‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteur (volume 2)Chapitre 16 sur 33 · TABLEAU GÉNÉRAL DES HARMONIES DE LA NATURE · texte numérisé non relu

TABLEAU GÉNÉRAL DES HARMONIES DE LA NATURE

L' AUTEUR de la nàfure a subordonné d^abord les puissances élémentaires à la puissance végétale. Il dit à la terre , revêtue des simples éléments : « Produisez des plantes avec leurs fruits, » chacune suivant son genre. » Aussitôt l'organisation se forma de la pensée du Tout-Puissant, et la vie sortit de sa parole. Les plaines se couvrirent de graminées ondoyantes, et les mon-, tagnes de majestueuses forêts ; les saules argentés et les peupliers pyramidaux bordèrent les rivages des fleuves, et ombragèrent jusqu'à leurs embouchures. L'Océan même eut ses végétaux ; des algues pourprées furent suspendues en guirlandes aux flancs de ses rochers; et des fucus, semblables

à de longs câbles , s'ëlevèrent du fond d[#' ses abymes, et se jouèrent dans les flf^ts azurés. Des cèdres et des sapins entourèrent de leur sombre verdure la région des neiges, et agitèrent leurs cimes autour des glaciers qui couronnent les pôles du monde. Chaque végétal eut sa températurc , depuis la mousse , qui , ne vivant que des reflets de Tastre du jour, tapisse les granits du nord, et offre, au sein de la zone glaciale , une chaude litière au renne qui voiture et nourrit le Lapon, jusqu'au palmier, qui, bravant les ardeurs de la zone torride , donne de l'ombre et des fruits rafraîchissants à TArabe et à son chameau : chaque site eut son végétal, chaque animal son aliment, et chaque homme son empire.

Heureux qui a vu, dans%ue île inhabitée et parée encore de ses grâces virginales , quelquesuns des genres innombrable des plantes que la nature y a déposés, suivant ses plans prinûti£i! Jamais la main d'une bergère n'assortit avec autant de goàt, pour plaire à son amant, les fleun de sa tête et de son sein, que la nature en a mis a grouper les diverses espèces de végétaux, depuis ses sables marins jusqu'aux sommets de ses montagnes, pour les besoins et les plaisirs des animaux et dos hommes qui devaient y aborder»

Quel serait notre ravissement si nous poiH vions voir la sphère entière des végétaux qui entourent le globe , avec les harmonies qui circom-*

D£ LA NATUBE. 3

crivent chacun de ses climats, et rayonnent sous tous ses méridiens 1 Mais si nous ne pouvons voyager sur la terre f la terre voyage pour nous. Après nous avoir mis sous le ciel de la zone glaciale , elle nous transporte peu-à-peu sous celui de la torride, et nous offre tour-à-tour les végétaux de ses hivers et de ses étés. Dé)à , dans sa course annuelle f elle tourne vers le soleil son pôle boréal, appesanti par une coupole de glaces de quatre à cinq mille lieues de toiu*; et par une nuit et un hiver de six mois, perd sous Téquateur réquilibre de ses deux hémisphères; elle en éloi* gne ensuite le pôle opposé, allégé de ses congélations par un jour et un été d^une durée presque égale. Notre hémisphère s^échauffe dans toute sa circonférence. Déjà la zone immense de neige qui couvrait TËurope, la Sibérit, les vastes plaines de la Tartarie, les monts escarpes du Kamtscbatka* et les sombres forêts de l'Amérique septeutrionale , s'écoule au sein de TOcéan ; le Groenland, le Spitzberg , la Nouvelle-Zemble , voient Fastre de la lumière tourner sans cesse autour de leur horizon. Des torrents larges et profonds comme des mers se dégorgent des détroits de Baffin , de Davis, de Hudson, de Hischinbrock, de Waigats, et de celui du Nord, qui sépare TAsie de TEurope ; ils entram^nt en mugissant, vers Téquateur, des îles flottantes de glaces élevées comme des montagnes et nombreuses comme des archipels.

Souvent elles s^ëchonent à douze cents pieds de profondeur. Cependant , soit qu'elles TOguent avec les courants, soit qu^elles restent immobiles, elles se fondent et renouvellent les mers. De bruyantes cataractes se précipitent de leurs sommets, et dès brumes ténébreuses s'élèvent de leurs flancs ; les vents étendent dans l'atmosphère leurs vapeurs à demi glacées , et les attiédissent aux rayons du soleil ; ils les voiturent dans le sein des continents, et les roulent comme des voiles autour des pics des montagnes qui les attirent. Les unes remplissent les sources des fleuves; d'autres, suspendiTes au-dessus des vastes campagnes, se saturent des feux de l'astre du jour, et étincellent d'éclairs; le tonnerre se fait entendre, et réjouit le laboureur. Des pluies fines et tièdes pénètrent le sein des guérets ; le blé forme son épi; il reçoit du ciel, dans ses feuilles étagëes, de longs filets d'eau que, l'hiver, il ne pompait de la terre que par ses racines. Les feuilles naissantes, plissées avec un art céleste, rompent leurs étuis résineux, écailleux, laineux, qui les préservaient du choc des vents et de la morsure des gelées. Le gemma empourpré de la vigne , et le bourgeon cotonneux du pommier, se gonflent et se crèvent. Les rameaux des arbres , d'un beau rouge, sont parsemés de gouttes de verdure; et de boutons de fleurs blanches et cramoisies. La végétation, au berceau, entr'ouvre les bour^

D£ LA NATUBE. 5

reletd de son enfance, et montre par-tout son visage riant. Des bouffées de parfums s^ëlcvenl du sein des prairies et des forêts avec les concerts des oiseaux. La vie végétale est descendue des cicux.

O toi, qui d^un sourire fis naître le printemps» douce Aphrodite, belle Vénus, sois-moi fa^ora:* ble ! Tu sors du sein des flots, entourée, de Zépliirs et d^ Amours; fille du Soleil et de la Mer, brillante Aurore de Tannée, viens me ranimer avec toute la nature ! Les poëtes et les peintres te représentent, sur notre horizon, devançant le char de ton père, attelé de chevaux fougueux conduits par les Heures; mais, lorsque tu te montres à Téquateur, sur Thorizon de notre pôle , tu es la mère de toutes les aurores qui doivent y apparaître. £lles sorte/it de dessous ton manteau de pourpre, couvertes de perles orientales, et vétue^ de robes de mille couleurs; les jours et les nuits les dispersent sur tous les sites du globe, au sommet des rochers, sur la surface des lacs, parmi les roseaux des fleuves, dans les clairières des forêts. Pour toi, suivie des Saisons, tu couvres d^un seul jet les flancs cristallisés du p6le et SCS vastes campagnes de neige, de ton voile de safran et de vermillon. Mère du printemps, couronne de tes roses naissantes ma tête, couverte de soixante-trois hivers; console-moi des ressouvcnirs du passé, du malaise du présent, et des

inquiétudes de Favenir; ramène ma vieillesse à ces moments heureux de mon adolescence , lorsque, levé à tes premières clartés pour étudier de tristes leçons, Tame flétrie par des maîtres imbécilles et cruels, à la vue de tes rayons je sentais encore que j'avais un cœur. Apparais-moi comtne tu apparus à la création , lorsque notre globe terrestre, à ton premiét aspect, tourna sur ses pôles et se couvrit de verdure ; montre-toi à moi comme ta t' jr montreras lorsque, dégagée du poids de mon argile, mon ame, s'élevant de la terre vers le soleil , abordera aux rivages d'un orfeént étertiel !

Viens me guider dans ces vallées de ténèbres et sur ces champs de boue, que toi seule vivifies. Je désire rappeler à des hommes ingrats la route du bonheur qu'ils ont perdue , et la tracer à leurs enfants innocents. Je vais , à ta lumière , leur montrer sur la terre une divinité bienfaisante. Ma théologie n'aura rien de triste et d'obscur : mon école est au sein des prairies , des bois et des vergers ; mes livres sont des fleurs et des fruits , et mes arguments des jouissances.

Je me suis étonné bien des fois de l'indifférence avec laquelle nous considérions le ciel , source de toutes nos richesses actuelles et de nos espérances futures. Nous serions ravis de joie , si nous voyions la sphère des végétaux qui couvrent la terre passer sous nos pieds; et nous regardons de sang-froid celle des astres rouler sur nos têtes!

DE h\ NATURE. 7

Une fleur nous intéresse plus qu une étoile , et le plus petit jardin que tout le firmament. Tous le« arts nous développent dans les plantes une foulé de prbpriétés et de formel charmantes; et nés sciences ne nous montrent dans les corps célestes que des globes arrondis par les lois utiiformes de l'attraction. Faibles et vains, nous circonscrivoM dans une seule idée ce que nous voyons d'un seul coup-d'œil : nous établissons le système de Tunivers sur un aperçu. La plus petite mousse , par ses harmonies, élève notre intelligence jusqu'à l'intelligence qui veillé aux destins de toute la terre; et l'astronomie fait descendre le matérialisme des astres jusque dans notre botanique, et l'apathie ' qu'elle leur supposé jusque dans notre morale.

Cependant, ce n'est que pour i^cueillir les diverses influences du soleil fixées dans les végétaux, et en alimenter notre vie, que nous labourons la terre, qtie nouf bâtissons de^ magasins, que nos matnifàcturés travaillent, et que nos vaisseaux traversent les Ttiers. Maïs, malgt^ tant de correspondances énttc toutes les naftlons, tant d'observations mises bout à bout, tant dé besoins qui devraient étendre no^ lumières, les plantes ne sont guère mieux connues que les étoiles. La botanique, avec ses systèmes, ne nous présente, comme l'asttoncanie , qu'une triste et sèche nomenclature , et que des divblons sans intention et sansbut.

Sans doute , il ne nous est pas donnd de con* naître sur la terre les harmonies des puissances sidérales. Celles qui ont des rapports avec nous par leur lever, leur coucher, leurs apparitions et leurs éclipses, et que nous prédisons des siècles à Vavance , sont au fond si superficielles , qu^elles ne mcrilcnt d*étre mises en ligne de compte qu'à cause de notre extrême ignorance et de nos misères. Fussions-nous des Copernics, des Newtons, des Herschells, nous ne pouvons pas plus nous vanter de les connaître, que de pauvres men* diants les grands seigneurs qui, en passant à des jours réglés sur leur chemin, leur jettent de loin quelques aumônes,sansquHls sachent les noms^ les caractères et les occupations de leurs bienfaiteurs: encore savent-ils que ce sont des hommes comme eux. Mais comment pourrions-nous connaître U nature du soleil, quand nous ignorons celle d'un grain de sable ? Cependant, puisque la puissance végétale est à notre égard la médiatrice de ses bienfaits, et que c'est sur elle qu'est grelTée la vie des animaux et la nôtre, servons-nous-en pour nous élever jusqu'à lui. Nous essaierons de connaître la nature de l'astre du jour par l'examen de tant de fleurs et de fruits qu'il fait écloi^c pour nos besoins, et qu'il met en évidence dans toute la circonférence du globe. La cause qui les développe pourra nous servir à les étudier eux-mêmes.

Le nombre prodigieux des végétaux jeta

comme au hasard dans les prairies et dans les fordts, nous présente un spectacle très-agrëable.Je ne doute pas qu il n*y ait entre les fleurs un v^ ritable ordre au milieu même de leur confusion apparente ; mais je ne sais par où je dois commencer à le développer.

Cherchons d^abord les deux bouts du fd qui doit nous guider dans ce labyrinthe.

Il est évident que le soleil est la première cause de la végétation , et que Fhomme en est la dernière fin. L^homme seul, des êtres vivants, ramène à son usage toutes les latitudes» tous les sites, tous les végétaux, tous les animaux : telles sont les deux extrémités de la chaîne des puissances, qui forme , par sa révolution, la sphère des harmonies. Le soleil en est la circonférence, et rhomme le centre : c*est à l'homme qu'en aboutissent tous les rayons. Ceci posé, je considère rhomme sous l'influence directe du soleil, au mi-* lieu de la xone torride, où il a dû d^abord prendre naissance, parce que là seulement se trouvent tous les végétaux nécessaires à ses premiers besoins, et qu'il ne lui faut aucune industrie pour en faire usage. £n olAervant donc sa constitution, je le trouve composé de plusieurs substances et humeurs qui doivent sans cesse se renouveler comme sa vie : tels sont les nerfs, les os, les chairs, la peau, les veines, la lymphe, le sang, la bile, le chyle, et plusieurs autres fluides dont

lO HABMONIES

les rapports sont aussi peu connus <{ue les yaûseaux mêmes où ils circulent. Pour fournir i leur réparation journalière, la nature a Gtëé dV bord des alin^ents qui leur étaient atialôgoM, tels que les farineux, les rafraîchissants, les Silcréi, les vineux , les huileux , les aromatisés^ etc. Elle les a renfermés tout préparés dans les fraitA du bananier, de Toranger, dans la canne k sucre, dans ceux du manguier, du cocotier, des arbres à épices, etc. Elle y a joint, pour ses besditis extérieurs, d'autres arbres, pour lui fournir des toib^ des vêtements et des meubles : tels sont les palmiers de tant d'espèces si variées ; le cotonuier, dont la bourre est si propre à lui fournil* da étoffes légères; le bambou, dont les scions sont si flexibles; et le calebassier, dont le fruit est susceptible de prendre la forme de toutes sortes de vases. Mais le bananier aurait pu suffire setil à toutes les nécessités du premier homme. Il pifo* duit le plus salutaire des aliments dans ses fnîUs farineux, succulents, sucrés, onctueux et aromatiques, du diamètre de la bouche, et grou{>À connue les doigts d'une main. Une seule de ses grappes fait la charge d'un homme. Il prëseiite un magnifique parasol dans sa cime étendue et peu élevée, et d'agréables ceintures dans ses feuilles d'un beau vert, longues, larges et satinées : aussi ce végétal , le plus utile de tous les végétaux, porte-t-il le nom de figuier d'Adam.

C^est SOUS son délicieux ombrage, et au moyen de «es fruits qu'il renouvelle sans cesse par ses rejetons, que le bramine prolonge souvent au-^elà il^un siècle le cours d'uiie vie sans itiquiëtude. Un bananief-, sur le bord d'un ruisseau, pourvoit à tous ses besoins.

Mais, soit que le bananier n^ait été créé que pour le sage qui aime la vie sédentaire et méditative , soit qu'il né |misse pas croître même dans son climat lorsqu'il n'a pas d'eau en abondance , soit plutôt que la nature ait voulu servir sûr la table de l'homme des aliihents* aussi variés par leur saveur que l'organe dé son goût eh est susceptible ; il est certain que les ari)res de la zone torride portent des fruits délicieux de divers genres, dont les espèces sont innoiitbrables.

Il éSt digne d'observation que la substance farineuse fait la base de la plupart de ces fruits , tels que ceux de l'arbre à pain ; même dans les huileux, comme éeui du éôcôtier ; qu'elle est renfermée en masse dans uti grand nombre de racines , comme les éambas , lés ignames , les maniocs , les patates; et dans les troncs même de quelques arbres^ comme dans celui du palmier-sagou ; dans les graines d'une infinité de plante^ , te lied afat les légumineuses, et Sur -tout dans celles des gramin<^es, comme les riz, les malis, les blés , etc. Elle y est assaisonnée , tantôt avec le sucre , tantôt avec le viù, tantôt avec l'htiîle ;

12 UABMONIES

et elle y est relevée, dans chaque espèce de fruit, par un aronnate qui lui est propre, et qui en déte^ mine le goût II y a plus , c^est que de la substance 1 farineuse toute pure , Fart peut extraire , par la I fermentation , une partie des saveurs primitives qu'y a déposées la nature, telles que les sucrëes,les vineuses, les acides, les huileuses même , comme le prouvent les divers états par où passé la bière, qui , comme on sait , se fabrique avec Torge. II n'est pas douteux que notre estomac ne décomposé cette substance encore mieux que les meilleurs alambics. Je pense donc qu'elle a dés analogies particulières avec nos solides et nos fluides , puisqu'elle est si répandue dans la puissance végétale.

Les besoins de l'homme varient avec les latitudes. Est- il dans les zones tempérées ? je vois s'élever pour lui des blés et des plantes légumilieuses de diverses espèces; des châtaigniers, des vignes, des pommiers, des oliviers, des noyers, etc., et dans les végétaux qui doivent le mettre à Fabri des éléments, des lins et des chanvres pour le vêtir , et des chênes et des hêtres qui lui présentent des toits inébranlables. Porte-t-il ses pas jusque dans les zones glaciales, où semble expirer la végétation ? je vois la folle avoine border les fleuves du nord de l'Amérique, et les champignons et les mousses , dont quelques espèces sont comestibles, tapisser les rochers de

DE LA MATUHE. l3

la Finlande et de la Laponie. Des forêts de sapins résineux et pyramidaux, et des bouleaux inflamï mables , lui donnent des abris contre les neiges , et r foumissentdesalimentsàsonfoyer.Lanaturevient ' encore à son secours , en lui présentant des chasses , abondantes d^animaux revêtus d'ëpaisses fourrures, et des pèches de poissons innombrables , dont les saveurs sont souvent prëférëes à celles des meilleurs fruits ; mais son plus riche pr&eht est sans doute le renne , qui lui fournit son lait comme la vache , son poil laineux comme la brebis y et sa force et sa vitesse comme le cheval.

Ce que la nature a fait en gënëral pourFhomme, elle Ta fait en particulier pour les animaux. Chacun de leur genre , dans les quadrupèdes , oiseaux , reptiles , insectes et poissons , a une espèce de végétal réservée à ses besoins : de manière, toutefob, que Thomme a au moins, dans chaque genre , une espèce qui lui est assignée , et qui est le prototype de ce genre : tels sont le blé dans les graminées, le dattier dans les palmiers, et les autres végétaux qu'il cultive, et que , pour cette rabon, on peut appeler domestiques. 11 en est de même des animaux qui en portent le nom, et qui, par la supériorité de leurs qualités , paraissent être aussi les prototypes de leur genre : tels sont la poule dans les gallinacées , la vache dans les herbivores , le renne dans les cerf3 , le chien dans les carnivores, etc.

l4 HABMONIES

Mais ne sortons point ici des limites de Tharnionie végétale.

