‹ Œuvres complètes de J. RacineChapitre 92 sur 328 · ACTE H, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE H, SCÈNE I

Dans les cruelles mains par qui je fus ravie Je demeurai long-temps sans lumière et sans vie : Enfin, mes tristes yeux cherchèrent la clarté > ; Et, me voyant presseif d'un bras ensanglanté, Je Irémissois, Doris, et d'un vainqueur sauvage Graignois de rencontrer FeflFroyable visage. J'entrai dans son vaisseau , détestant sa fureur, Et toujours détournant ma vue avec horreur. Je le vis : son aspect n'avoit rien de farouche ' ; Je sentis le reproche expirer dans ma bouche; Je sentis contre moi mon cœur se déclarer; J'oubliai ma colère, et ne sus que pleurer. Je me laissai conduire à cet aimable guide ^. Je Taimois à Lesbos* et je Taime en Aulide. Iphigéoie en vain s'offre à me protéger, Et me tend une main prompte à me soulager : Triste efFet des fureurs dont je suis tourmentée,

* Va m. Enfin met foiblet yeojt cherchèrent la clarté.

' n le faataToaer, on ne faisoit point de teb vers ayant Racine; non senlement personne ne savoit la route du cœur, mais presque personne ne savoit les finesses de la versification , cet art de rompre la mesure :

Je le vit : son aspect n'avoit rien de farouche . Personne ne connoiasoit cet heureux mélange de syllabes longues etbrêres, et de consonnes suivies de voyelles, qui font couler un vers avec tant de mollesse , et qui le font entrer dans une oreille sensible et juste avec tant de plaisir. (Volt.)

' n seroit plus exact de mettre par cet aimable guide; car se laisser conduire h tfuelquun , c*est se laisser conduire auprès de quelfuttR. (L. B.) Hais quel tableau que celui qu*Éripfaile vient de tracer! Quelle poésie, et de sentiment, et de style! Le rôle d'Ériphile est une des choses que Racine a le plus fortement écrites. (L.)

lyo IPHIGÉNIE.

Je n acœpte U main qu'dle m'a présentée '

Que pour m'armer contre elle, et, sans me découvrir.

Traverser son bonheur que je ne puis souSnr.

DOKIS.*

Et que pourroit contre elle une impuissante haine? Ne valoit-il pas mieux, renfermée à Mycène, Éviter les tourments que vous venez chercher. Et combattre des feux contraints de se cacher?

ÉAIPHILE.

JeJe voulois, Dons. Mais^ quelque triste image

Que sa gloire à mes yeux montrât sur ce rivage.

Au sort qui me tralnoit il fellut consentir ■ :

Une secrète voix m*ordonna^de partir.

Me dit qu offrant ici ma présendë importune,

Peut-être j'y pourrois porter mon infortune ;

Que peut-être, approchant ces amants trop heureux.

Quelqu'un de mes malheurs se répandrait sur eux >.

> Ju sort (fui me tratriQU : cet emploi du Terbe tndner aa liea du verbe enf ramer mérite d*étre remarque. Racine, en préférant le premier au second, qui eût également rempli la mesure du vers, vouloit , sans doute, par la dureté de cette expression ^ faire sentir qu'Ëriphile parle d*un amour malheureux et qui Thumilie. Pour se convaincre de cette intention du poët«, il suffit de substituer le mot entraîner au mot traîner; alors ce «vers chan^ de aignifica* tion , et il n'exprime plus que Tcspcce d'abandon quon éprouve en parlant d*un amour heureux. Ces nuances délicates se laissent souvent apercevoir dans les vera de Racine ; mais il faut y penser pour les trouver : voilà pourquoi on ladmire d'autant plus qu'on l^étudie davantage.

* Idée et tournure antique. Racine est plein de ces traits qui ajoutent à l'illusion dramatique par la vérité locale des idées et du langage. (L.)

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