ACTE H, SCÈNE I
Dans les cruelles mains par qui je fus ravie Je demeurai long-temps sans lumière et sans vie : Enfin, mes tristes yeux cherchèrent la clarté > ; Et, me voyant presseif d'un bras ensanglanté, Je Irémissois, Doris, et d'un vainqueur sauvage Graignois de rencontrer FeflFroyable visage. J'entrai dans son vaisseau , détestant sa fureur, Et toujours détournant ma vue avec horreur. Je le vis : son aspect n'avoit rien de farouche ' ; Je sentis le reproche expirer dans ma bouche; Je sentis contre moi mon cœur se déclarer; J'oubliai ma colère, et ne sus que pleurer. Je me laissai conduire à cet aimable guide ^. Je Taimois à Lesbos* et je Taime en Aulide. Iphigéoie en vain s'offre à me protéger, Et me tend une main prompte à me soulager : Triste efFet des fureurs dont je suis tourmentée,
* Va m. Enfin met foiblet yeojt cherchèrent la clarté.
' n le faataToaer, on ne faisoit point de teb vers ayant Racine; non senlement personne ne savoit la route du cœur, mais presque personne ne savoit les finesses de la versification , cet art de rompre la mesure :
Je le vit : son aspect n'avoit rien de farouche . Personne ne connoiasoit cet heureux mélange de syllabes longues etbrêres, et de consonnes suivies de voyelles, qui font couler un vers avec tant de mollesse , et qui le font entrer dans une oreille sensible et juste avec tant de plaisir. (Volt.)
' n seroit plus exact de mettre par cet aimable guide; car se laisser conduire h tfuelquun , c*est se laisser conduire auprès de quelfuttR. (L. B.) Hais quel tableau que celui qu*Éripfaile vient de tracer! Quelle poésie, et de sentiment, et de style! Le rôle d'Ériphile est une des choses que Racine a le plus fortement écrites. (L.)
lyo IPHIGÉNIE.
Je n acœpte U main qu'dle m'a présentée '
Que pour m'armer contre elle, et, sans me découvrir.
Traverser son bonheur que je ne puis souSnr.
DOKIS.*
Et que pourroit contre elle une impuissante haine? Ne valoit-il pas mieux, renfermée à Mycène, Éviter les tourments que vous venez chercher. Et combattre des feux contraints de se cacher?
ÉAIPHILE.
JeJe voulois, Dons. Mais^ quelque triste image
Que sa gloire à mes yeux montrât sur ce rivage.
Au sort qui me tralnoit il fellut consentir ■ :
Une secrète voix m*ordonna^de partir.
Me dit qu offrant ici ma présendë importune,
Peut-être j'y pourrois porter mon infortune ;
Que peut-être, approchant ces amants trop heureux.
Quelqu'un de mes malheurs se répandrait sur eux >.
> Ju sort (fui me tratriQU : cet emploi du Terbe tndner aa liea du verbe enf ramer mérite d*étre remarque. Racine, en préférant le premier au second, qui eût également rempli la mesure du vers, vouloit , sans doute, par la dureté de cette expression ^ faire sentir qu'Ëriphile parle d*un amour malheureux et qui Thumilie. Pour se convaincre de cette intention du poët«, il suffit de substituer le mot entraîner au mot traîner; alors ce «vers chan^ de aignifica* tion , et il n'exprime plus que Tcspcce d'abandon quon éprouve en parlant d*un amour heureux. Ces nuances délicates se laissent souvent apercevoir dans les vera de Racine ; mais il faut y penser pour les trouver : voilà pourquoi on ladmire d'autant plus qu'on l^étudie davantage.
* Idée et tournure antique. Racine est plein de ces traits qui ajoutent à l'illusion dramatique par la vérité locale des idées et du langage. (L.)