On peut conclure de tout ce que nous venons de dire , qu il y a encore beaucoup de végétaui utiles qui nous sont inconnus ; car il s^en faut bien que cbaque genre de végétaux nous fournisse , par toute la terre , une espèce en rapport immédiat avec nos besoins. £n Europe, chaque génération semble en apporter quelques - uns de nouveaux , mais dont plusieun n^ont que des usages relatifs. Nous usons, depuis trois siècles , du tlié de la Chine , du café de r Arabie, des sels de la canne a sucre de rinde, du cacao et de la vanille du Mexique; du tabac et de la pomme de terre de TAmérique septentrionale , que nous avons naturalisés: mais il en est d^autres , sans doute , à découvrir dans notre propre climat. Pourquoi , par exemple , les peuples du nord de l'Europe ne trouveraient-ils pas dans le genre si varié des pins qui couvrent leurs ten*es , une espèce dont les pignons fussent comestibles, ou qu après diverses préparations ils pourraient appliquera leur usage? C'est ainsi que les Orientaux ont tiré parti de la graine coriace et acerbe du café par la torréfaction , et les peuples méridionaux de FEurope , du fruit amer de Tolivier par des lessives.

Si, d'un côté, les divers genres des végétaux, et leurs espèces, ont 'des rapports détermiiiéi

DE LA NATURE. l5

avec rhomme et les animaux, de Tautre, ils ea ont avec le soleil , suivant les latitudes où ils croissent. Un des plus apparents est celui de leurs fleurs. Les fleurs ont des réverbères ou des pétales pour réfléchir les rayons de Tastre du jour sur leurs parties sexuelles, afm d^en accélérer la fécondation. £n général, celles-ci, dans les zones froides , sont adossées à des épis ou à des cônes perpendiculaires , solides et caverneux , qui reçoivent les rayons du soleil , depuis Tinstant où il apparaît sur Thorizon, jusqu^à celui où il se couche , et pendant tout Tété s'imbibent de sa chaleur , qu'ils réfléchissent sur les anthères, les stigmates et les ovaires de la fleur. Dans les zones tempérées, les réverbères ou pétales sont en général horizontaux et passagers : de sorte qu'ils ne réfléchissent la lumière du soleil que lorsqu'il est élevé sur l'horizon, et seulement un petit nombre de jours ;mais leurs reflets sont plus ou moins concentrés, suivant les sites qu'ils doivent occuper: tels sont ceux des radiées , qui sont en miroirs plans ; des rosacées , en portions sphériques, des liliacées en ellipses. L'ordonnance de leurs fleurs syit les mêmes di^ positions } car il y en a d'agrégées en ombelles , en grappes, en sphères, en hémisphères et en corymbes. Dans la zone torride , les fleurs à grands pétales sont en moindre nombre, et n'éclosent guère qu'à l'ombre même des rameaux qui les

l6 HARMOI9IES

portent, ou bien elles ont des courbes pai> boliques et divergentes comme celles de la capucine du Përou, ou elles sont papilionacëes, et leurs parties sexuelles sont recouvertes pir une carène; ce genre produit les grains légunû-l neux, et présente des espèces très-nombreuses.! Les ëpis des graminées se subdivisent en une 1 multitude d'ëpilets divergents; de sorte qu^ib oirti peu de réflexion : tel est celui du riz. Celui da mà& j au contraire , y est revêtu de plusieurs pellicules. Enfin , le port même des arbres les plm communs dans la zone glaciale et dans la zone torride, paraît soumis aux mêmes harmonies; car les sapins de la première sont perpendiculaires et pyramidaux , comme leurs cônes, qu'ils exposent , par étages , à tous les aspects du soleil, tandis que les palmiers de la seconde ont des cimes étendues qui en tempèrent la ardeurs , et ombragent leurs fruits en grappes pendantes. La nature emploie aussi les difierentes nuances des couleurs pour accroître ou afTaiblir les réverbérations des pétales, suivant les sites , les climats et les saisons ; de manière que plusieurs végétaux naturels au Nord et an Midi peuvent croître dans les climats tempérés, et réciproquement. Mais nous avons parle suffisamment de ces rapports solaires et de leurs compensations dans nos Études de la Nature.

Puisque les formes et les couleurs des fleurs!

DE LA MATUHE. 17

des végétaux sont en htfmonie avec le soleil , et lui doivent leurs développements, je suis porte à croire que leurs fruits , et même leurs tiges entières, lui sont redevables de leurs vertus harmo- ^niées avec les divers besoins des tempéraments de Thomme et des animaux. Puisque le cours annuel du soleil ajoute, chaque année, un cercle au tronc des arbres, et que ses rayons colorent de blanc, de jaune, d'orangé , de rouge, de pourpre et de bleu, le sein de leurs fleurs, suivant leurs genres.9 pourquoi ne transmettraient - ils pas les saveurs acides, sucrées, vineuses, huileuses, aromatisées, dans le sein des fruits, dont les fleurs ne sont que les berceaux ? Tous les végétaux ont , sans doute , dans chaque genre , des caractères déterminés, qui se reproduisent par des sexes, et qui sont fixés d'une manière invariable par Tauteur de la nature : mais leurs sexes mêmes pourraient fort bien n'être que des agents des influences du soleil, qui s'harmonient en saveur dans leur ovaire , comme sa lumière s'harmonie en couleur dans leurs pétales. En effet, les qualités des ](nantes paraissent plutôt solaires que terrestres. On n'en doutera pas si on se souvient que Icui^ saveurs sont bien plus développées dans la zone torride que dans les autres zones. C'est là que se trouvent, par excellence et en plus grand nombre , celles qui renferment des acides, du sucre, des huiles, des épiceries, des parfums, comme nous le ver-

l6 HAEMONIES

rons ailleurs. 11 y a plus , c^est que toutes les qualités des plantes en général sont si passagères, qu elles s'évanouissent entièrement par leur décomposition. Leur analyse chimique ne présente que des caput mortuum et des résultats semblables, soit qu elles soient alimentaires, ou vénéneuses Le savant chimiste Ilomberg a prouve cette vérité par des expériences réitérées qu'il a faites sur un millier de nos végétaux. J'en conclus donc que leurs vertus , si variées, et si actives tandis qu'elles existent, ne sont que des émanations du soleil , fugitives comme la vie qu'il leur prête.

Cependant la puissance végétale se combine aussi avec les autres puissances. Pour nous former une idée de leurs divers rapports, nous en allons présenter l'ensemble ; nous entrerons ensuite dans de plus grands détails, et nous finirons,, suivant notre plan général, par appliquer toutes ces puissances aux besoins des hommes, objets principaux de nos études.

La puissance végétale présente, comme chacune des autres puissances, treize harmonies. La première est céleste , ou soli-lunaire ; six sont physiques, et six sont morales. J'appelle la première soli-lunaii*c, parce que la lune intlue sur elle conjointement avec le soleil. Dans les six physiques, trois sont élémentaires, Taérienne, l'aquatique, la terrestre; trois sont organisées, la végé-

DK LA NATCJBE. 19

taie, l'animale etThumaine. Dans les morales, il y en a pareillement trois élémentaires , la fraternelle, la conjugale, la maternelle; et trois organisées ou sociales, la spécifiante, la générique et la sphérique.

Ces liarmonies vont en progression de puissance, de manière que la seconde réunit en elle et accroît les facultés de la première ; la troisième, celles de la seconde ; ainsi de suite jusqu'à la sphérique , qui non-seulement se compose de celles des espèces et des genres, mais, par ses révolutions, tend sans cesse vers Tinfini.

Ces harmonies sont si vieilles et si constantes, que les différents systèmes des botanistes reposent tous sur quelques-unes d'entre elles, comme nous le verrons; et s'ils sont restés imparfaits, c'est qu'ils ne les ont pas embrassées en entier.

Quelque étendu que soit l'ordre harmonique, nous espérons en donner une idée précise, en fixant d'abord l'attention de nos lecteurs sur la plante qui produit le blé : elle est la plus facile à saisir par la simplicité de ses formes. Nous la regardons comme le prototype du genre des graminées, dont les espaces sont si nombreuses; et, sans contrpdit, de toutes les plantes, c'est celle qui nous intéresse davantage. Pourquoi, d'ailleurs, irions - nous chercher des preuves d'une Providence dans les cèdres du nord, ou dans les palmiers de la zone torride, quand l'ordre général

20 H/kRMONl£S

de Tunivers est à nos pieds, et peut se dëmontrer dans une paille?

Le- blé a des harmonies avec le soleil, parle peu d'éiëvatioit de sa plante, qui en est ëchauffée dans toute sa circonférence par ses feuilles linéaires et un peu concaves, qui eh réfléchissent les rayons à son centre; par les reflets de la terre qui l'environne et qui renvoie sur lui la chaleur dont elle se pénètre. Cest lui des avantages des sites humbles sur ceux qui sont élevés , de jouir des plus petites faveurs des éléments, et d^étre i Tabri de leurs révolutions. Aussi les herbes poussent-elles plus tôt et plus vite que les arbres. Le blé a encore d'autres rapports avec Tastre du jour par rélévation de sa tige , couronnée d'uti épi mobile , caverneux , et à plusieurs faces , qu'il présente dans une attitude perpendiculaire atft rayons du soleil , afin qu'ils le réchauffent depuis l'aurore jusqu'au couchant. Les reflets de la chaleur y sont si sensibles, que, lorsqu'on observe une moisson en plein midi, il semble qu'il en sorte une flamme et que les épis soient lumineux. On peut trouver aussi des harmonies lunaires dans le nombre de nœuds qui divisent là paille du blé. Ils sont en nombre égal à celui des lïiois lunaires pendant lesquels elle a poussé, jusqu'à la formation de son épi ; mais nous parlerons, i l'harmonie des genres, de celle des végétaux avec l'astre des nuits.

DE LA MATUEE. 21

Lie blë a des harmonies aëriennes, par ses trar çhées, qiii, comme nous Tavons dit ailleurs , sont les poumons des plantes ; par ses feuilles linéaires et horizontales, qui pe donnent point de prise aux vents ; par sa tig^ conique , élastique et creuse, forti^ de noeuds plus fréquents ver& sa racine , ou efie avait plus besoin de force qqe vers son épi. Chacun de ses qœuds est encore fortifié par une feuille, dont la partie inférieure luisert de gaine. Aumpyen de ces dispositions, elle joue sans çes^ ayec les zéphyrs, qui lui font décrire les courbes le^ plus agréables, et elle résiste aux tempêtes qui renvwsent les chênes.

Les harmonies aquAtiquesdû blé se manifestent dans ses feuilles, creusées en échoppe , qui conduisent Teau des pluies ven ses racines, qui , de leur o5té, pompent Teau souterraine, dont les . vapeurs forment les rosées. Ce dernier moyen suffit à sa nutrition. On en voit la preuve en Egypte, qui produit de si belles moissons, et où il ne pleut presque jamais ; mais la terre est abreu<^ vée par. les débordements du Nil. J'ai vu moi* même '4cs exemples remarquables de Faction des feules rosées dans le sol toujours altéré des envifiç^ de Paris. J'y ai vu un été si sec , qu'il ne tomba-pas une goutte' de pluie dans les mois de mars,4'avriletde mai ; cependant la récolte du blé fut encore asste^ bonne. Sa paille était courte, mais son gr^ étj^bien nourri..Il a au9si des harmo-

23f: HARMONIES

nies négatives avec Tcau par les balles de son épL Ces balles sont ce que les botanistes appellent calices dans les autres fleurs. Ce sont des tfSpèces dVtuis polis , minces et élastiques, qui paraissent destinés à plusieurs usages. £lles sont disposées par sillons droits ou en spirales, q/i réverbèrent les rayons du soleil sur les fleurs. Elles enveloppent les grains , et les empêchent d'être endommagés dans leur croissance , par le choc mutuel de leurs épis agités par les jents. Enfin ,* chacune d'elles est surmontée souvent par une longue aiguille molle, appelée barbe, qui paraît destinée, non à éloigner les oiseaux, comme dit Cicéron, mais à diviser les gouttes de pluie , qui feraient couler les fleurs, comme il arrive presque toujours à celles du somthct, qui en sont les moins abritées. Ces balles , avec leurs barbes , sont des espèces d'aiguilles anti -hydrauliques. En efFet, on les emploie dans les emballages , pour préserver les corps secs de Thumidité. Mais lorsqu'elles s'entr'ouvrent dans la maturité du grain, et que des pluies trop abondantes , réunies à de grands vcnl5 , comme celles des orageâ en été , viennent h tomber sur les campagnes, alors elles se remplissent d'eau ; la paille, surchargée par son epi, s'incline , e^ la moisson verse. Elle se relève toutefois, lorsqu'elle n'a pas été semée trop épaisse, ou que le champ n'a pas été trop fumé; car alors les tiges, un peu fortes, étant inclinées» se servent

mutuellement d'obstacles. J'ai remarqué, même dans les moissons versées, que les tiges isolées se msdntenaient toujours debout. Ainsi, la nature a mis en rapport les proportions de cette faible plante avec la fureur des éléments.

Le blé a des harmonies avec la terre par ses racines, divisées par filaments, qui y pompent leur nourriture. Elles ne sont ni longues ni nombreuses ; mais elles y adhèsent si fortement, qu'on ne peut les enlever sans emporter une portion du sol, ni rompre la paille, à cause de sa dureté. Voila, sans doute, les raisoiy» qui obligent les laboureur» de scier ce végétal plutôt que de Tarrachçr. Ces rapports terrestres lui sont communs* avec beaucoup d'autres végétaux; mais ce qu'il a de particulier, c'est qu'il n'y a aucune partie du globe où ne puisse croître^ quelqu'une de ses espèces, depuis le riz du Gange jusqu'à T.orge de la Finlande. Il est cosmopolite comme l'homme : aussi Homère, si heureux dans ses épithètes, appelle la terre Ç%itiàfoç, ou porte-blé.

Telles sont les harmonies soli-lunaires, et les aériennes, aquatiques et terrestres du blé. Celles qu'il a avec les puissances organisées sont au nombre de trois, comme les élémentaires proprement dites : ce sont la végétale, l'animale et l'humaine.

Les harmpnies végétales du blé sont celles que les différentes parties de sa plante ont entre elles.

j.^ UAHMOKIi.»

et qui en constituent les proportions, Teiiseinble, Le port et les attitudes. Les botanistes ne les ont encore guère étudiées; cependant ce sont a|les <|ui, du premier coup-d^œii, la font connaître am payons. Elles la distinguent de toutes les antm graminées, et lui composent un caractère pn^re. Telles sont, par exemple, les distances proportionnelles qui sont entre ses nœuds, dont Its tuyaux sont d'autant plus courts qu^ils sont pliu voisins de sa racine; les couleurs de ses fieniUes, les formes de son épi, la touffe de sa plante, qui produit plusieurs tiges. Le blé a encore des relations en consonnance avec les individus de s> propre espèce ; leur réunion forme des tapis d> plus beau vert , et de vastes moissons ondoyantes sous le souffle des vents. Enfin, il en a en contraste avec des plantes d'pn autre genre, telles que les convolyulus, les bluets, les coquelicots; mais sur* tout avec les légumineuses, comme nous le verrons dans les harmonies morales.

Les liarmonies animales du blé consistent prinr.ipalcmcnt dans la longueur de ses feuilles, dans la souplesse et la tendreté de %^% tiges, qui iny»*tenL tous les animaux* pâturants à le brouter, et même à y faire leur litière. Au milieu de ses tîges^ plus nombreuses et plus rapprochées que les ar* bres d'une foret, il offre des asyles assurés au lièvre peureux, qui y fait son ghe ; il en donne aussi à plusieurs oiseaux, qui y déposent leurs

nids, tels (|ue la caille voyageuse, la perdrix domiciliée, Falouette, etc. Cest là qu^ils trouvent des subsistances en tout temps , d^abord dans ses feuilles et dans leurs insectes, puis dans son grain farineux, dont la forme oblongue semble taillëe pour leur bec.

Le blé a des rapports encore plus marqués et plus étendus arec les hommes. Ce sont eux seuls qui tn ont couvert, par la culture, une grande partie du globe ; et il est bien remarquable qu'il me se ressème point de lui-même comme tant d'autres plantes. Que dis^ef des botanistes assurent qu'on ne le trouve nulle part dans son état naturel : comme si la Providence s'était reposée sur les hommes seuls du soin de le perpétuer. £n effet, il leur fournit le^ moyens de satisfaire , par toute la terre, aux principaux besoins de la vie. Us trouvent dans sa paille le premier aliment du feu, des lits, des toits, des liens, des nattes, des* paniers, et des trajectiles même pour passer les fleuves, à cause de l'air renfermé dans ses chalumeaux. Sa farine leur donne, dans le pain, la plus substantielle et la plus durable des nourritures végétales. Ils en tirent une multitude de préparations agréables et de boissons cordiales , par les arts de la boulangerie , de la pâtisserie , de la brasserie et de la distillation. Ils peuvent nourrir, avec des aliments tftés du blé seul, tous les animaux domestiques, soutiens de leur vir; le

porc , la poule , le canard , le pigeon , Y^ne , la breliiSf la chèvre, le cheval, la vache, le chat et le chien, qui, par une métamorphose merveilleuse, leur rendent en retour des œufs, du lait, do lani, de la laine, des services, des affections et de h reconnaissance. Le blé a non-seulement rassemblé autour des hommes des animaux de différents genres, mais il est devenu le premier lien dei sociétés humaines, parce que sa cultm^ et ses préparations exigent de grands travaux et des services mutuels. Or, comme aucune société m peut subsister sans lois, c'est donc an blé qu'es est due Torigine. C'est par cette raison, sans doute , que les anciens ont appelé Cérhs légidotrice.

Telles sont les harmonies solaires et physiques, tant élémentaires qu'organisées, du blé. Elks existent pareillement dans les autres espèces et genres de végétaux; mais elles y éprouvent une infinité de modifications qui les diversifient. Nons tâcherons d'en donner un aperçu, aux harmoniei spécifiantes et génériques. Bornons-nous ici ans harmonies morales du blé, afin dé, fixer notre attention sur un seul objet. Elles sont au nombre de six , comme les {Physiques. Trois sont élémentaires, comme elles : là fraternelle , la conjugale, la maternelle ; et trois sont sociales ou agrégées: la spécifiante, la généri<)ue et la sphérique.

4vant d'en présenter le développement, noni

nous permettrons quelques réflexions sur la différence des harmonies physiques aux morales.

Les physiques appartiennent aux végétaux en particulier; et les morales, à la puissance en général. Les physiques leur sont relatives et nécessaires; elles varient d'espèce à espèce et de genre ' à genre; les morales leur «ont propres et essentielle{^ : les physiques diffèrent dans chaque puissance , et les morales sont communes à toutes. Par exemple , une plante ne voit, ft^entend et ne se meut point comme un animal; mais elle ^ a comme lui ses amours, sa postérité, sa tribu. On entrevoit déjà que les lois physiques sont d'un ordre inférieur aux lois morales, puisque celles-ci constituent les puissances, les propagent, les spécifient, les engendrent, et les assemblent toutes par des harmonies semblables. Les harmonies physiques semblent appartenir aux éléments, qui ne leur donnent que des développements passagers, tandis que les morales tirent du ciel leur origine et une constitution permanente , en rapport avec celle qui harmonie^ le soleil avec les corps planétaires. Ces caractères célestes se montrent sur-tout dans les puissances organisées, qui tirent sans cesse une vie nouvelle du soleil , et qui n'apparaissent sur la terre qpc pour l'accroître de leurs débris. I^e soleil semble être le berceau de toutes leurs vies, tandis que la terre n'est que le tombeau de toutes leurs morts.

