ACTE V, SCÈNE V. ii
Dans leur sang odieux j'ai pu tremper les mains ; Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains. A mon fils Xipharès je dois cette* fortune; U épargne à ma mort leur présence importune. Que ne puis-je payer ce service important De tout ce que mon trône eut de plus éclatant! Mais vous me tenez lieu d'empire, de couronne; Vous seule me restez : souffrez que je vous donne ' , Madame; et tous ces vœux que j'exigeois de vous, Mon cœur pour Xipharès vous les demande tous.
MONIME
Vivez, seigneur, vivez, pour le bonheur du monde, Et pour sa liberté, qui sur vous seul se fonde ^ ; Vivez pour triompher d'un ennemi vaincu, Pour venger...
C'en est fait, madame, et j'ai vécu.
Mon fils, songez à vous : gardez- vous de prétendre Que de tant d'ennemis vous puissiez vous défendre. Bientôt tous les Romains , de leur honte irrités ,
' Dans les Trachiniennes de Sophocle , Hercule moarant donne sa maîtresse lole à son fils Hyllas, de même que Mithridate donne 3Iooinie à Xipharès. lole est la cause de la mort d*HercuIe par la jaJoasie qu'elle a inspirée àDéjanire: on peut dire aussi que Monime a causé la mort de Mithridate, en lui inspirant de la jalou* sie et de la haine contre Xipharès ; mais Hyllus n'est point l'amant, d'Iole et le rival de son père, ce qui met une grande différence dans la situation. Le P. Brunioy est allé trop loin, lorsqu'il a voulu présenter comme une conformité parfaite une ressemblance assez légère. (G.)
' Va n. Vivez , seigneur , vivez , pour nous voir l'un et l'autre .Sacrifier tonjoars noire bonheur au vôtre,
ii4 MITHRIDATE.
Viendront ici sur vous fondre de tous côtés. Ne perdez point'le temps que vous laisse leur fuite A rendre à mon tombeau des soins dont je vous quitte. Tant de Romains sans vie, en cent lieux dispersés, Suffisent à ma cendre et Thonorent assez. Cachez-leur pour un temps vos noms et votre vie. Allez, réservez-vous...
XIPHÂBÈS.
Moi, seigneur! que je fuie!
Que Phamace impuni, les Romains triomphants ', N'éprouvent pas bientôt...
Non , je vous le défends.
Tôt ou tard il Esiudra que Pharnace périsse : Fiez-vous «ux Romains du soin de son supplice >. Mais je sens affoiblir ma force et mes esprits ;
' Les grands écrivains ont le droit de créer des mots : impuni, appliqué aux personnes , manquoit à notre langue et à notre poésie ; je ne ferois aucune difficulté de m'en servir même en prose : jedirois un scélérat impuni aussi bien qu'un crime impuni; à plus forte raison, je crois que les poètes ne doivent se faire aucui scrupule de remployer en vers. (6.)
* Racine a depuis supprimé les vers suivants ^ qui se trouvent après celui-ci dans la première édition.
Le Pardie , qn'iU gardotent pour triomphe dernier.
Seul encor sous le joug refuse de plier :
Allez le joindre. Allez chez ce peuple indomptable
Porter de mon débris le reste redoutable.
J'espère , et je m'en forme un présage ceruin ,
Que leurs champs bienheureux boiront le sang romain;
Et, si quelque vengeance à ma mort est promise ,
Que c'est à leur valeur que le ciel l'a remise.
Mais je sens , etc.