‹ Œuvres complètes de J. RacineChapitre 70 sur 328 · ACTE V, SCÈNE V. ii · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE V. ii

Je sens que je me meurs. Âpprochez-vous» mon fils : Dans cet embrassement dont la douceur me flatte, Venez, et recevez Famé de Mithridate >.

MONIME

Il expire.

XIPHARÈS

Ah! madame, unissons nos douleurs, Et par tout Funivers cherchonsJui des vengeurs *.

' Mithridake s'exprime de la "manière la pins conforme aux idëes des anciens, qui donnoient la nom d* anima, ou de spiritus an dernier souffle de la vie. (G.) Liv. IV de Y Enéide, Didon s'écrie sur son bûcher :

« Accipite hanc anipiam. > » Recerez ceUe ame. » Sa sœor lui dit en l'embrassant :

• Extremns si (ffÙM super halitut erat, • Ore legam. > *

m Ma bouche veut recueillir le dernier souffle qui s'échappe de son sein. ■

* Racine n'a manqué aucun des traits dont les historiens ont marqué le caractère du fameux roi de Pont. Son infatigable haine contre les Romains , l'audace et les ressources de son génie , sa politique défiante et cruelle, sa dissimulation artificieuse, sa jalousie barbare, qui avoit si souvent sacrifié ses femmes à son orgueil, tout est fidèlement retracé dans ce rôle , et les couleurs ont autant d'éclat que de force. Cest véritablement une tête antique. Mais Mithridate, à son âge, et dans sa situation, devoit-il être amoureux? L'opinion générale qui là-dessus a condamné le poëte , malgré le succès, parott fondée. Ce n'est pas que cet amour, dans le plan nne fois donné, ne soit tout ce qu'il peut et doit être; et Mithridate , en se reprochant sans cesse sa foiblèsse , offre en même temps l'aveu et l'excuse de la faute du poëte, et la preuve de son talent : mais peut-on disconvenir qu'au fond cette foiblesse n'énerve Fouvrage en dégradant le héros ? L'Annibal du Pont, vaincu «t chassé de ses états, réfugié dans un coin du Bosphore, et de sa

n6 MITHRIDATE. .

dernière retraite menaçant encore les Romains d'une înTasion dans l'Italie , peut-il sérieusement s'occuper de disputer le cœur de Monime à ses deux jeunes fils? Non, cette conduite est insensée, et indigne d'i)n roi et d'un héros : l'histoire ne ta lui attribue point, et la tragédie ne devoit pas l.a lui donner. Peut-être eût41 fallu ^e Mithridate, aigri plus que jamais par ses malheurs, méprisant l'amour, comme Acomat, n'eût que l'orgueil jaloux d'un despote d'Asie; que la riyalité d'un de ses fils, et non pas de tous les deux, fût continuellement mêlée à une intrigue politique, digne de la perfidie de Pharnace , qui pouvoit là, sans blesser aucune conTenance, être également furieux d'amour et d'ambition ; que Xipharès ne fût ni amoureux ni aimé, mais seulement le fils de Mithridate, et le moi^ tel ennemi de Pharnace et des Romains, et que Monime aimât Pharnace, en détestant ses crimes. Voilà peut-être, si Ton osoit substituer un plan quelconque à un plan de Racine > ce qui pouvoit couserver à ce grand sujet toute l'austérité tragique qu'il devoit avoir. Il auroit été sans doute moins touchant, mais beaucoup plus terrible ; et c'est ce que devoit être sur-tout le sujet de Mithridate. Le dénouement, qui est très beau, pouvoit être à-peu-près le même ; mais j'avoue qu'on y auroit perdu le rôle de Monime , qui, tel qu'il est, me semble un des chefs-d'œuvre de l'auteur. Ge rôle est surtout remarquable par la réunion la plus heureuse de toutes les bienséances les plus délicates dans des situations difficiles, et par des grâces dç diction et de sentiment , des grâces touchantes, telles que les comporte la tragédie , et qu'on ne trouve nulle part que dans cet inimitable rôle. Bérénice et Zaïre ont un grand charme ; mais remarquez que rien ne contraint l'épanchement de leur amour ; et pour ceux qui ont quelque idée de l'art, cette différence est capitale. On sait que la peinture des passions contraintes et combattues est le comble de la difficulté. Monime refuse d'être l'épouse de Mithridate, de manière qull n'y a personne qui ne voulût en faire la sienne. Elle se refuse à son amant, de manière qu'il n'y a personne qui ne voulût l'être. Et c'est pourtant d'une véritable faute dans le plan, c'est d'un amour déplacé dans Mithridate, que Racine a tire cette intéressante partie de son drame! Voilà ce qui n'est donne qu'au grand artiste. (L.)

FIIN DE MITHRIDATE.

Page 1