Mais laissons là ces harmonies, qui sont au< dessus de la conception humaine. Bomons-noui à celles du blé. La première de ses harmonies morales est la fraternelle ; c'est celle qui a d^abord assemble chaque inidividu dans les puissances organisées en deux parties égales , afm qu^elles puisr sent s'entr aider. £lle se manifeste premièrement dans cette sphère vivante du soleil « divisible ea une infinité de moitiés parfaitement égales. On peut FcntrcYsir aussi dans Tharmonic de Tastre des joui^ et de celui des nuits, inégaux sai&s doute en grandeur et en puissances, mais qui apparaissent sur les horizons de la terre avec des diamètres égaux , et lui distribuent tour^-tour des influences fraternelles et sororiales. Notre globe même présente quelques apparences de cette harmonie dans ses deux hémisphères, oriental et occidental ; mais l'ancien monde y est plus étendu que le nouveau, et leurs projections sont différentes, quoique leurs parties principales soient semblables. Aucun minéral, d^ailleurs, ne présente de pareilles consoimances : elles n'appartiennent qu'aux êtres doués d'une vie organisée. Elles sont en évidence dans les feuilles, les fleurs, les ant thères, les semences des végétaux, formés chaciui de deux moitiés égales. Cet équilibre de partiel doubles est encore plus général dans les animaui» dont tous les membres se correspondent ecac* tement; et il y est si nécessaire , que sans lui ils

UR LA NATIIHK. uc)

ne pourraient ni voirr, ni niariln^r, ni nian^rr. rhommr en pr^âenlo lo pliin pArfuil tnodMr clans m pruportionA. linitiil«'iii* par in^tlnci, rV.Ht-àdirv par âenlimcnt, <lf touA Ivs oiivra|;ra de la nalurf , il a puis^ clans col «^ciuilibri' Ticlc^f tic la symétrie, qui n*csl cpie la coriTspontlnnri' fra- Ifilifllr de deux tnoitic^ c^i;alrs. Klh» apparaît dans lea fonnra qu*il donne h ses meubles, h son hlbilalîon, à ses momunenis. Il trouve par tout des images de celte doutde ronsonnaure rt^pauiluf parmi les entres or^anisc^s. La nature a suspendu d^aluml la lampe de la vie Ik deux chalm^s pour raffermir, et ensuite h cpiatre pour la propager : ainsi elle a fait prt^ec^der riiarmonie eoujttgale par l'Iiannonle fraternelle.

Olle première eonstumante est si (évidente dans lea Wg^laux nithne , cpie Linnauis en a fait un dea principaux eararti^res de son système botanique, aous If nom grée iVmttXfs^a, ciui signifie fimtênùté. Il ne la rapporte i\\\ii Tassemblage des anth^fea en un m^me corps; mais il ne bii a pas dunn^ aaaea dVtendue. Klle i^ablit d*abord Tor* lanisation de toute esp^ee de \i^{{cMal. Klle exi.sie dans la feuille, la paille, IVpi, les antll^res et lea grains du bltf , tous divisibles en deux nmitii^s conacmnanles et égales, suivant leur direelicui verticale ou céleste : ce i|ui est trèsremarcpiable, car ces parties ne présentent que des moitiés contrastantes, suivant leuis di\Uions borixoutale»

3o H.\RM0N1£S

OU terrestres. L^adelphic se manifeste également dans les rejetons de la teuffe du blé, qui poussent des feuilles, des tiges, des épis semblables, . et forment entre eux une famille dont les individus s^entre-supportei>t mutuellement.

Les harmonies conjugales du blé sont renfer** mécs dans sa fleur. La fleur est Torgane de la fécondation de la plante en rapport avec le so- ' leil; elle a souvent une corolle, ou petite cqgr ronne, formée de feuilles appelées pétales, qui réfléchissent les rayons sur ses parties sexuelles. Elle a souvent aussi un calice, ou enveloppe extérieure, pour la préserver du choc des vents, sur-tout dans les végétaux dont les tiges sont longues et mobiles. Quant aux parties sexuelles, elles sont au centre de la fleur, comme dans un foyer de réverbère. Elles sont composées d^une partie mâle et d'une partie femelle; la partie mâle s^appelle étaminc. Elle est formée de Tan* ihère, ainsi nommée du mot grec «V6iipoc, un des noms de l'Amour. Cette anthère est un corps pour l'ordinaire oblong, divisé en deux lobes, et porté en équilibre par un fort filet, délié à son extrémité. Lorsque le soleil a exercé sur lui son action , ses lobes se remplissent d'une poussière prolifique appelée /7o//f?/ï. Le pollen, dont lenomvientde/?o//ere, pouvoir, féconde le pistil. Le pistil est l'organe femelle de la fleur qui surmonte l'ovaire : il se prolonge ordinairçment en

DE LA NATURE. 3l

un OU plusieurs styles ou filets, termines par un ou plusieurs stigmates. Le stigmate est une petite ouverture qui reçoit le pollen, pour féconder Tovaire, et y former la semence au sein d'un réceptacle , appelé aussi placenta. On entrevoit déjà que les parties sexuelles des plantes ont une grande analogie avec celles des animaux, et que la génération doit s'y opérer par les mêmes lois. Ces sexes, qui sont séparés dans quelques végétaux, comme dans les animaux, sont rémiis dans la plante du blé. £lle a des caractères qui lui sont communs avec toutes les graminées, dans ses anthères, qui sortent de sa fleur et y sont suspendues, afin sans doute qu'elles fussent plq^ exposées à l'action du soleil; dans son calice , de deux parties, et dans sa corolle, divisée en deux valvules unies, enflées et creusées en courbes, concaves et réverbérantes; mais elle en a qui lui sont propres, en ce qu'elle a quatre fleurs renfermées dans un seul calice. Cette configuration en forme d'épi, est la plus convenable auxifleurs |)es plantes des pays froids, parce que leurs pétales, quoique moins apparents, y sont solides et durables : aussi y est-elle la plus commune. Lorsque les blés sont en fleur, c'est alors qu'ils sont revêtus de" toute leur magnificence. Le coquelicot éblouissant, le bluet azuré, la nielle pourprée, le liseron couleur de chair, relèvent de Téclat de leurs fleurs l'ai* mable verdure des guérets. Les perdrix et les

cailles y décèlent leurs doux asyles par leurs chants amoureux; tandis que Falouctte, suspendue au-dessus de sa compagne et de son nid , fait entendre les siens au haut des airs. L^ëpoque de la beauté, dans tous les êtres organisés, est celle de leurs amours.

Les harmonies maternelles du blé consistent dans les précautions avec lesquelles la nature a recouvert son grain, et pourvu au développement de son germe. Tantôt, suivant les espèces , son calice , qui lui tient lieu de placenta ^ lui est adhérent , et le transporte au loin , comme une voile, par Fentremise des vents; tantôt , .par la barbe |pre qui termine son calice , il s^accrocfae aux poils des quadrupèdes et voyage arec eux, U reste aussi indigestible dans Testomac de ceux qui ne ruminent pas, et se ressème avec leurs excréments. Enfin , sa forme carénée le rend propre k flotter long-temps sur les eaux, comme il arrive , par les mauvaises administrations , à celui qui est jeté dans les rivières. Son grain est revêtu d'une peau épaisse, appelée son, lorsqu'elle est séparée de sa farine. U renferme , à une de ses extrémités, un germe revêtu d'une petite gaine , qui, en se gonflant par la chaleyr et Finimidité, entr'ouvre une ouverture ménagée audessus d'elle , perce la terre , et devient une feuille séminale, appelée cotylédon. Cette feumc séminale est son unique mamelle, qui s'alimente

d'un côté de ia farine du grain > et pousse de Taotre une radicule qui doit bientôt trouver des sucadplus abondants dans le sein de la terre. Malgré les attentions maternelles de la nature pour le ressemer, au moyen des vents, des eaux et des quadrupèdes , on assure qu'on ne le trouve nulle part indigène. Pour moi , je suis porté à croire que , par toute terre où il tombe , il prend racine ; mais que , si elle manque d'engrais, il dégénère en quelque espèce de graminée, telle que Tivraie. Ce qui me fait adopter cette opinion , c'est qu'il ne peut croître plusieurs années de suite dans -le même champ, si ce champ n'a été bien labouré et bien fumé. Sa dégénération en ivraie est regardée comme certaine par plusieurs cultivateurs, et elle semble confirmée par l'observation du célèbre naturaliste Bonnet. Il rapporte , dans ses Recherches sur les Feuilles, qu'il trouva un jour une plante de froment d'une seule tige , qui portait , à son extrémité , un épi médiocre de véritable froment , et sur un de ses nœuds , un second tuyau terminé par un bel épi d'ivraie. A la vérité , Duhamel attribua la formation de cette plante , mi-partie de blé et d'i>~raie, à la confusion des poussières de leurs étamines ; mais , d'un autre côté , Linnaeus a confumé la possibilité de la transformation des parties des végétaux sur le même individu , en parties d'espèces différentes , par l'exemple d'une fleur en I. 3

34 HAHMONIKd

gueule de la liîiaire , €[ui 5e métamoq>hose en ifionopétale. Tout ce (}tÉe nous pouYons cotitlure de celle du blé en irraié , c'eât que la natdlte a souirefit associé la puissance de Thomme à celle des éléments ^ et qiiê la maih du laboureur peut seule conserver aii fromeM ses principaux caractères. Cest à la itiaturité des blés , et aux approches de la faucille du moissonneur, qu'on voit émigrer une foule de petits êtres de leurs iiids maternels. C'est alors que la nombreuse famille de la caille songe h fonder de nouvelles tribus dans des contrées éclairées par de nouveaux soleils , et que , comme le dit le bon La Fontaine, les petits de Talouette ^

Se potuttDt, se cnlbuUnt »

Délogent tous sans trompette.

Venons tnaintenant aux harmonies sociales de la puissance végétale : ce sont celles qui assembleht les familles des végétaux en espèces , en genres et eii sphères. Nous les distinguerons donc en spécifiante , en générique et en sphérique.

L'harmonie spécifiante est la cause du plaiur que hous donne Tassemblage des végétaux dé la même espèce. Envoyant, par exemple, un chAmp de blé s'étendre par longs sillons, comme an beau tapis vert , tious éprouvons une aettsation plus agréable que celle que nous donne sa tige ou sa simple touffe isolée. Ce plaisir s'accrott, si

D£ LA 1IAT€B£. 35

la plakie e«t couverte d'espèces de blés différeatSy conune d'épeautres, de blés barbus et non bari>us^de seigles, d'orges. Enfin il augmente encore , s'il s'y joint quelque yallon couvert de diverses espèces de graminées. Le vent vient-il à souffler , toute la campagne ressemble alors à une mer ondoyante de verdure , dont les flots sont d'une infinité de nuances. Leurs reflets fugitifs j leurs murmures lointains^ font passer dans nos sens le calme et le doux sonuneil , ami du sentiment confus de l'infini. La première cause de ces sensations voluptueuses est l'ordre même dans lequel ces graminées croissent. Il est trèsremarquable que le plaisir que nous font éprouver les groupes si variés des végétaux, a lieu principalement lorsqu'ils sont plantés sur le terrain , dans le même ordre que leurs semences ont été arrangées dans leur placenta. Ainsi , par exemple , un champ de blé nous plaît, parce que ses plantes y sont rangées par sillons, dans le même ordre que ses grains dans leur épi ; et une prairie , au contraire , parce que ses diverses graminées y sont éparses comme leurs semences dans leurs panicules divergents. C'est par cette même raison que le chêne, qui ne porte que deiix ou trois glands réunis ensemble ^ ou même qu'un seul , nous fait plaisir à voir dans ses groupes de »deux ou trois arbres , ou même tout-àfait isolé. Nous avons alors, pour ainsi dire, une

sensation de la force de cet arbre vigoureux, auquel la nature a donné de pouvoir résister seul aux tempêtes. Au contraire , nous aimons à voir les sapins pyramidaux et conifères s^ appuyer mutuellement, par leurs bases, autour des sommets des hautes montagnes, dans le même ordre que leurs pignons sont disposés dans leurs cônes. Nous voyons de même avec plaisir les ceps de la vigne entourer de leurs pampres les flancs d^uue colline arrondie, et en former, pour ainsi dire, une seule grappe comme ses grains. Cette loi harmonique s^étend à tous les groupes des végétaux, dont les uns nous plaisent, disposés en rond , d'autres en longues aveimes , d'autres épars çà et là. Le plan de leur semis est dans leurs berceaux. Cette loi embrasse aussi les individus de toutes les puissances. Elle est la source, ignorée jusqu'ici, de nos jouissances les plus douces , dans Tarchitecture , la musique , la peinture, la poésie, l'éloquence. Il n'y a point de plaisir dans les arts dont la raison ne soit dans la nature. Mous eu parlerons en détail aux harmonies fraternelles. Linnaeus , comme nous l'avons dit, les avait entrevues dans l'assemblage des anthères sur un même corps, auquel il a domié, par cette raison, le nom d'adelphie. C'est un des caractères principaux de son système botanique : mais il a oublié de l'étendre au végétal eptier, à sa famille , à sa tribu , à ses diverses espèces» et

DE LA NAtURE. 87

aux genres même opposés. Quelle harmonie entre eux , et dont elle tire de si charmants accords ! Cependant , ce n^est pas seulement pour le plaisir des yeux , ni pour donner aux végétaux des supports mutueb , que la nature les diversifie et les groupe fraternellement. Elle a varié les. blés suivant les diverses latitudes de la terre , pour donner par-tout à Thomme le même aliment farineux. Elle a diversifié leurs espèces , par rapport aux éléments , en mettant le froment en Europe, le riz aquatique en Asie, le panis sec en Afrique , le maû en Amérique. Elle a varié de même les espèces si nombreuses des gfturninées , par rapport aux divers besoins et espèces de quadrupèdes , d* oiseaux , d^insectes , et même de poissons. En effet, les graminées forment le genre de végétaux le plus étendu et le plus varié en espèces qu^il y ait sur la terre. On sent que , pour caractériser chacune déciles en particulier , il faut la rapporter, d*une part, à une des harmonies de la nature, et de Tautre, à rêtre sensible auquel elle est particulièrement destinée. Les botanistes ont fait des graminées plusieurs genres, divisés en espèces et en variétés ; mais dans notre ordre harmonique , nous n*en formons que des espèces réunies en un seul genre. On en compte dans notre climat plus de trois cents, dont il y en a trente à quarante dans nos prairies. Les principales sont les gazons

38 HARMONIES j

proprement dits , les phalaris , les queues de renard f les queues de chat , les chiendents , les brises ou cbevelures des dames, les amourettes tremblantes , les patunns ou poa ^ les festuca, les bromes , les orges de murailles et de jpraîries , les roseaux aux quenouilles garnies de laine, les cynosiiresau queues de chien, les curtis odorants ou herbes dk print^onips , les cinna , les houques molles, auxquelles se joignent les joncs des marais et les spathes des montagnes , les souchets , les glaïeuls. Mais ce ne sont là que les graminées de nos contrées. On y doit ajouter , sans doute , celles qui s'étendent de la 2sone torride jusqu^aux pôles ; les bananiers , espèces «de glaïeuls dont fts fruits, les tiges «t les feuilles <engiânëes donnèrent à riiomme ses premiers aliments , des parasols et des ceintures ; les cannes à sucre, les bambous de IVnde orientale , les cannes du Mississipi -et celles de rAmaaone, dont les sommets serrent , dans les 'débordements , d'asyles aux foiirmis ; les joncs papyracés des bords du Nil, les gramen glauques tit ramapants qui bordent les rifrages des Sks torridiennes, et «une foule d'autres inconnues, disposées le long des fleuves, dan» Tintérieur des terres et dans toute retendue des contin^Dts. J^aime à me figurer notre globe oouvert destenlfis graminées, en déployer toutes les espèces sur ses vastes amphithéâtres. Ici , Jes ▼enlB font ondoyer les poa dans les «prairies , les

DK LA NATURE. 3g

ai90urettC6 tremblantes $ur les flancs des mont^lies , et les spathes sui* leurns sommets airides: QKique fleuve a ses roseaux , depuis ceux qui , couverts de neige une partie de Tapnëe, s^^èvent à peine sur les bords silencieux de VJrïia , jusqu'aux forêts toujours murmurantes des bambous du Gange, dont quelques espèces s'élèvent à plus de cent pieds de hauteur. l«a terre oppose à ^0céau fluide qui Tenviroone , un océan de végétaux mobiles, et des flotç verts à des flots azurés. Ici , les tempêtes ne présentent point de naufrages. Les nids trouvent sous les tiges toujours flexibles , de doux asyles et 4es subsistances assurées. Peut-être le seul genre des grapinées po^irait-il fournir aux besoins de tous les animaux. Mais la nature , dans sa magnificence , en variant à Tinfini le pain qi^'elle distribue â S(es inpombrables convives, ne se borœ pas ^ pe servir qu'un seul alipriept sur leur t^ible coipmuae. Elle a renfermé la farixie ^sm^ ]es épj^ des graminées ; mais elle a suspepdu au|L végétaux d€is a}ïtf Jts genres, les huiles , les sucres , le^ vins , les épiceries qi^ en devaient v^irier les assaisoimeiBieals.

I^iiature a donc fprmé pjusieyrs sortes de farwes dans les grains 4^ blé et des autres graminées, depuis ceux dy fronient ju^u'à ceux des ai^ourcttes > de^nées aux plus jpetits oisewiL. L^lioinme aussi, à soq ipiitatiqn, nuM^ipule , av^c

4o HARMONIES

la seule farine de froment, une multitude de pâ* 'tisseries, de vermicelles et de gimblettes. Mais toutes ces modifications ne sont que des espèces d'un seul genre dans la puissance végétale. Passons maintenant à ses genres proprement dits.

