‹ Œuvres complètes de J. RacineChapitre 82 sur 328 · ACTE I, SCÈNE' II. i · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE' II. i

Lorsqu'un époux mortel fut reçu dans son lit : Je puis choisir, dit-on, ou beaucoup d'ans sans gloire, Ou peu de jours suivis d'une longue mémoire. Mais, puisqu'il faut enfin que j'arrive au tombeau, Voudrois-je, de la terre inutile fardeau, Trop avare d'un sang reçu d'une déesse, Attendre chez mon père une obscure vieillesse; Et, toujours de la glcHre évitant le sentier, Ne laisser aucun nom , et mourir tout entier ' ?

» tibiis terras qius natura longé snbmoverat. In his operibus exn tâiçai me, si fors ità feret, polchram eA : eâ stirpe sum genitus, > Qt mnltam priùs quam longam Ti(am debeam optare. » — « Que m*importe la longueur de ma vie? c'est par la gloire que j'en mesure retendue. Falloit-il, satisfait du royaume de mes pères, languir ao sein de la Macëdoine, et attendre dans le repos une TÎetUesae hoptease et obscure? Les lâcbes mêmes ne. règlent pas lear destin, et, quoiqu'une longue vie soit pour eux le plus grand des biens, souvent une mort prématurée vient les surprendre. Pour moi, je compte mes victoires, et non mes années; si j'apprécie les faveurs de la fortune, j*ai long -temps vécu

Croyez-vous que je puisse m'arréfer dans la carrière de la gloire à laquelle je me suis consacré ? Ah ! je ne lui manquerai paë ; et dans quelque lieu que je combatte, je me croirai toujours en présence de l'univers. Je donnerai de la célébrité aux pays les plus inconnus, et je découvrirai à toutes les nations des contrées que la nature a cachées aux extrémités du monde. Si j'y trouve le terme de mes destinées, il est beau de mourir au milieu de pareils travaux. Je dois an sang dont je sors, non de vivre long-temps, mais de vivre avec gloire. * (Q. Curtii lib. IX, cap. 6.)

' Cette belle expression appartient à Horace v Non omnis mo^ riar, « Je ne mourrai pas tout entier. » Corneille s'en est d'abord emparé :

Sont-ils morts tout entiers avec leurs grands desseins? CiNifA, act. I,sc. 1.

i56 tPHIGÉNIE.

Ah! ne nous formons point ces indignes obstacles;

L'honneur parle, il suffit : ce sont là nos oracles '.

Les dieux sont de nos jours les maîtres souverains;

Mais, seigneur, notre gloire est dans nos propres mains.

Pourquoi nous tourmenter de leurs ordres suprêmes?

Ne songeons qu'à nous rendre immortels comme eux-mêmes ;

Et^ laissant faire au sort, courons où là valeur'

Nous promet un destin aussi grand que le leur.

C'est à Troie, et j'y cours ; et, quoi qu'on me prédise.

Je ne demande aux dieux qu'un vent qui m'y conduise;

Et quand moi seul enfin il faudroit l'assiéger,

Patrocle et moi, seigneur, nous irons vous venger^.

Mais non, c'est en vos mains que le destin la livre;

La coutume de Racine ëtant d'embellir et de perfectionner tout ce qu'il imite, cette expression, placée à la fin du vers ^ a bien plus d'énergie, et produit bien plus d'effet que dans Corneille, qui la place au premier hémistiche , et l'affoiblit dans le second , atrec * leurs grands desseins. (G.)

' Ce vers est imité d'Homère. Polydamas vient d'annoncer & Hector que les au^ices ne sont pas favorables à la bataille qu'il veut livrer; Hector lui répond: « Combattre pour la patrie, voilà « le meilleur et le plus sûr des oracles. • (//toJ., liv. XII.) (G.) s Cette expression , laisser faire, est ici d'une simplicité très noble, et semble empruntée, ainsi que la pensée elle-même, de cet admirable vers de Corneille :

Faites votre devoir, et laisses faire ans dieux.

HoEACB, act. n, «c. viu.

Dans le vers suivant, le leur est sec et peu harmonieux, et ce pronom est d'autant moins agréable qu'il est précédé des pronoms eux et leur^ qui se rapportent au même nom, les dieux. (G.)

' Ce mouvement d'une ame sublime est égal aux plus beaux mouvements de Corneille. Homère l'a peut-être inspiré, lorsque,

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