; la perfidie de mes enfants, de mes amis, « de mes soldats, a
' Ce monologue est admirable. Les sentimens qui naissent les uns après les autres^ se détruisent les uns les autres; ce qui doit