Les botanistes emploient le mot de genre d^une manière très-rague et souvent contradictoire. Ils Fattribuent à une famille , à une classe , à une section , à une espèce même , et lui donnent bien rare, ment sa signification propre. Tâchons d'être plus exacts. Le mot de genre vient d'engendrer : or , engendrer, dans un ordre de choses, signifie crëer. Le genre, est donc un ordre nouveau, qui a des caractères essentiellement distincts des autres ordres dans la même puissance. Le genre, selon nous, se rapporte , d'une part, à une des harmonies principales de la nature , et , de l'autre , à un des premiers besoins de l'homme. L'espèce n'est qu'une modification du genre , «t se rapporte aux besoins d'un animal. Comme les harmonies générales de la nature sont à-la-fois positives et négatives , ou actives et passives , et qu'il en est de même des besoins de l'homme , il en résulte que les genres contrastent, deux à deux, dans la même puissance, et que les espèces consonnent dans le même genre. On en peut conclure aussi qu*il y a vingt-six genres généraux , puisqu'il y a treize harmonies générales. Les espèces sont donc des ronsonnances, et les genres des contrastes. De la

DE LA NATURK. 4<

rëunion de ces contrastes, deux à deux, résulte la plus agréable des harmonies. Par exeAiple, le genre qui contraste le plus avec celui des graminées, est celui des légumineuses. En considérant celui des graminées sous ses rapports principaux avec rharmonie aérienne, à laquelle il panât -appartenir, nous hii en trouvons de positifs avec elle par ses feuilles en linéaires ou rubans , qui échappent aux vents ; par ses fleurs peu apparentes, adossées k des épis ; par ses tiges perpendiculaires, creuses, fortifiées de nœuds, et élastiques, qui se redressent sans cesse , malgré les tempêtes qui les agitent et le poids des quadrupèdes qui les foulent. Le genre des légumineuses, au contraire, a des harmonies négatives avec les vents. Il rampe à terre, ou il s^accroche par des vrilles aux graminées elles-mêmes. Ses feuilles larges sont pour Tordinairé agrégées au nombre de trois par des espèces de queues souples. Ses tiges branchues sont pleines de moelle, «es fleurs sont apparentes etpapilionacées; mais les parties sexuelles y sont abritées par une carène. Elles sont supportées par des queues recourbées, et élastiques comme des ressorts; de manière qu^au moindre vent, elles se tournent comme des girouettes et lui opposent leur calice. Elles sont groupées en forme de grappes, et donnent, dans des capsules qui les abritent, des semences en forme de reins ou arrondies, telles

42 UAKMOlilES

q«e Le6 haricots et jes pois. Le port des graminées «st perpendiculaire , celui des légumineuses est horizoatal; de manière que les premières passent aisément à travers les autres, ou les supportent , si ces dernières sont pourvues de mains. Pour nous former une idée de leurs iunr* monies , commençons par celles des blés. Les mêmes campagnes qui sont couvertes de moîssoitis, le sont aussi de haricots et de pois, qui, par leur feuillage^ leur verdure et leurs fleurs, forment avec elles les plus agnéables contrastes. L'Jbannome de ces deux genres est encore plus sansiUe dans les cultures des Sauvages de TAm^ique septentrionale. Ik sèment leur maiiis en rond siur de petites mottes de ieire , au nonabne de neuf grains. Ib y joignent autant de haricots , dont les tiges viennent s'attacher à celles du malSi, et forment toutes ensemble un charmant bouquet, fâr les oppositions de toutes leurs parties. JHous observerons ki que les haricots entrent, comme aUments ,.ea harmonie ayec les blés , €bm toiis les peuples. Us forment avec le pain ia pri»- «ipale noHiTiture du ii6tre. Les Chinois en tirent mie liqueur appelée soui , qu'ils emploatnt comme assaisonnement dans la plupart de leun mets. U semble que le goût des animaux se rapprodie en cela de celui de^ hcmunes, kmï juger par ks cultures destinées k nos ini—m domfitiqnes. & les pvés se oouvnnt pouv eux^de

llh LA NATIJHK. 43

ijmÊiaée^ , les cbainptt vomibs prodaisent aussi [HHir €ux des veaces^ des Itinernes, des saintoiM. OUe des prairies arliftcidles qui Iror piatl le plus, est cello qu'on nomme dnigcfe, in^lan|f^ k pots €t d avoine ; que dis-jt* ! nos pn^s sont lemés à«-la-fois par la nature, de grainin^^s et de lrèflc«9 ^ levrs douces hannoniessVtendent jus* fÊt dans les olairikrs de Ttle de Tinian , au sein le 4a vaste mer du Sud. L'amiral Anson fCy rrut nnsportë dans une ferme de T Angleterre , k la rae déH f Atura^rs semt^ de ce^^ deinc <v4^(^aux , >ù paissaimit 4e magnifiques ei liombitmc tau* PNiux blancs , et qui retentissaient du chant des roqs. SI les iEspagncds en avaient transporta les tiestiamc , il ««t 'Certain que les prairies n'avaient M entourées de t>oîs i^i ensemencées q«ie par la nature. Pour mot , qui n'ai eu que «çà et \k des iperçus de ses harmonies tnnomhrables , dans les «<mtrëos som-ont di^rad<^ <par la main de iliomme , j'ai vu , à l'ile^^e-l^'rance , des agathi», jMÉhs arbres, à fleurs lifgtimineuees de couleur tiias, former , par leurs contrastes, des bosquets cbaimants avec les bamlwus , qui soiit los plus prandta^des graminées. C'est ainsi que , dans 4es àlpes, les^ëbéniors auifr'fleurs jaunes (onnentdes berceanx ravissants autour des sapins conifères.

HatnÉenanti :pour nous formor une idée des gen* ra»éfr la puissance végétale ««nous en choisirons les praloty)>eiou fremiers modèles sous l'ëqualem* :

HAaMONIES

nous les rapporterons aux premiers besoins de \ rhomme , et nous en déterminerons les genres, ; en les rapportant successivement aux treize har- ' monies actives et passives.

Les premières de ces harmonies sont les quatre élémentaires , la solaire , Taérienne , Taquatîqne et la terrestre. £lles se manifestent dans la di* ' vision générale des végétaux en arbres, en herbes, i en algues ou plantes aquatiques, et en mousses* Quoique cette division ne soit pas adoptée par les naturalistes , c^est celle que nous présente la puissance végéfale au premier coup-d'œil ; et elle est saisie par tous les peuples. Elle s'étend au deux autres puissances organisées : dans Tanimale , aux quadrupèdes , aux oiseaux, aux poissons et aux insectes ; et dans lliomme , à ses quatre tempéraments, le bilieux, le sanguin, le fleg* matique et le mélancolique. Ces quatre harmo^ nies se correspondent dans les trois puissances organisées. Le soleil , comme nous Talions voir, influe particulièrement sur les arbres , les quadrupèdes , et les tempéraments bilieux; Tair, sur les herbes , les oiseaux , et les sanguins ; Teau , sur les algues, les poissons, et les flegmatiqner, la terre , sur les mousses qui la tapissent , les insectes innombrables qui s*y creusent des retraites, et les mélancoliques qui y cherchent aussi des asyles. On peut étendre cette division élémentaire au genre humain en entier, qui.

DE LA MATUBE. 4^

comme un simple individu, nous présente quatre tempéraments différents dans ses peuples méridionaux , montagnards ou septentrionaux , maritimes , et cultivateurs ou terrestres. Enfin , le globe lui-même est divisé en quatre parties ]>rincipales, dont chacune est en rapport particulier af«c on des éléments : l'Afrique brûlante avec le soleil ; FEurope , toujours mobile et inquiète , avec Tair tempétueux qui Tenvironne; l'Amérique flegmatique, arrosée paf les plus grands fleuves, avec les eaux; TAsie, grave et mélancolique , avec la terre , dont elle renferme la plus grande étendue dans sa circonférence.

Les peuples de ces quatre parties du monde ont des caractères analogues aux quatre divisions de la puissance animale. Les noirs de l'Afrique sont robustes comme les quadrupèdes; les Européens, actifs, sont devenus les plus hardis des navigateurs, en tirant, comme l'oiseau, parti des venta ; les Américains voguent et nagent comme les poissons; les Asiatiques, populeux comme les insectes, labourent la terre avec la m^me patience, et offrent, dans les Indiens et les Chinois, les^ plus habiles des cultivateurs. Mais ne sortons point ici des divisions de la puissance végétale.

En commençant par son harmonie solaire, nous verrons que les arbres sont en rapport immédiat avec le soleil, par les cercles concentriques deleun troncs. Ces cercles sont toujours en nom-

bre égal à celui des aimées que les arbres vécu, c'est-à-dire« à celui des reTolutions nuelles de Tasire du jour. Us sont TÎvaceSt c'està--dire qu*ils vivent depuis une année jusqu^i plusieurs siècles. Enfin, leurs genres sont beaucoup plus nombreux dans la zone torride^ que dans les zones tempérées. J'ai rapporté quarante -dati échantillons différents de ceux des forêts de Tlli" de-France , qui n'a guère plus de douxe lieues de diamètre; tandis ^u' on n'en compte que seiie m dix-sept genres dans toutes les forêts de la France. Les genres des herbes , au contraire , sont plui nombreux dans les zones tempérées, et ceux des mousses dans les glaciales. La nature, qui met les fruits rafraîchissants, vineux, aromatiques, sur des arbres dans la zone torride , tels que les calebasses, les melons du papayer, les épiceries, les fait croître souvent sur des tiges humbles et rampantes dans nos climats : tels sont ceux des cucurbitées, des sarriettes , des thyms, des basilics, et elle en répand les saveurs et les parfums jusque 4ans les mousses du Nord. Les heriies même 'de nos contrées produisent des espèces qui atteignent à la grandeur des arbres, au sein de la zone torride : tcb sont le bambou de Tlnde, dans le genre des graminées ; la mauve d'Afrique , dans celui des malvacées ; et le bananier, dans eefan des glaïeuls. 11 est possible que quelque espèce de mousse parvienne à une grandeur aigres»

DE LA MATUBë. /^'J

cente dans quelques parties de la zone torride , et qu'on Yj ait confondue avec celles des fougèrcBi qui y sont si communes et si ^lerëes ; mais les. mousses n'en appartiennent pas moins aux climaii du Nord. J'en ai ru des variétés innombrables dans la Finlande , quoique )e n'y aie pé^ nëtrë tout au plus qu'au soixante-deuxième degré de latitude.

Si le soleil donne tant d'activité à la végétation dans la sone torride , et s'il imprime les cercles annuels de son cours dans le tronc de tous les arbres^ par toute la terre ; la lune, de son côté, parait étendre son influence sur les herbes. J'ai remarqué dans les racines de celles de nos jardins des couches concentriques en nombre toujours égal à celui des mois hmaires qu'elles avaient mis à croître : c'est ce qu'on peut voir sur-tout dans celles des carottes, des betteraves, et dans les bulbes des ognons. Peut-être était-ce à cause de ces rapports lunaires, que les Egyptiens avaient consacré l'ognon à Isis, ou à la lune, qu'ils adoraient sous le nom de cette déesse. Ce qu'il y a de certain, c'est que ces racines ont pour l'ordinaire sept cercles concentriques, c'est-à-dire entant qu'ik ont été de mois à croître, depuis le commfpDMsement de mars où on les sème, jusqu'à U fin de septembre où on les recueille. Dans les pays où la végétation des herbes dure plus de sept meis, je suis porté à croire que leurs racines

48 HAaMONIES

ont plus de couches, et que leur nombre égale celui des mois de Tannée. Cest sans doute par cette raison que les ognons de TÉgypte sont remarquables par leur grosseur, ainsi que les racines de toutes les plantes bulbeuses de TAfrique et des pays torridiens. Ces périodes lunaires sont remarquables aussi dans les nœuds des tiges de la plupart des graminées. Elles sont si sensibles dam les pousses de toutes les herbes en général, que je crois y troSver un caractère invariable pour les distinguer des arbres proprement dits, quoiqu'elles parviennent quelquefois à leur hauteur dans les pays chauds. Le bambou des Indes pousse un rejeton tous les mois, suivant Rumphius. François Pyrard assure qu'aux Maldives, le cocotier produit régulièrement, chaque mois, une grappe de cocos, de manière qu'il en porte douze à-lafois, dont la première commence à poindre, la deuxième sort de son étui, la trobième bourgeonne, la quatrième fleurit, la cinquième noue, et la dernière est en maturité. Le latanier ou palmier à éventail, qui croit aussi sur les bords de li mer , donne chaque mois une feuille nouvelle. Les palmiers, en effet, comme le savent les naturalistes, n'ont point de couches annuelles concen* triques. Leur tronc n'est point de vrai Ijois; ce n'est qu'une colonne de fibres, dont le milieu ne renferme qu'une espèce de moelle. A la différence de celui des arbres proprement dits, il sort

de terre avec toute la grosseur quMl doit avoir; ik n^ont de plus qu'un cotylédon , et ce caractère leur est commun avec les seules graminées. Les palmiers ne sont donc que de grandes herbes, en rapport f comme elles, par leurs pousses, avec le cours de la lune; tandis que los arbres, même les plus petits, le sont avec celui du soleil , comme oh le voit à leurs cercles annuels. On doit ranger aussi parmi les végétaux soumis immédiatement aux influences de Tastre des nuits, les mousses, dont la plupart ne végètent, ne fleurissent et ne grènent qu'en hiver, loi*sque la lune est dans notre hémisphère. Peut-être en est-il de même des algues. Les naturalistes, qui attribuent un si grand empire h la lune sur TOcéan, ne peuvent lui refuser quelque action sur les végétaux, et même tfùr les poissons qu'il nourrit. (]e qu'il y a de certain, c'est qu'elle agit sensiblement sur les quatre ordres de la puissance auimab; , et même sur rhumaine. Les quadrupèdes entrent en amour et mettent bas leurs petits à certaines périodes lunaires; il en est de même des pontes des oiseaux, dont les os, de plus, se renouvellent périodiquement, comme le prouvent les couches intermittentes de rouge et de blnnc de ceux des poulets qui mangent par intervalles de la garance. Des couches semblables se trouvent en rapport avec les mois lunaires dans plusieurs coquillages, entre autres dans l'écaillé de Thuître :

5o HARMONIES

de manière que leur nombre marque celui des mois qu^elle a vécu. Ces mêmes rapports lunaires existent dans les générations des insectes , et enfin dans les mois des filles nubiles; mais nous en parlerons plus au long aux puissances animale et humaine.

Quoique les arbres soient en harmonie immédiate avec le soleil par les anneaux concentriques de leurs troncs, ils le sont ausâi avec la lune par les feuillets de leur écorce et par ceux de leurs fruits. J'ai remarqué sept de ces feuillets dans récorce du bouleau, et même je crois les avoir entrevus dans chacun des cercles annuels des arbres. Je crois aussi les avoir distingués dans quelques fruits, sur-tout dans la ponmie de reinette. Us apparaissent lorsqu^on ouvre ce fruit obliquement, et plutôt quand on le mord que quand on le coupe. Voilà donc de nouveaux rapports lunaires dans les arbres même ; car on sait que le temps de leur végétation et de la maturité de leurs fruits ne dure tout au plus que sept mois dans nos climats.

Non-seulement tous les végétaux ont des harmonies soli-lunaires, dans leurs racines, leurs tiges , leurs écorces et Tintérieur de leurs fruits; mais ils en ont d'apparentes dans leurs pétales ou les feuilles de leurs fleurs. Ce sont ces pétales qui, conmie des miroirs, réfléchissent les rayons du soleil et ceux de la lune sur les parties

DE LA NATURE. 5l

sexuelles de la fleur. Nous remarquerons d'abord que le plan de la plupart des fleurs est circulaire , et que leurs parties sexuelles sont au centre. Quelquefois leur disque est relevé en hémisphère ; et quand il est entouré de pétales platis et divergents, comme dans les radiées, il ne représente pas mal la forme d'un astre. Cette configuration sidérale est si marquée dans quelques espèces, que les botanistes les ont classées sous le nom d'aster; mais elle est répandue dans la plupart des fleurs apparentes, qui toutes, comme nous Tavons dit, affectent dans leurs plans la forme circulaire, quoique leurs tiges et leurs feuilles en aient de très-différentes. Il ne faut pas douter que cette forme ne soit la plus favorable pour réverbérer les rayons du soleil vers un centre commun , et que la même main qui a façonné en lunes, en anneaux, et en d'autres courbes qui nous sont inconnues, les réverbères des planètes , pour réfléchir sur elles les rayons du soleil , n'ait varié pour une fin semblable les pétales des fleurs. Il est certain que c'est à cette réverbération que les fleurs doivent l'éclat qui les fait paraître en quelque sorte lumineuses. Pour moi, quand je vois celles qui émailleut une prairie, et dont les formes et les couleurs sont si variées, je suis tenté de croire qu'elles ont quelque ressemblance avec les astres qui nous sont inconnus. Pourquoi la nature n'aurait-elle pas mis sur

5a UAHMONIES

la terre, dans des fleurs , les images des objets qu'elle a phcos eu réalité dans les cieux , puisqu'elle a mis dans Thomme , aussi passager qu'elles, le sentiment de l'intelligence qui gouverne l'univers?

Mais combien de vérités ne foule-t-il pas aux pieds comme les fleurs? 11 a marché sur celles-ci, depuis un grand nombre de siècles, sans les connaîtra. Presque tous les cultivateurs ignorent encore qu^elles ont des sexes. Que dis-je? lors» que le botaniste Le Vaillant en introduisit la théorie dans l'école du Jardin des Plantes, le célèbre Toumefort l'obligea de la supprimer, et ne voulut jamais) la reconnaître, sans doute parce que, le premier, il n'en avait pas fait la découverte. Les botanistes modernes rejettent , peut-être par les mêmes rabons, les harmonies des pétales avec le soleil, dont j'ai apporté tant de preuves dans mes Études de la Mature. Ils les reconnaissent toutefois comme les caractères les plus appa* rents des fleurs, qu'ils classent en monopétales, en polypétales, et celles-ci en radiées» ca liliacées, en rosacées, en papilionacées, €tc., mais sans intention et sans but. Cependant tout leur démontre que la nature n'a rien fait en vain.

Pour éviter l'obscurité de leurs systèmes , nous nous guiderons sur le flambeau du jour Les pétales des fleurs sont disposés en épis perpendiculaires, tels que celui du blé; en

DE LA NATUKK. 53

radiées ou miroirs plans , comme dans la marguerite; en portions sphcriqiics , comme dans la rose ; en elliptiques, comme dans le lis, ou paraboliques, comme dans la capucine : ce sont là leurs formes principales. D'autres, en grand noini>re , appartiennent à des courbes inconnues et non encore calculées; mais toutes sont engendri^es de la sphère. 11 est remarquable ipie lorsque les pétales sont radiés et en miroirs plans ^ le disque de la fleur est en hémisphère pour recevoir leurs réverbérations : tris sont ceux de la marguerite et de la camomille. Ils se renversent ou tombent quand la fécondation est achevée. Ce disque est un peu conc.ive dans le tournesol; aussi arrive-t-il souvent que les fleurons de son centre avortent et ne donnent point de graine. Sa concavité vient peut-être du changement de climat, car cette plante est origfaiaire de rAmériquc. Les réverbères des rpsacëes ont un foyer commun , les liliacées en ont deux, les paraboliques renvoient les rayons parallèlement, comme la vigne. 11 y a des fleurs en grappes, en ombelliferes, telles que celles de la carotte; en hémisphères, en cercles et en demicercles, comme celles de plusieurs sortes de tréfiles; en rayons divergents, telles que celles des choux et de la plupart des cruciées. Si les fleurs ont des rapports positifs avec le soleil, elles en ont aussi de négatifs. 11 y en a de labiées, qui ne

54 IIAKMONIKS» ^

montrent que Textréniité de leurs anthères, et de papilionacées , qui les cachent au moyen d^une carène ; d'autres même ne fleurissent que la nuit : telle est celle du jalap du Pérou ou bellede-nuit, celle de Farbre triste de Vlude, qui s'ouyre dans les ténèbres et tombe au point du jour; du convolvulus nocturne, également originaire de rinde. D'autres fleurissent renversées et h Tombre de leurs feuilles, telles que celles de Timpérialc et de beaucoup de fleurs torridiennes. Linnaeus avait déjà entrevu les rapports des pétales avec la présence et Tabsence du soleil. Ilavait observé que plusieurs d'entre elles s^ouvraient et se fermaient à différentes heures du jour, telles que celles du pissenlit, de la chicorée sauvage, et que la plupart se fermaient à Fentrëe de la nuit : il en avait formé une horloge botanique. Il n'avait qu'un pas de plus à faire pour voir que leurs pétales étaient de véritables réverbères eu harmonie avec le soleil, et dont la durée était «i raison inverse de leur action sur leurs parties sexuelles. Les rosacées, qui sont celles qui ont le plus d'activité, parce qu elles renvoient tous les rayons solaires vers un centre commun, sont aussi celles qui durent le moins. La rose ne dure qu'un jour, et sert souvent d'image aux philosophes pour exprimer la rapidité de nos plaisirs et de notre existence. .

On voit donc qu'on peut diviser la puissance

Végétale, par rapport au soleil, en végétaux des zones torride, tempérées et glaciales, d'ctd et d^hiver, de jour et de nuit. Il en résulte un grand nombre de genres positifs et négatifs, dans les arbreSy les herbes , les algues et les mousses.

J'ai déjà montré quelques-uns des rapports que le bananier avait avec tous les besoins et les di«vers tempéraments de Thommc. Ces rapports semblent se multiplier sous les yeux de Tobservateur; et ce végétal offre un exemple si merveilleux de la prévoyance de la nature , qu'il serait inutile d^en présenter un autre. Sa tige peut avoir neuf i dix pieds d'élévation ; elle est formée d'un paqiïçt de feuilles tournées eu cornets, qui sortent les unes des autres, et, en s' étendant au sonmiet du bananier , y forment un magnifique parasol. Ces feuilles, d'un beau vert satiné, ont environ un pied de large et six pieds de long; elles s^abaissent par leurs extrémités, et forment par leurs courbures un berceau charmant, impénétrable au soleil et à la pluie. Comme elles sont fort souples dans leur fraîcheur, les Indiens en font toutes sortes de vaâlfes pour mettre de Feau et des aliments; ils en couvrent leurs cases, et ils tirent un paquet de fil de la tige , en la faisant sécher. Une seule de ces feuilles donne à un homme une ample ceinture; mais deux peuvent le couvrir de la tête aux pieds, par-devant cf l^ar-derrièré. Un jour que je me promenais à Tlie

56 HAHMONIES

de-France, près de la mer, parmi des rocheo marquas de caraclèrcs rouges et noirs, je vis deux nègres tenant à la main, Tun une pioche, 1 autre une b^che, qui portaient sur lelirs «épaules un bambou auquel était attache un long paquet , enveloppé de deux feuilles de bananier. Je crus d'abord que c^élait un grand poisson qu'ils venaient de pécher; mais c'était le corps d'un de leurs infortunés compagnons d'esclavage, auquel ils allaient rendre les derniers devoirs dans ces lieux écartés. Ainsi le bananier seul donne à rhomme de quoi le nourrir, le loger, le meubler, rhabiller et l'ensevelir.

Ce n'est pas tout. Cette belle plante, qui ne produit son fruit, dans nos serres, qu'au bout de trois ans, comme je l'ai yu dans celles du Jardin des Plantes de Paris, le donne , sous la ligne, dans le cours d'un an, après lequel la tige qui l'a porté se flétrit ; mais elle est entourée d'une douzaine de rejetons de diverses grandeurs, qui en portent successivement : de sorte qu'il y en a en tout temps, et qu'il en paraît un nouveau tous les mois , comme les grades lunaires du cocotier. Je parle ici des bananiers qui croissent sous la Ligne, et sur le bord des ruisseaux, leur élément naturel. Il y a plus, il y a une multitude d'espèces de bananiers de différentes grandeurs, depuis celle d'un enfant jusqu'au double de celle d'un homme, et depuis la longueur du pouce jusqu'à

celle du bras ; de sorte quHl y eu a pour tous les âges. J^ai vu, à rUc-de-France, des bananiers nains , et d^autres gigantesques , originaires de Madagascar, dont les fruits, longs et courbes, s'appellent cornes de bœuf. Un homme peut les cueillir aisément en grimpant le long de leur tige , bu les queues de ses anciennes feuilles formeoft des saillies , ou en faisant monter sa femme sur aés épaules. Une seule de leurs bananes peut le nourrir un repas , et une de leurs pâtes tout un jour. Il y a des bananes de saveurs très-variées. Quoique je n'en aie mangé qu'à TUe-de-France, qui, comme on sait, est à Tcxtrémité de la seone torride australe, j'y en ai goûté de l'espèce naine, qui avaient de plus que les autres un goût trèsagréable de safran. L'espèce commune, appelée figue banane, est onctueuse, sucrée, farineuse, et ofire une saveur mélangée de celles de la poire de bon-chrétien et de la pomme de reinette. Elle est de la consistance du beurre frais en hiver, de sorte qu'il n'est pas besoin de dénis pour y mordre, et qu'elle convient également aux enfants du premier âge et aux vieillards édentés. Elle ne porte point de semences apparentes ni de placenta : comme si la nature avait voulu en ôter tout ce qui pouvait apporter le plus léger obstacle à l'aliment de l'homme. C'est de toutes les fructifications la seule que je connaisse qui jouisse de cette prérogative. Elle en a encore quel-

qucs*unes non moins rares, c'est que quoiqu'elle ne soit revêtue que d^une peau, elle n'est jamais attaquée , avant sa maturité parfaite , par les insectes et par les oiseaux, et qu en cueillant son régime un peu auparavant, il mûrit parfaitement dans la maison, et se conserve un mois dans toute sa bonté.

Les espèces de bananes sont très-variées en saveurs, Elles sont d'autant meilleures qu'elles croissent plus près de Féquateur, sous Finfluence directe du soleil. Il y en a de délicieuses aux Moluques, dont les unes sont aromatisées d'ambre et de cannelle, d'autres de fleur d'orange. On trouve des bananiers dans toute la zone torride, en Afrique, en Asie et dans les deux Amériques, dans les îles de leurs mers, et jusque dans les plus reculées de la mer du Sud. Le rima, qui pojTte le fruit à pain dans l'île de Taïti, ne lui est pas comparable, quoique quelques philosophes modernes nous présentent cet arbre comme nouvellement découvert, et comme le don le plus précieux que la nature ait fait aux hommes. Il y a long-temps qu'il croît aux Moluques, et que d'anciens voyageurs en ont parlé. D'ailleurs, Mê usages, relativement à l'homme, sont bien plus circonscrits. Il ne lui fournit ni logement, ni vêtements, ni meubles. Il lui faut d'abord six ou sept ans pour produire ses fruits , qu'il ne donne ensuite que huit mois, chaque année. Et s'il a

DE LA MATUUlL. Scf

présenté le premier modèle du pain dans sa pâte, qui, cuite au foui\ se change en mie et en croûte, le bananier donne la sienne tout assaisonnée de Jieurre, de sucre et d'aromates. Le rima porte des petits pains, et le bananier de la pâtisserie.

Cest donc avec raison que le voyageur Dampier, qui a fait le tour du monde avec tant d'intelligence, appelle le bananier le roi des végétaux, 4 ^exclusion du cocotier, que les marins honorant de ce titre , parce qu'ils ne jugent que de ce qui est à leur portée. Il observe qu'une infmité de familles, entre les deux tropiques, ne vivent que de bananes. Cet utile et agréable végétal a tant de rapports avec les premiers besoins de l'homme dans rëtat d'innocence et d'inexpérience, que j'ai déjà fait remarquer qu'on l'appelle aux Indes le figuier d^Adam. Les Portugais superstitieux qui y abordèrent les premiers, crui*ent apercevoir/ en coupant son fruit transversalement, le signe de la rédemption dans une croix que je n'y ai jamais ▼ue. A la vérité, cette plante présente, dans ses feuilles larges et longues, les ceintures du premier homme , et figure assez bien, dans son régime hérissé de fruits, et terminé par un gros cône violet qui renferme les corolles de ses fleurs, le corps et la tête du scrpcnl qui le tenta. Les bramines, au moyen de ses fruits salubres et de son délicieux ombrage, vivent au-delà d'un siècle. Elle croît non-seulement dans toute la zone tor-

6o HAUMqNIES

ride, mais plas de six degrés au-dehors. Les Arabei * lui donnent le nom de musa, que nos naturalistes ont adopté; et comme ces peuples ont répandu en Europe les premiers éléments des sciences et des arts après les Romains, je suis tenté de oroire que la déclinaison du nom de musa, qui commence le rudiment trcs-rude de nos enfants, a dû signifier, non une muse dont ils ne peurent aroir d'idée, mais le bananier, dont les fruits leur seraient si agréables. Pour moi, en le considérant pour la première fois avec toutes ses conyenances^ je me dis : Voilà le vrai végétal de l'homme.

La nature ne s'est pas bornée à enrichir une seule plante de tout ce qui pouvait conTenir â nos besoins dahs la zone torride. En réunissant dans un seul fruit le beurre, le sucre « le vin, la farine, elle a voulu nous engager à en faire nmis» mêmes les combinaisons, en mettant ces s«bstances séparées et pures dans des végétaux d'uu autre genre. Elle a créé pour cet effet le pal* mier, avec ses espèces si diverses en productions. Le bananier, que je regarde conmrie du genre des glaïeuls , ne réussit bien qu^au fond des vallées , sur le bord des ruiAeaux , à Tabri des grands vents , qui déchirent en lanières trans^ versales ses tendres feuilles. Le palmier, au contraire , avec ses feuilles lignées, croit dans les lieux les plus exposés aux tempêtes , depuis le sommet des montagnes jusque sur le bord des mers. Le

2 DE LA NATUBE. 6l

pbananier n*a que des variétés qui , par la ressemblance de leurs fruits , ne conviennent qu aux besoins d^une seule famille. Le palmier a des espèces qui, par la diversité de leurs productions , peavent satisfaire à tous ceux d'une tribu.

U est vrai qu^en considérant le bananier comme ane espèce de glaïeul, on peut y joindre, dans le ■léme climat, les balisiers, qui portent différentes sortes de grains, et dont les feuilles larges, tournées en cornets, sont engagées les unes dans les antres ; mais ils ne se développent point en parasol, et ils ne présentent point à Tliomme des rapports inmaédiats avec ses besoins.

Tous les végétaux que je viens de nommer, sans en excepter les palmiers, malgré la magni-. ficence de leur port, paraissent du genre des graminées , parce que leur semence , ou première pousse, n'a qu'un cotylédon, que leurs feuilles sont renfermées les unes dans les autres, et n'éprouvent, en croissant, qu'un simple développement, d'où il résulte que leur tige , à sa naissance, a le même diamètre h sa base que lorsqu'elle a atteint toute sa hauteur. D'ailleurs elle est sans écorce,et ne contient point de véritable bois. Les troncs des palmiers ne sont que des paquets de fibres sans cercles concentriques, et dont le centre est plus tendre que la circonférence, (^est tout le contraire dans les arbres proprement dits. liCors troncs augmentent de diamètre chaque

année, et leurs accroissements y sont marqon^ intérieurement par des cercles; ils sont reyétos d'écorce ; Faubier de leur bois est à leur circonférence , et la partie la plus dure au centre. Les palmiers ne paraissent donc être que de grandes plantes du genre des graminées , et soumises comme elles aux influences de la lune , dans h pousse de leurs feuilles et de leurs fruits. Mais, si les arbres portent au-dedans des anneaux en rapport avec les périodes annuelles du soleil , les palmiers en montrent de semblables au-dehors. Les premiers se composent , chaque année , de colonnes concentriques ; les seconds, de tamboun posés les uns sur les autres. Les arbres cachent les dates de leur âge , les palmiers les mettent en évidence. Chaque mois lunaire , ceux-ci poussent une feuille, comme le latanier, ou un régime de firuits , comme le cocotier , et leur, tête entière sé'lève d'un cran. Lorsque les nouvelles palmes se développent, les inférieures, Ijui sont les plus anciennes , tombent , et laissent sur le tronc des espèces de hoches raboteuses et annulaires ,.qui servent à-la-fois de marques chronologiques, et de degrés pour monter à son sommet. Le palmier est par excellence le végétal du soleil ; c^est un gnomon qui marque les heures par son ombre , les mois lunaires par ses feuilles nouvelles, les années par les vieux cercles de sa tige. Ses espèces, dont les botanistes connaissent au moins

jqatre-yingts, qui ont chacune plusieurs variétés rès-distinctes, sont répandues autour du globe , lans toute la zone torride , et même quelques-unes >lus de six degrés au - delà. Il y en a sans doute encore beaucoup d^inconnues. Enfin il n'est aunin végétal qui manifeste autant que lui les har* nonies soli-lunaires.

Celles qu!il a avec Thomme ne sont pas moins lombreuses et remarquables. La circonférence les plus gros n'a pas plus d^amplitude que celle de ses bras. Lorsqu'il veut y grimper, il se fait , avec une des palmes tombées , une ceinture dont îl s^entoure avec le tronc , et , en s'aidant des pieds et des mains , au moyen des anneaux qui lui servent d'appui , il s'élève jusqu'au sommet pour en tirer du vin, ou pour en cueillir les firuits. C'est ainsi qu'à l'Ile-de-France j'ai vu les noirs monter au sommet des cocotiers avec la plus grande facilité.

Il y a un grand nombre de rapports très-marqués entre les fruits du palmier et plusieurs parties du corps humain. Le coco simple , dépouillé de son caire , offre , avec ses trois trous , une parfaite ressemblance avec une tête de nègre. Celui des Maldives , qui est double , a une ressemblance encore plus frappante avec les parties antérieure et postérieure du corps d'une négresse à sa bifurcation. Comme les cocotiers sont assez connus; je chercherai quelques-uns de ces rap-«

64 HAHMONIKS

ports humains dans le dattier. Ce magnifique vigétal réunit en lui la plupart des avantages des autres palmiers , dont son espèce semble le prototype ; il porte dans ses fruits un aliment délicieux , et qui exhale les plus doux parfums. Sa tige toujours droite , en contraste avec celle du cocotier , souvent courbée par les vents , s'élève au moins à quarante pieds de hauteur. Son sommet, ou chapiteau, a environ six pieds, et est revêtu de longues branches feuillées, appelées palmes : elles ont plus de quinze pieds de long. Les feuilles qui les garnissent sont placées obliquement et alternativement , à-peu-près comme les barbes d'une plume. Elles ont une coudée de longueur et deux pouces de largeur ; elles sont pointues, ligneuses, et ressemblent à la lame d'un poignard , ou à la feuille d'un roseau. Les palmes qui les portent sont pour Tordinaire au nombre de cent vingt , dont quatre - vingts sont inclinées et horizontales , et quarante perpendiculaires : de manière qu'elles forment , au sommet du palmier , une tête circulaire par son plan et conique par son élévation. Des aisselles des palmes supérieures, naissent de grosses enveloppes" ou gaines, appelées élatés, au nombre de huit ou neuf, très -fermes au-dehors, et trèspolies au-dedans. Ces élatés s'entr ouvrent , et il sort de chacun d'eux une grappe , ou régime de fleurs, qui se changent en fruits, lorsqu'elles ont

été fécondées par les fleurs du palmier mâle. Ces firoits , appelés dattes « sont de la forme de la bou* che, disposés deux à deux sur des cordons en zigzags; chaque grappe en porte près de deux cents, qui sont verts dans leur croissance , et dorés dans leur maturité. Us sont d^un goût délicieux dans leur firsâcheur, et ils se conservent un an dans leur sécheresse : mais quoique très-nourrissants alors et pectoraux , leur goût diffère autant des premiers /que le goût des figues sèches diffère de celui des figues fraîches. Toutes ces grappes , de la grandeur d^un homme , chargées de leurs beaux fruits couleur d^or, pendent comme des lustres autour de la cime du palmier , surmontées de ses belles palmes verdoyantes , qui forment au-dessus d'elles un dais magnifique. Enfin la nature prévoyante a fortifié les bases des feuilles et des grappes du palmier, souvent agité des vents, par trois on quatre espèces d'enveloppes à réseaux , fortes comme des brins do chanvre , et semblables à de grosses étoupes jaunes. Souvent des tourterelles £ont leurs nids dans les replis de ces enveloppes , ■conune dans ceux d'une draperie.

Je ne m'arrêterai pas ici aux productions du palmier, qui servent aux besoins journaliers d'une multitude de peuples. Les Arabes et les Indiens s^alimentent de ses fruits, emploient ses durs noyaux, après les avoir fait bouillir. ^ la nourrideJeurs chameaux ; font ^ «^ avec ses

âatés, des toiles avec sa bourre , la eharpeàté de leurs maisons avec son tronc, et leurs toits avec ses feuilles. On peut lire les détails de ses usages, et de ceux du cocotier , dans les voyageurs , entre autres dans François Pyrard, qui o'a riiea omis sur le palmier maritime ; mais je parlerai des proportions du dattier, dont personne n^a rien dit que je sache. Si le cocotier a servi de modèle à rarcfaâtecture navale, par la forme earënée de ses firuits , le dattier en a servi à son tour à Far^ chitecture terrestre.

J'observerai d'abord que la largeur de la tête du dattier est égale à la hauteur de sa tîge sous les feuilles. La chose est évidente ; car si tous prenez la largeur de sa tête, de rextrémîiïé d'mie des palmes horizontales à celle qui lui est diamétralement opposée, vous aurez sei» pieds pour chacune d'elles, et deux pieds pour répaisaeor du tronc qui les porte ; ce qui fait en tout un diamètre de trente -quatre pieds, égal à la hauteur de la tige sous les feuilles. Le couronneoMit de cette tige , formé par les palmes, a en Aévatîon la moitié de son diamètre, c'est-à-dire environ dix-sept pieds; car les palmes en ont seise, et le chapiteau qui les porte en a six; ce qm fenîi vingt -deux. Mais comme les palmes y sank rangées par étages, ks inférieures , qui ont tout leur développement, ont seules seize pieds; tandis que ceUes du sommet, qui ne font que se dévdbi^icr.

DE LA NATUHE. 67

en ont tout au plus onze, qui, avec les six du diapiteau qu^elles terminent, font, en tout, dix- Mpt pieds d^éléyation. Cette proportion est àpea-près la même dans le bananier, dont les feuilles, de six pieds de longueur, couronnent MM tige de douze pieds de hauteur. Mais, conund elles partent du même centre, elles ont un peii moins d'ëlévation à leur sommet. Us ont. Tua et l'autre, une hauteur qui est une fois et demie leur largeur.

J^ai remarqué que cette proportion du palmier était la plus agréable de toutes , soit dans les her* ceaux et les avenues formes par des arbres, soit dans les salons. Elle produit, par son élévation^ le sentiment de Finfini. C'est celle qu'affectaîk Tarcliitccture gothique de nos temples , dont les Tofttes élevées, supportées par des colonnes srehfls, présentaient, comme la cime des palimers, «m perspective aérienne et céleste qm nous remplit d'un sentiment religieux. L'architecture grecque, au contraire, malgré la régulafibé de ses ordres et la beauté de ses colonnes ; efifre souvent, dans ses voûtes, un aspect lourd et terrestre , parce qu'elles ne sont pas asses éle-< rée» par rapport à leur largeur.

Enfin, les proportions du palmier se retrou- ^rtnt dans l'homme même , qui réimit en lui les fias belles de la nature ; car ses bras étendus ont loi^eur égale à sa hauteur , et sa tâte om^

bragëe d^une chevelure flottante imite en quelque sorte la cime ondoyante de ce bel arbre.

Si le palmier , dans son ensemble , présente la plus belle des proportions pour Félévation et la largeur des voûtes, il offre également dans sa tige le plus beau modèle des colonnes qui doivent les supporter. Les Grecs, qui ont voulu s^approprier Tinvention de tous les arts libéraux, ont prétendu quUls avaient imaginé les ordres tos* can, dorique, ionique et corinthien; qu^ils avaient pris les proportions de la colonne ionique et des volutes de son chapiteau d'après la taijile et la coiffure d'une fille ionienne, et le chapiteau cormthien, d'après une plante d'acanthe sur laquelle on avait posé par hasard un panier. Mais, bien long-temps avant eux, la nature en avait offert les divers modèles, dans le palmier-dattier, aux peuples de l'Asie, comme on le voit encore dans les ruines de Persépolis à Chelmina, dont les colonnes ont des chapiteaux à feuilles de palmier. Quant aux volutes et proportions de la colonne ionique , il est certain qu'elles n'ont aucun rapport à la coiffure d'une fille, ni à sa taille, qui n'a jamais été tout d'une venue.

Je ne rejette point les harmonies des végétaux avec l'homme , et celles de l'homme avec les végétaux : au contraire, j'en recueille autant que je peux; je suis même persuadé qu'il en existe un . très-grand nombre que je ne connais pas ; mais

DR hK NATVrnK. 69

je n*en veox admettre aucune qui Aoit donteuse. Il eAt possible qtren comparant la hauteur d^me jeune fille avec la largeur de son visage , on trouve que dans renfancc elle ait sept fois ce diamMrei huit fois dans Tadolescence^ neuf fois dans la jeu-* nesse ^ et dix fois dans TAge mAr. 11 est possible encore qu'on ait rapporte^ cvi^ proportions & celles des diff<^renls ordres; car, comme on sait, cVst le rapport de la hauteur de la colonne h sa largeur qui les constitue. Mais il est sans vraisemblance que des Grecs,n((s au sein de la libertc^ et du goût, aient donnée à une poutre verticale destinée à porter des fardeaux, les proportions d'une jeune fille ; qu'ils aient cru imiter sa taille en formant un cylindre, les plis de ses v(^tenients par des cannelures, et les contours de sa coiffure par des volutes. 11 est <ivident, au contraire, que la tige du palmier a donné le premier modMe de la colonne, par son attitude per|)endiculaire et Tégalité de acH diam^tres ; celui des tambours cylindriques , dans Tordre toscan rusticpié , par i^ftH anneaux circulaires et annuels ; des cannelures du fût, par les crevasses verticales de son écorce , qui portent a {ia racine Teau des pluies qui tombent sur f^vB feuilles; des volutes du chapiteau icmique, par IcA premières sphères de ses élatés; du chapit(;au corinthien, par le feuillage de ses palmes; des proportions des divers ordres, par la hauteur dr •on troûc à diflérenti âges; enfin, du Taccouplc-

yo nkKTmomzs

ment même des colomies, par la mmière doot les pahniers se groupent natm'ellement.

La tige du dattier d^abord semble faite pour porter xm grand fardeau , à cause de sa large eîme , sinon pesante par elle-même ^ qui le de^ vient au moins par les secousses des vents anquelles elle est exposée. Elle ne se plaît que le long des ruisseaux , dans les déserts orageux de FArabie , où les vents élèvent des tempêtes de sable, qui ensevelissent quelquefois des caravanes entières. Il en est de même des autres espèces de palmiers, qui aiment tous les climats exposés as vent , tels que le cocotier qui croit sur les écueili de la mer, le latanier sur ses rivages , et le palmiste au sommet des montagnes. Cest sans doute par cette raison, que les tiges de toutes ces esr pèces , si différentes en productions , sont composées d'un paquet de fibres plus fortes à leur extérieur que dans leur intérieur, et que les feuilles dont elles sont couronnées sont , nonseulement ligneuses , mais élastiques et filamenteuses comme des cordes. Le dattier , ainsi qoe les autres espèces de palmiers , a , dès sa naissance , un diamètre qui ne change point, à quelque hauteur que sa tige s'élève ; tandis que cekn des troncs des arbres croît avec eux. Ce diamètre, invariable dans le dattier, a donc déjà un rapport très-marqué avec le diamètre ou module de la colonne, qui ne variç jamais, et qui sert 1

■ iser les proportions de sa hauteur. La côlofme a sept fois son diamètre dans Tordre tostan , huit

I dftfis le dorique, neuf dans Tionîque, dix dans le corinthien. Ce sont, je le rëpète , les seuls rap-< ports de sa hauteur à sa largeur qui constitueirt les différents ordres. C'est par cette raison que les habiles architectes les réduisent à quatre , et rejettent le composite, parce que ses proportions sofit les mêmes que celles du corintliien. Quant à ce Aombre de quatre , auquel ils fixent leurs ordres, ils disent que la colonne paraît trop grosse au-dessous de sept modules, et trop menue audessiis de dix ; mais ils n'en donnent pas la raison. Pour moi, je sens bien comme eux, par rapport aux colonnes isolées ; mais comme je suis persuade- que la raison de nos sentiments est toujours dans la nature , je crois avoir indiqué celle des différentes proportions de la hauteur de la cokmne à sa largeur, dans les quatre ordres , en les rapportant à celle de la hauteur de Fhomme à la largeur de sa tête , dans les quatre périodes de son accroissement.

Au reste , nous les trouverons Lien marquées dans les développements même du dattier. £n le jsapposant planté de semence dans le terrain et le cfimat qui lui sont les plus favorables , il n^a guère moins de deux pieds de diamètre à sa naissance au sortir de la terre. Il est d'abord près de sept ans à se former dans le sein de sa mère , et

à acquérir deux à trois pieds de hauteur. Son tronc alors parait à peine , et ne porte guère qu^une grosse touffe ; mais il croit ensuite avec plus de rapidité. A huit ans , il sort , pour ainsi dire , de Tenfance : il peut avoir six pieds de haut y ou la hauteur d'un homme. 11 prend successivement, huit pieds à neuf ans, dix pieds à dix ans , douze pieds à onze ans , quatorze pieds à douze , seize pieds à treize, dix-huit pieds à quatorze, époque à laquelle il laisse paraître ses premiers régimes , et où une jeune fille commence à être nubile ; vingt pieds à quinze ans , âge où il porte des fruits fécondés par le dattier mâle , et où une jeune fille a acquis ses plus belles proportions , et est propre au mariage. Homère a bien senti ces convenances virginales et conjugales, lorsqu'il fait dire par Ulysse à la princesse Nausicaa qu'il aperçoit au bord de la mer : «L'enchantement que j'éprouve à votre aspect , n'est comparable qu'à celui que je ressentis en voyant, à Délos, ce jeune et magnifique palmier qui s'était élevé tout-à-coup auprès de l'autel d'Apollon. »

C'est à l'âge où le palmier se trouve dans la fleur de sa jeunesse , qu'il offre le plus beau modèle de la colonne. Alors ses belles palmes, toujours vertes , prennent chaque jour de l'accroissement, et, s' élevant vers lès cieux, malgré les tempêtes I elles deviennent les symboles de la

gloire et de Timmortalitë. C'est à cette ëi^ation que les tourterelles , rassurées, viennent déposer leurs nids dans ses di^aperies , et que les architectes corinthiens fixèrent les hauteurs des colonnes dont ils décorèrent les temples des dieux et de la déesse des amours.

Des Italiens, en voyant une vigne chargée de pampres et de raisins , former d'agréables spi* raies autour du tronc nu du palmier , crurent imiter ses grâces en tordant la colonne ellemême ; mais ils ne produisirent qu'un monstre sur le premier des autels de Kome : on corrompit la nature en s'écartant de ses lois.

Le dattier continue d'élever sa tige , dans sa simplicité majestueuse, jusqu au-delà de quarante pieds de hauteur. (iCtte proportion svelte présente dans ses accouplements de nouvelles beautés à Tarchitecture gothique. Perrault en avait entrevu les effets, lorsqu en accouplant deux à deux les colonnes du périslyle du Louvre, il leur donna un demi-module de plus. 11 sentit que chaque couple ne faisant, pour ainsi dire, qu'un seul corps, il fallait ajouter à sa hauteur une partie de ce quUl acquérait en largeur.

Quant à l'ordre le plus agréable dans lequel on doit grouper les colonnes, il est le même que celui dans lequel les dattiers croissent naturellement. £n effet , les palmiers ont beaucoup d'agrément lorsqu'ils forment une longue perspec-^

tive sur les bords d'un ruisseau sinueux comme leur régime , rangés deux à deux , Fun rentraiitY Tautre saillant : il semble alors qu'on en voie um forêt. C'est le même point de vue que présente une double colonnade circulaire, ou un péristyle dans sa longueur. Cette série d'accouplements fraternels est un des grands charmes de celui du Louvre. Il a encore quelques rapports qui ajoutent à sa beauté : nous en parlerons aux harmonies fraternelles et conjugales.

Si le dattier donne à Thomme en société des fruits sucrés, onctueux et farineux, réunis à toutes les commodités et à la magnificence de Fameublement et du logement, les autres espèces de palmiers les lui présentent en détaiL Dam toutes les parties de la zone torride, le cocotier, qui croit sur tous les rivages de cette zone, ftm* ferme du lait et de Thuile dans ses gros cocos; et le palmiste, habitant des montagnes, un cboi excellent dans son sommet. Le latanier lui pré* sente des éventails sur ses rochers marins. 11 a cela de particulier en Afrique, dont le dattier parait originaire , qu'il donne aux noirs du vin, du vinaigre et du sucre dans sa sève. Dans les îles de l'Asie , le sagou contient dans son tronc épais une farine abondante, et l'arec un aromate dans ses noix. En Amérique, le palmier marécageux de l'Orénoque, pendant les débordements périodiques de ce grand fleuve, offre à ses hatntsoits

DE LA NATURE. y5

des fmitB succulents, et des asyles dans son feuillage. Tous ensemble fournissent à des tribus entières, des subsistances, des vêtements, des toits, des meubles, des outils de toutes les sortes, des tablettes pour écrire, des câbles, des voiles , des mâts, des bateaux pour voguer d'Ile en tle. Il y a plus de soixante-dix espèces connues de palmiers, mais un grand nombre ne le sont pas. Quoique .tontes ensemble elles ne foiifnent , par des caractères qui leur sont communs, qu'un genre primitif qui appartient à la zone torride, elles diffèrent tellement par leurs fleurs et leurs fruits, qn^on peut les regarder comme des genres secondaires, harmonies, d'une part, avec les différents besoins de Thomme en société dans les divers sites torridiens, et de Fautrc, répartis, par leurs Tariétës, aux diverses tribus d'animaux qui y sont répandus! En effet, il y a des palmiers que j'appellerai solaires, parce qu'ils croissent sous l'influence la plus active du soleil, au sein des sables brûlants de l'Afrique, tels que les dattiers. Il y a des palmiers de montagnes, et en quelque sorte aériens par la longueur de leurs flèches, qui s'élèvent bien au-dessus des forêts, tels que les palmistes, quioiit quelquefois plus de cent pieds de hauteur. Il y cii a d'aquatiques, qui croissent dans les marais d'eau douce, comme ceux de l'Orénoque ; ou dans ceux de la mer, comme les cocotiers ; ou sur les rivages et jusque dans les ro-

chers , comme les lataniers et les yacoa. Entre les tropiques, par-tout où il y a de Feau, soit douce ou salée, soit apparente ou souterraine, soit stagnante ou courante, il y croît une espèce particulière de palmier assortie à quelque besoin de rtiomme pour ce site-là, et qui, dans chacune de ses variétés, nourrit au moins une espèce particulière de quadrupède, d'oiseau et d'insecte. C'est par cette raison que la nature a donné aux animaux qui en sont les habitants naturels, tels que les singes, de fortes dents canines, et aux perroquets des becs courbés et pointus, faits comme des tenailles , et capables de rompre les noix de toutes les espèces de palmiers nucifères. Enfin, comme les tribus de ces animaux sont infiniment variées, il ne faut pas douter qu'elles ne Soient en rapport avét celles des palmiers : de sorte qu'on peut dire qu'il n'y a pas une seule île dans l'Océan indien, qui n'ait son palmier particulier, comme elle a son singe et son perroquet.

La nature, non contenté de suspendre, dans la zone torride , ses bienfaits à ces magnifiques végétaux, les a versés dans le sein des humbles graminées avec non moins de profusion. Elle a mis le sucre tout pur dans la sève d'un roseau , et la farine dans les gros épis encapuchonnés du maïs, et dans ceux du riz et du millet, qui sont divergents. Elle a étendu ensuite ces substances primitives dans les blés des zones tempérées, qui.

par leurs diverses fermentations, donnent des aliments farineux et des boissons vineuses, spiritueuses et cordiales. L'orge croit jusqu'au sein de la zone glaciale. Ainsi, les plus mobiles des herbes sont les premiers supports de la vie humaine et de celle des animaux.

Non-seulement la nature a satisfait à tous les besoins des êtres sensibles avec des graminées, g;ladiolëes, palmifères, arondinacées, jonchées ; mais elle j a encore pourvu par des végétaux de divers genres , dont les prototypes humains sont aussi dans la zone torride. Nous mettons au premier rang les lianes : leurs tiges en spirales et armées de crochets s'harmonient parfaitement avec les troncs perpendiculaires et raboteux des palmiers ou des autres végétaux. Telles sont celles du bétel avec Tarée , du poivrier avec la canné à sucre , de la vanille avec le cacaotier , de la liane à eau avec le palmiste, et de la liane à vin, ou vigne, qui, dans nos climats se mariant avec Tonne, trouve des supports dans ses branches et des tonneaux dans son tronc.

D^autres genres de végétaux forment les arbres proprement dits, et, avec d'autres combinaisons, pourvoient à tous les besoins de l'homme, Suivant les divers sites qu'il occupe. La terre est une vaste table, où la nature sert à ses convives plusieurs services dans des palais de différentes architectures. Elle leur présente, sous l'équateur,

78 nABMONlES

des stibBtmccs farineuses dsns le fruit à pam ék rima 9 et dans le pain-d'ëpice du C(Mtrbari;da|i|i sucs rafraîchissants dans Torange et le dtnNi;|t des crèmes parfumées dans Tatte ^ le jacq et k durion; des melons dans la papaye; des coafr tares, des gelées et des conserves dans les litcUi, les mangoustans 9 les rangoustans, lea mangMi, les abricots de Saint-Domingue ; des fondans dan les corossols et les pommes d'acajou; dea onctueni échauffants dans les amandes du badanier ; desstomachiques dans le café et le cacao ; des coidiaui dans les épiceries du cannellier , du nrascodier, di giroflier, et du ravinsara qui en réunit tootes lessayeurs. De tous ces arbres, il n^y en a pas un qd se ressemble par ses feuilles , ses fleurs, ses fruits, ai verdure et son attitude. Dans ce magnifique banquet, les buffets e t la vaisselle sont variés comme ki mets : )c u en nomme cependant que la plus petite partie. U n'y a pas moins de prodigalité dam rhabitation de Thomme ; c'est un palais garni dt tous ses ameublements. 11 trouve des ornes de toutes les grandeurs suspendues au calebaasier; une citerne entière au sein des sables brftlants d'Afrique, dans le tronc caverneux du baobab; ai parasol capable de couvrir La plus nombreuse famille, dans la feuille du tallipot; une laiae blanche et légère , propre à ses vêlements et i son lit, dans les gousses du cotonnier; desappar* tements entiers de verdure , avec leurs cabioetSf

DE LA NATUHE. 7g

Jeun salons, leurs galeries, sous les arcades du .^guier des Banians; une multitude de fruits ^igrestes dans ces arbres et dans leurs diverses espèces, pour captiver les animaux domestiques par des bienfaits qui ne lui coûtent rien ; et une Ibule d*arbrc9 ctd^arbrisseaux épineux, armés de yoioçops, d^alénes, de lancettes, de hallebardes, jftHUt senrir de remparts à son habitation et en â<ugiier les animaux sauvages.

Ces mêmes prévoyances se présentent, avec d^aotres combinaisons, dans les arbres des zones tanpérëes. La nature les proportionne à nos be- MHns suivant le cours des saisons. Dans les chaleurs aidcnles de Tété, les tribus nombreuses de cerisiers, de pruniers, d'abricotiers, de pêchers, MH» dMttent des fruits rafraîchissants et fon- .dbuits; et celles des mûriers et des figuiers, des •Umento suerés et pectoraux. Toutes ces produc- •ont fugitives comme les beaux jours : mais i le soleil s'éloigne de nous avec elles, elles Mat remplacées par d'autres, qui sont station- I, et qui suppléent à son absence par leurs \ rédhauffauts et nourriciers. Les poiriers et les nous présentent, vers la fm de Foté , lean findts vineux. Quand l'automne voile de ses krottillards froids l'astre de la lumière et de la CJHikBr» les chênes verts et les châtaigniers se hâtent de nous donner leurs glands farineux et i; les pistachiers, les oliviers, les

8o HARMONIES

amandiers, les noisetiers, les noyers, leun huiles savoureuses ; et les vignes, dans le jus fermenté de leurs grappes, les plus puissants des cordiaux. Les épiceries même apparaissent dans Tarbre de Winster, au dëtroit de Magellan; a toutefois on peut mettre dans la zone tempérée ce climat, désolé toute Tannée par les vents, les brumes et les neiges. Enfin, les frênes,, les tilleuls, les saules, les ormes, les hêtres, les chênes, et une foule d^arbres de divers genres, qui nous ont donné sous leurs charmants feuillages des abris contre les ardeurs de Tété, nous fournissent, dans leurs rameaux et leurs vastes flancs, des toits, des charpentes, des foyers contre les rigueurs de l'hiver.

Souvent les dons que la nature a suspendus aox arbres, sont déposés sur de simples herbes; soit que celles-ci soient des consonnances des genres arborescents, comme les graminées le sont des palmiers, et que la nature les ait destinées à croître sur des sols qui ont peu de profondeur ; soit plutôt qu'elles forment une seconde table de réserve, à Fabri des injures des éléments. En effet, un arbre est plusieurs années à donner ses premiers fruits, et quelquefois un âge d^homme i parvenir à sa dernière hauteur, tandis que Theibe atteint à sa peif ection dans le cours d'une année. Si l'un et l'autre sont détruits par des incendies ou des ouragans, il y a un intervalle immense

B£ LA NATUnE. 8t

entre leur reproduction. Il faut un siècle pour former une forêt , et un seul printemps pour faire croître une prairie. C'est sans doute par cette raison que la nature a quelquefois attaché sous terre, à de simples racines, des fruits qu'elle avait suspendus aux rameaux les plus clevcs dans la région des tempêtes.

Quoique nous ayons observé que les espèces des herbes étaient plus nombreuses que celles des arbres dans les zones tempérées, leurs prototypes croissent dans la zone torride , où sont réunies toutes les richesses de la puissance végétale , ainsi que celles des autres puissances. On trouve des farineux sucrés dans la bulbe de la patate et de Figname ; des épiceries dans les pâtes du gingembre ; des huiles dans les capsules souterraines de la fausse pistache , remplies d'amandes très-savoureuses lorsqu'elles sont grillées. Ces mêmes substances se montrent en évidence dans les aromates des graines du cardamome et de l'anis, dans les semences farineuses et huileuses d'une multitude d^herbes à fleurs papilionacées et cruciées. Les tciiituresbleues se manifestent dans la couleur glauque de rherbe de l'indigo; on peut trouver encore des yases dans les cucurbitées, des retraites et des habitations dans quantité d'herbes sarmenteuses ; des haies et des remparts dans les épines des tribus nombreuses des nopals, des raquettes, des aloès, des cactus , qui forment des forets dans le I. 6

Mexique. Ce genre ëpineux de végétaux^ mêà étendu que celui des palmiers, semble appartenir aux arbres par son ëlévation ; il s'élance à des hauteurs prodigieuses , et végète pendant des siècles. Mais comme il est dépourvu de branches, qu^il n'a que des fils et des pulpes dans ses tiges, et qu'il croît sur les sols les moins profonds, nous le plaçons au rang des herbes. Lui seul pourrait suffire aux principaux besoins de Thomme ; car il lui donne des espèces de figues dans les pommes de raquettes, un fruit délicieux dans Fananas, qui semble être une espèce d'aloès, et des fils de pite très-forts dans les feuilles de Taloès de h grande espèce. Ce genre est très-répandu dans l'Amérique.

Nous retrouverons quelques productions des arbres torridiens, dans les herbes annuelles et bisaimuelles de nos climats. Le goût du fruit de l'arbre à pain se retrouve dans celui du cul d*artichaut; le melon du 'papayer et la courge du calebassier rampent sur les couches de nos jar^ dins; la pulpe fondante et parfumée du corossol reparait dans la fraise qui tapisse nos bois, et celle du litchi dans le framboisier. Les saveurs aromatiques des épiceries se font sentir dans nos piments, nos sarriettes, nos thyms, nos basilics. Mais qui pourrait nombrer les substances farineuses des pommes de terre, aphrodisiaques de la truffe , alcalines de l'ognon, sucrées et put-

I)K LA NATUIIK. 8.1

peuscs des carolles el des betteraves, huileuses du colza; et toutes les herbes qui servent à nos aliments, à nos vétenienls et ù notre industrie, comme les légumineuses, les chanvres, les lins, les garances, les chardons nu^me épineux et les orties piquantes 1* Il semble que T Abondance a épuisé une de s(*s cornes dans nos jardins et dans nos campagnes.

Cependant, il ne l'aut pas s'imagini|P^ue les contrées boréales soient dépoui^rues de végétaux. J^ai vu croître en Finlande, au-delà du soixante et unième degré de latitude, plusieurs plantes légumineuses et potagères de nos climats, telles que les choux et les pois. J^y ai même vu cultiver le tabac, et le cerisier y porter des fniits. On y récolte Tavoine el Torge. 11 n'est pas douteux qu^un grand nombre de nos plantes annuelles pourraient y venir à Tabri et dans les reflets de ses roches. Nos climats s'enrichiraient à leur tour des végétaux qui leur sont indigènes, entre autres, du chou-rave d'Archangel, dont la pomme solide, colorée en dehors des plus vives teinture^ de la pourpre et du vermillon, renferme au dedans la saveur de Tartichaut. Plusieurs arbrisseaux et arbres mclme de nos montagnes y perfectionnent leurs qualités. Le genévrier aromatique y parvient à plus de douze pieds de hauteur : ses rameaux hérissés de feuilles piquantes, et ses grains noirs glacés d'a/jir, contrastent de la ma-

nière la plus agréable avec le sorbier au large feuillage et aux grappes écarlates. Tous deux conservent leurs fruits au sein des neiges, et dans les plus grandes rigueurs d^^hiver; et ils offrent à rhomme, par leur harmonie, le premier,' dans Faromate de ses grains, le second, dans le jus de ses baies, une eau-de-vie qui est un puissant et salutaire cordial. Les bois y sont tapissés de fraisiers, ûj^croit y reconnaître le fruit de la \îgne dans li^liie bleue et vineuse du mirtille, et celui du mûrier dans celle blanche et pourpre du kloukva , qui rampe au pied des roches , au sein d^un feuillage du plus beau vert. Si ces baies n^égalent pas en qualité celles dont elles imitent les formes et les couleurs , elles les surpassent en durée ; car, lorsque Thiver les a frappées de froid et ensevelies sous les neiges , elles 's*j conservent jusqu'au printemps avec toute leur fraîcheur.

Si nos arbres fruitiers semblent expirer vers le Nord , ceux de ses forêts y prennent une nouvelle vigueur. La puissance végétale s'y montre à-la-fois dans une jeunesse toujours verdoyante, et dans la sombre majesté de Fâge avancé. Toutes les tribus des peupliers, dont le vaste bouleau paraît le chef, y contrastent avec celles des pins et des sapins, dont le cèdre est le prototype. Les premiers, à la cime étendue , au feuillage ondoyant, exhalent en été les parfums de la rose , et four:

«kvnt iles% fîiMX vHMcnVs, i\\\ papier, de» chaiia- Mires « de* \we.^, des tonneaux « dev^ nacellen im* penmêahlea Ik l'huinuUtê. Lea {^econdvSi tlonnent en hiver de;» friiiU huileux % de» flambeaux mloranU dan» leui^ branche» rt\Hineu»e» , de» nialela» dan» le»h>ngue» mouvv^e» qui eu pendent iu»tpi'à terre « et nou» oiYrent de» toit» »ou» leur» haute» pyramide». Si le pahnier dos «une» torride» a »a t^te en para»ol liêiuisphôrique pour donner de Tom^ bre^^de» pftlme» ligneuvse» pour ivsister aux vent», une ti^e nue pour ilonner passi\j;;e à Tair si nt^ce»sair^^ dan» le» pays chaud» ; le »apin » au contraire « a de» branche» tpn se ivh^vent i>ar ïeui^ extreniil뻫 et lai»»ent tondier leui^ folioles à drtùte et à gauche « en ionne de toit « pour iaire glisser h neige. Il ptu1e les plus basses à deux fois la hauteur de riunumo » ]>our hii faciliter le pa»»age daiu le» forêt» ; mais il le» eli^ve ipielquefoi» j^ plu» de cent pieds» et les neiges forment autour de sa circunfêivnce« un lYmpart contre Tàpreté de Talinosph^iv. Le sapin du noi^d CvHt vert ainsi «pie le palmier du midi. Si le »apin avait une dme large et touilue connue le |Kdmier« il »e-^ rait accablt^ par le poid» des neiges « qui y sêjoui^ neraieni ; si le palmier portait la sienne en pyramide de feuilles connue le sapin » il serait ivn verse par la violence dos ouragans, si terribles dans la «one torride. Cependant il y a de» aHu^s dan» cette «oiusdont la forme est pyramidale.

8G UARMONIKS

tels que le badanicr ; et il en est dans la koiic glaciale, dont la cime est hémisphérique , comme le pin nautique ; mais les étages du badanier sont évîdés et assez semblables A ceux d'un roi d'cchers, el la cime du pin est à jour, et n'est formée h sa base cpie de branches nues , disposées en par<xsol. Ainsi la nature a proportionné les feuillages et le port des arbres aux contrées où ils devaient croître.

Nous avons vu cpie les peuples du Midi avaient trouvé les proportions et les ornements de leur architecture dans les palmiers : ceux du Nord en pourraient trouver une plus convenable à leur climat, dans les sapins; elle ne manquerait pas d'cigrémenls. Si le troue du palmier a fourni aux premiers de hautes colonnes d'un diamètre égal, celui du sapin en donnerait aux seconds d^m diamètre qui irait toujours en diminuant de bas en haut, et augmenterait leur élévation par la perspective. Si les architectes grecs ont orné do palmes le chapiteau corinthien, s'ils y ont ajouté quelquefois les toiles à réseau de leurs bases, et les nids qu'y forment les colombes; les architectes du Nord pourraient couronner de même leur colonne de sapin de ses propres rameaux , les garnir de leurs mousses naturelles, et y figurer les écureuils qui les habitent, avec leurs queues relevées en forme de plumet sur leurs t<*tes.* Si la colombe est le plus aimable des oi-

I)K L.\ NATl RK. 87

seaux, récurouil est le plus agroablc des qiiadru* pèdcs.

Le Nord aurait donc un oixlrc d*architccture a lui, puisque cVst le rapport de la hauteur de la colonne à sa largeur qui le constitue. C'est par cette rabon que les liahiles gens rejettent Tordre composite, parce que sa colonne a les mêmes proportions que le corinthien. L'ordre septentrional, au contraire , varierait celles de sa colonne dans chacun ile ses diamètres, suivant Fangle déterminé par la nature dans la diminution du tronc des sapins ; j'en ignore la valeur , qui , ce me semble , est facile a connaître , si , comme je le crois, il est invariable. J'appellerais cet ordre conique ou pyramidal, comme on pourrait appeler cylindriques les quatre ordres grecs, diaprés les formes de leurs colonnes: mais j'aime mieux trouver les choses que d'en chercher les noms, car la nature est très-abonilante,et la langue stérile.

Au lieu de disposer ces colonnes en longs pt^ ristyles, comme celles des Grecs, sans doute diaprés Tordre où sont rangées les dattes sur les grappes du palmier; je lesgrouporais en rotondes coniques, dans le même ordre où les semences du sapin sont rangées clans leur cône. Pour cet effet, je donnerais une élévation progressive aux colonnes du centre de la rotonde ; ce qui en augmenterait Tétendue en perspective , par celles de

88 HARMOIÏIES

la circonférence, qui seraient plus courtes et d'un moindre diamètre. Si le péristyle est favorable i la fraîcheur dans les pays chauds, parce qu^il offre une libre circulation; la rotonde conique ne Test pas moins à la chaleur dans les pays froids, parce qu^elIe la concentre au dedans, et qu'elle arrête le cours du vent au dehors. L'intérieur et l'extérieur de sa voûte figureraient les mailles et la forme ovoïde, si agréable, de la pomme de pin. Les neiges y trouveraient une pente facile, et ne s'y arrêteraient pas, comme sur les toits plats de Pétersbourg, où l'on a adopté l'architecture méridionale , si peu convenable aux pays froids. Les Grecs avaient entrevu les beautés qui pouvaient résulter des proportions et des productions du sapin , puisqu'ils les avaient ajoutées à la colonne imitée du palmier. Us diminuaient le diamètre de celle-ci aux deux tiers de sa hauteur, afin d'accroître sans doute son élévation en perspective. Ils employaient fréquemment la pomme de pin pour ornement dans leur architecture, et sur- tout sur les tombeftux; ils donnaient même i leur rotonde la forme elliptique ou de cône, si agréable. Les Égyptiens adoptèrent la fonhe entière du sapin dans leurs pyramides et leurs obélisques. Quant aux Chinois, depuis long-temps ils donnent à leurs riches pavillons des troncs de sapin pour colonnes, et à leurs toits la forme d'un de ses rameaux, relevés aux extrémités. Dans

«un jardins, ils ornent Tentréc de leurs grottes, le cet arbre majestueux, dont la verdure est étemelle ; et ils le regardent comme le symbole de L''immortalité.

Cest sous les ombrages de ce bel arbre, dans Bien atmosphère odorante et aux doux murmures de ses rameaux , que j'ai passé, dans la solitaire Finlande, des moments paisibles, souvent regrettes. Mes yeux se promenaient avec délices sur les commets arrondis de ces collines de granit pourpré, entourées de ceintures de mousses du plus beau vert, et émaillécs de champignons de toutes le» couleurs. Ces productions spontanées fournissent des mets exquis à ses habitants, dont rien nVgale Tinnocence et l'hospitalité. Elles s'étendent vers le nord , bien au-delà de la région des sapins. Les mousses croissent sur les rochers les plus arides , et nulle part on n'en trouve en si grande abondance et d'espèces si variées, que dans les contrées les plus septentrionales. J'entrais jusqu^aux genoux dans celles qui tapissent le sol des forêts de la Russie; tandis que je n'ai trouvé que des lianes rampantes sur celui des bois de rile-dc-Francc. Il y a en Laponic plusieurs espèces de mousses comestibles , farineuses , sucrées, parfumées. La nature a mis dans ces climats un animal à cornes ramifiées , qui en tourne les substancesaux principaux besoins de l'homme. Le prenne moussivore offre au Lapon , dans ses

quatre mamelles, un lait plus épais que celui de \^ la vache; dans sa toison, une fourrure phi H chaude que celle de la brebis; et dans sa course, l'i un service plus rapide que celui du cheval. U y a, lis de plus, dans les lacs de la Laponie, une molti- |i tude d'oiseaux aquatiques et de poissons. J*ai tu Îï dans ceux de la Finlande, qui en font partie, des quantités prodigieuses de canards et d'oie^ sauvages. Au printemps, Fair est rempli de ces oiseaux, ainsi que de bécasses et de cygnes qui vont faire leurs nids dans ces parages, et qui retournent, aux approches de Thiver, vers des climato plus méridionaux.

Que dis-je! au-delà de ces rivages, où toute végétation terrestre disparait, des algues innombrables et de toutes sortes de formes sortent do fond des mers. Ces plantes pélagiennes peuvent, sans doute , fournir quelques subsistances à rhomme. Les Japonais savent tirer des aliments de celles de leurs îles. C'est dans les mers voisines des pôles, que des navigateurs ont péché le fucus giganteus, qui a plus de deux cents pieds de longueur. Les rivages du Groenland, du Spitzberg et de la Nouvelle-Zemble , sont tapissés d^herbes marines, où viennent s'échouer, comme sur des litières, les chevaux et les lions marins, semblables, par la mollesse et l'abondance de leur graisse, à des outres pleines d'huile. C'est dans les flancs de ces amphibies , que les Lapons et

les Samoïèdes puisent les provisions de leurs Jampes et de leurs foyers. 11 en est parmi eux amassez hardis, pour aller les chercher au sein des mers et des glaces marines. Cest là qu'un simple pêcheur, dans un petit canot qu'il peut porter sur ses épaules , ose harponner Fénorme baleine, longue comme un vaisseau de guerre.

En vain, dans sa douleur, elle bouleverse la mer de sa lai^e queue et de ses grands ailerons ; en Tain elle se réfugie dans les rochers flottants de glaces, qu^elie rougit de son sang : il vogue à sa suite, attache à elle par une simple ligne ; et lorsqu'elle a perdu ses forces, il la remorque après lui, et ramène sur le rivage, aux applaudissements de tous ses compatriotes. Ils trouvent des aliments dans sa chair, des huiles délicieuses à leur palais dans sa graisse , la matière de leurs foyers dans ses crottons , des vêtements dans ses intestins , la charpente de leurs canots dans ses fanons, et celle de leurs toits dans ses grands os. Le harponneur lapon, plus audacieux que tous les héros de Fantiquité, seul, au sein du plus terrible des climats et des cléments, d'un coup de trait perce un colosse formidable , et procure l'abondance à toute sa Iribu.

Hais c'est la nature seule qui est digne de nos louanges et de notre admiration. C'est elle qui a £ût vivre le plus grand des animaux aux lieux où expire la puissance végétale * et qui a renferme

go lï.VBMONIES

SOUS le cuir de la baleine tout ce qui était nëce^ saire aux besoins de Thomme, afin qu41 n^y eût pas sur le globe un point où un être intelligent et sensible ne pût jouir de ses harmonies. Le Groënlandais, arraché par Tavare et dur navigateur à son climat qui nous paraît affreux, devenu un objet de curiosité à la cour des rois , soupire, sous leurs lambris dorés, après les campagnes de neige, les montagnes de glace et les aurores boréales de sa patrie : et s^il entend par hasard les cris d^un nourrisson dans les bras de sa mère , il lève vers le ciel des yeux baignés de larmes, au .souvenir de sa compagne fidèle et de ses chers enfants, qui rappellent [en vain sur les rivages brumeux et retentissants de son île fortunée.

Ce ne sont donc pas seulement les harmonies physiques qui nous attachent à la vie ; les morales nous y lient bien davanttige, en nous élevant vers les cieux. Ce sont elles qui donnent tant de charmes aux jouissances physiques, en se confondant avec elles. Elles ordonnent et elles assemblent toutes les harmonies des diverses puissances ; et leur effet est si sensible, que les botanistes , qui n'ont point aperçu les rapports élémentaires, animaux et humains de la puissance végétale , en ont caractérisé les genres par des rapports moraux , comme nous Talions voir.

Nous avons vu que l'harmonie fraternelle se manifestait dans chaque végétal par ses feuilles ,

DE LA NATURE. g.l

$H fleur5 , et SCS semences, divisées pour Tordiiiaire en deux parties égales, afin qu'elles pusleat sVnIr aider. Elle reparaît encore dans les agrégations de ses rejetons ou de ses plants, dont elle forme des touffes ou des bocages. Enfin elle se montre dans ses espèces diverses, qui ne sont que des consoniiances et, pour ainsi dire, des fraiemités du mérne genre. Mais les genres aussi i*unissent entre eux par leurs contrastes ni(^ine ; et c*c5t leur harmonie qui donne tant de ch.irmes aux paysages. Dans la zone torride , un grand nombre d'arbres ont leur tronc perpendiculaire, et dépouillé de branches a leur partie inférieure et presque jusqu'à leur sommet, afin de nVtre. pas trop en prise aux ouragans. IVun autre côté, il y a une très-grande variété de lianes grimpantes, qui revêtissent de leurs feuillages les tiges nues des arbres. Les unes et les autres forment les plus charmants contrastes; car, feuilles, fleurs, fruits, attitudes, n'ont rien qui se ressemble. Je suis porté à croire que chaque genre d'arbre a •on genre de lianes. Nous avons déjà dit qu^aux Indes, la plante sarmenteuse du bétel tournait en spirale autour du palmier-arec ; mais ce qu'il y a de particulier, c'est que la feuille du bétel et la noix de l'arec produisent, par leur mélange, une saveur très-agréable aux Indiens. Ils en font un mâchicatoirc dont ils usent sans cesse. Il en est Se même de lu canne à sucre et de la liane du

poivre , qu'ils groupent souvent ensemble , et dont ils aiment également à mêler les savems. Les Indiens occidentaux retrouvent ces harmonies dans le cacaotier et la vanille.

Mais la terre est couverte de genres de végé taux fraternisants. En Italie , la vigne et Forme; dans nos campagnes, les blés et les légumineuses; dans nos prairies , les graminées et les trèfles; sur les bords de nos rivières , les saules argentés et les aunes au vert sombre ; au seiu des ondes, les roseaux perpendiculaires et les nymphœa aux feuilles horizontales ; dans nos forêts , les chênes et les châtaigniers ; dans celles du nord , les sapins pyramidaux et les bouleaux à la large cime ; sur les rochers de la Finlande , les champignons et les mousses ; enfin sur ceux même du stérile Spitzberg , le cochléaria vert et Foseille rouge ; et une infinité d'autres, forment, jusqu'au fond des mers , par la fraternité de leurs genres , la plus agréable et sans doute la plus utile des harmonies végétales. Linnaeus l'avait entrevue, lorsqu'il a donné le nom d'adelphie ou de fraternité à l'assemblage des anthères dans les fleurs ; mais il aurait dû l'étendre à celui des fleurs mêmes, des familles, des espèces et des genres, puisqu'elle y est encore plus apparente. Il n'a fait qu'une application particulière d'une loi générale. Ce que J'en dis n est pas pour diminuer son mérite. La gloire d'une découverte appartient plus à celui

1)£ LA NATURE. gS

]ai ^perçoit en mer la première pointe d^une île mconnue , qu^à celui qui en achève le tour. Pour moi , j^en côtoie seulement ça et là quelques rirages.

L^harmonie conjugale des genres est encore plus caractërisée que rharmonic fraternelle, dans la puissance végétale , et n^en a pas moins été long-temps méconnue. On sait aujourd'hui qu^elle divise les végétaux, ainsi que les animaux, en deux grands genres , masculin et féminin , réunis à la vérité pour la plupart dans le même individu , et souvent dans la même fleur. Les pommiers , les pêchers , les pruniers , les vignes , les légumineuses , les graminées , et beaucoup d'autres, offrent dans leurs fleurs la réunion parfaite des deux sexes. Les cucurbitées, les noisetiers , lés châtaigniers , etc. , en présentent la division sur les rameaux du même individu ; enfin les palmiers-dattiers , les lataniers, les papayers , et dans nos climats les pistachiers, les ormes, les chanvres, les lychnis, en montrent la séparation totale sur des tiges isolées, et souvent fort éloignées les unes des autres. Il est aisé de sentir pourquoi la nature a réuni les deux sexes d'un végétal dans sa fleur. On voit que , n'étant pas susceptibles de déplacement , et privés d'ailleurs d'intelligence , ils ne pouvaient ni se chercher ni se rapprocher. Quant aux sexes qui sont séparés sur les branches du même végétal, ou qui sont

même tout-à-fait isolés, j'avoue que j'en ignore W raison. Elle existe sans cloute , et elle doit étrt très-curieuse à découvrir. L'exception d^uneloil générale est souvent, dans la nature, le fondement d'une loi nouvelle. Quoi qu'il en soit, la fécondation des plantes qui se conjuguent de loin, n'est pas moins assurée que celle des sexes qui se conjuguent au sein des mêmes pétales. Ce sont les courants de l'air qui en sont les intermédiaires, comme ceux des eaux le soM du frai des poissons : ils portent le pollen des mâles aux stigmates des femelles , et en fécondent les ovaires. Au défaut des zéphyrs , plus inconstants que les ondes , les insectes ailés , et sur-tout les mouches garnies de poils , se chargent de cette poussière fécondante , en picorant les glandes nectarées des fleurs mâles, et vont les déposer au loin, au sein des fleurs femelles. Souvent Tabeille sans sexe est involontairement la médiatrice de leurs amours. Au reste, malgré tant d'intrigues, les caractères conjugaux des genres sont inaltérables. On voit quelquefois des espèces métisses résulter d'espèces différentes. On cultive dans nos jardins l'abricot-péche et .la prune-abricotée ; mab jamais on n'a vu dans nos foréls le chêne , vobiu du châtaignier , porter des marrons ; ni Terme , le soutien de la vigne , des raisins. Linnaeus a senti toute l'étendue de l'harmonie conjugale des végétaux, et il en a tiré les caractères principaux

DE LA NATUHE. 97

de son système botanique , divisé en vingt-quatre classes. Il détermine les treize premières par le nombre des étamines , ou parties mâles , quHl appelle andricj du mot grec àmf , àft^oçj qui signifie marL Telle est la classe de la monandrie, ou des fleurs qui n^ont qu'un mari ; celle de la diandrie, ou de deux maris ; de la triandrie , ou de trois maris, etc. , ainsi jusqu'à la treizième, qu'il appelle polyandrie, parce que ses fleurs renferment un grand nombre d'ëtamines. 11 rapporte ensuite &es quatorzième et quinzième classes à la dynamie ou puissance génératrice , qui appartient aussi à rharmonie conjugale , à moins qu'on ne veuille l'attribuer à l'harmonie maternelle , qui en est le résultat. Les seizième , dix-septième et dix-huitième sont comprises dans l'adelphie , ou firatèmité; mais comme il n'applique cette harmonie qu'à l'agrégation des étamines , ou des maris , on sent qu'elle- est encore du ressort de la conjugale. Il ^ est de même de la dix-neuvième classe , qu'il nomme syngénésie , qui veut dire cumgigno , j'engendre avec , parce que les parties mâles sont jointes ensemble ; ainsi que de la vingtième, qu'il appelle gynandrie, de yutn, • femme, et d'ârJ^oc, mari, de la réunion des parties mâles aux femelles. Il donne à la vingt et unième et à la vingt-deuxième le nom commun ^œcîe, de «{«ky-maison ; et il les divise en monœcie et en diœcie , parce que les mâles y sont sur un seul et

même pied dans la première, et sur des pi^l' difTérents dans la seconde. Il fait de la ▼ingt-P troisième mie polygamie, de mXvç, plusieurs, (tl^ de yafioç, noces , parce que les mâles et les ft- 1 i melles y sont rëunis dans les mêmes fleurs. Ei k vingt-quiatrième classe est la cryptogamie , de uffhlm, je cache , >ctfioc, les noces, parce queli génération s^ fait d^une manière cachée. On toîI donc que Linnaeus a rapporte toutes ses classes, sans exception , à Tharmonie conjugale et à ses diverses modifications.

L'hartnonie maternelle des genres se ifetroure dans les fruits ou lés semences. Elle caractérise la prévoyance de la nature pour leur conservation, leur transport et leur développement. Us sont revêtus de balles, comme les grains des graminées; de capsules, comme ceux des légumineuses; de cuir, comnie les pépins; de coques pierreuses, comme les noyaux ; d^étoupes solides ou cuirs, comme les cocos; de^ou et de coques ligneuses, Comme les noix; dT^cuirs et d^enve loppes épineuses, comme les châtaignes, etc. Les uns sont armés d'aigreltes, ou de volants , pour traverser les airs et se ressemer sur toutes les hauteurs, depuis celle d'une taupinière jusqu*à celle du mont Liban : telles sont les semences du pissenlit et du cèdre. D'autres sont renfemés dans des espèces de bateaux , pour voguer et se replanter le long des ruisseaux, des rivièifes, et

DE LA NATURE. 9g

àes rivages de la mer , tels que la noisette , la noix et le coco. Quelques fruits , au lieu d'avoir leurs formes carénées, les ont arrondies, afin de s'cioi- |;ner, en roulant, de la tige maternelle, et de pouvoir se reproduire sans obstacle : telles sont les pommes, les oranges, etc.; mais la plupart ^e ces rapports sont en quelque sorte élémentaires, quoique établis par une Providence très- ^tentiveÀ la reproduction de se^ ouvrages. Il en ,est encore de plus maternels , ce sont les cotylé- .dons. Le cotylédon est la feuille nourricière de J^embryon ; c'est la mamelle de la jeune plante. Elle ne reste point attachée au sein maternel, .comme dans les animaux : elle accompagne le JEoetus, et émigré avec lui. Les graminées et les .palmiers n^ont qu'un cotylédon dans leurs seqiences, qui, pour cette raison, s'appellent monocotylédones ; celles des légumineuses en ont jdeux, et se nomment dicotylédones; d'autres en ont plusieurs, et sont appelées polycotylédpnes ; d'autres n'en ont point du tout, et sont dites acotylédones : telles sont celles des mousses, des . champignons et de tous les cryptogames. Peutêtre peut - on ranger dans ce dernier genre les aloès vivipares, et les rapporter à celui des cham- .pignons, comme les palmiers monocotylédons aux graminées. Quoi qu'il en soit, ces caractères maternels des cotylédons ont fourni aux célèbres . botanistes Ray , Haller et Jussieu, la première et

tOO HARMONIES

principale division de leurs systèmes. Toumefort en a tire d^autres des fruits mêmes. On peut concevoir encore d^ autres harmonies matemeUes dans la protection que des genres robustes donnent à des genres £adbles, qui, par leurs disproportions, ne peuvent se rapporter aux fraternelles et am conjugales. Telles sont celles des buissons épineux avec les violettes qui croissent à leur abri, comme si elles craignaient d^étre foulées aux pieds. Telles sont encore celles des grands aibres avec les herbes, sur-tout avec celles appelées improprement parasites. Tai remarqué, dans mes Études, que chaque arbre avait son espèce particulière de champignon. Celui de Taune , arbre des fleuves, ressemble à un coquillage ; les vieux troncs des peupliers portent souvent des touffes de scolopendre; ceux des pommiers, le gui aux perles argentées. Chaque arbre a aussi sa mousse. Le chêne donne souvent des supports au chèvrefeuille, au lierre et à plusieurs autres plantes rampantes. Ce sont ces harmonies matemeÛes du genre le plus fort au plus faible , et du plus élevé au plus humble, qui répandent tant de charmes dans nos antiques forêts.

L^harmonie spécifiante des genres est celle qui produit des genres secondaires , qui diffèrent des espèces proprement dites : ainsi, par exemple, le genre primitif des graminées donne les genres secondaires des joncs, des glaïeuls, des roseaux,

DE LA MATURE. lût

des palmiers. Ceux- ci « à leur tour, produisent des espèces diverses, telles que les joncs de montagnes creusés en gouttières , et ceux des marais, qui sont pleins ; les glaïeuls , les iris , les balisiers , les bananiers , les roseaux , les typha , les bambous, les palmiers, les dattiers, les cocotiers, etc. Les espèces donnent des variétés primitives et secondaires. Chacun de ces genres , chacune de ces espèces et de ces variétés, peut se classer de la manièk'e la plus exacte , en fixant d'abord son prototype à un des besoins de Fhomme, et ses dérivés à ceux des animaux, et en les rapportant ensuite à chacune des harmonies , physique et morale. C^est ainsi que Linnaeus rapporte au genre des pruniers, non-seulement les pruniers proprement dits, mais les pêchers, les abricotiers, et je crois même aussi, les*terisiers. Ce qu'il y a de certain , c^est que Jean -Jacques m'a fait observer, au bas des feuilles de tous les fruits à noyau , deux petits tubercules , qui les caractérisent ; ils diffèrent cependant essentiellement les uns des autres par leurs couleurs, leurs formes, leurs parfums, leurs saveurs, leurs qualités. On ne peut en établir les différences que par les moyens harmoniques que î'ai indiqués. Au reste, il n'y a point de genre primitif qui n'ait ses dérivés eut grand nombre, et qui ne les étende dan&tous les sites, depuis la Ligne jusqu'aux pôles, pour les besoins de l'homme et de tous les animaux. Je

conçois donc, comme je t'ai dëjà dit, qne le seul genre des graminées suffirait pour revêtir magniiiqucmenl tous les théâtres de la végëtation sur le globe , et y offrir des aliments , des boissons, des vêtements, des litières, des toits, des foyers, des pelouses et des bocages.

Lliarmonie générique des genres dans la puissance végétale, est celle qui résulte des contrastes de ses genres primitifs. Nous avons vu que le mot de genre vient d'engendrer. Le genre est donc une création primitive , qui renferme une génération d'espèces harmoniées aux divers besoins des animaux, et dont le prototype se rapporte à un des besoins principaux de Thomme.

L'homme étant lui-même un être harmonique, ses besoins viennent d'excès ou de défaut dans chacun de ses tempéraments. Ainsi, par exemple, daiis les pays méridionaux, tantôt le sang est trop échauffé , tantôt il ne Test pas assez : la nature a placé, d'une part, les fruits rafraîchissants et acides, comme les oranges et les citrons, et, d'une autre part, les échauffants, comme les sucrés et les aromatiques. On compose de leurs jus différents des sorbets délicieux. Les végétaux qui les produisent contrastent, comme leurs qualités, en feuillages, en fleurs, en fruits et en attitudes. Nous avons entrevu ces harmonies dans les palmiers et les lianes, les bouleaux et les sapine, les graminées et les légumineuses, et jusque

1)K LA N\TUHR. io3

diiu 1m mouBses et Ioa champignons du Nord. Il y en a un grand nombre d^uilres qui n\ml pan été observc^es, quoiqu'elles soient sous non yeux. Un peut assurer que toutes les fois que nous (^.prouvons un sentiment extraordinaire de plaisir, ai la vue d^une touffe de plantes diverses ou d'un bosquet d^arbres différents, il y a harmonie de gont*cs. On en peut conclure que la uuhne harmonie qui est dans leurs formes opposées, existe aussi dans leurs productions, de manière quMl n^sulle de leur union, ou un aliment salutaire, ou un parfum agnSablo, ou une riche teintur(^ (^'est ainsi que le cochl^aria aux feuilles arrondies en cuiller, et Toseille rouge aux feuilles pointues, qui croissent ensemble sur les rivages brumeux du Spitftberg, fournissent aux marins, par leur mélange, lo plus puissant des antiscorbutiques. (Quelle jeune fille n'a pris plaisir, au printemps, à former un Imuipiet do prinu*vèrcs éclatantes et de sombres violettes t|ui croissent, le long des bois, dans les niâmes touffes ? Leurs doux par-* fums s^harmonient comme leurs couleurs et leurs formea. G^est sans doute avec des fleuris contrastan tes, que Glycère composait ces charmantes guirlandes qui immortalisèrent les tableaux de son amant. Ces harmonies de genres se renconlnmt fréquemment dans nos prairies , où se confondent lea amourettes ondoyantes avec Iq$ trèfles empourprés, les pâquerettes, les orchis, los ^ca

Io4 HARMONIE^

bieuses au bleu mourant, et les adonis, auuâ ap« pelés peut-être, parce que leurs petites fleurs oyales, fugitives, et d^un rouge vif, sont semblables aux gouttes de sang que versa sur Theiiie le beau favori de Vénus. Le bluet et le coquelicot produisent ensemble une teinte pourpre dans le jaune doré de nos moissons. Ces harmonies se montrent de toutes parts sur les lisières des forêts et autour de leurs clairières, dans les rubos et les épines blanches, les cornouillers et les genêts dorés, et dans une multitude de buissons qui entremêlent leurs rameaux. Elles décorent les ravins, les précipices, les bords des eaux, les rochers, et toutes les aspérités de la terre. Mais elles s^ élèvent vers les cieux avec les hautes tiges harmoniées des frênes et des ormes, des pommiers sauvages et des châtaigniers, des peupliers et des sapins, des hêtres et des chênes. Rien n*égale la paix , la grâce et la magnificence de ces retraites. On n^y entend que les doux murmures des vents, et les chants des oiseaux. Ici, de vastes pelouses invitent aux danses les bergères ; li, de longues galeries, de sombres portiques appellent aux douces rêveries les amants, les poètes et ks philosophes. Ici et là, des temples majestueux.de verdure , élevés par les siècles sur des troncs couverts de moi&se , dominent au-dessus de la forêt. Chaque arbre a son expression, et chaque groupe son concert. Des sientiments confus d'à-

PE LA NATURE. loS

mour et de respect, de gaieté et de protection, de Yoluptë et de mélancolie religieuse, semblent sor* tir de leurs flancs, et se succèdent tour- à -tour dans le cœur de tout être qui a aimé et souffert. Ces liarmonies varient avec celles du soleil : elles sont autres à son aurore, à son midi , à son couchant. Elles diffèrent encore plus aux clartés silencieiues de la lune. Elles se manifestent cependant au sein même des nuits les plus obscures , Imnsque les feuillages des arbres se confondent avec les constellations, et que leurs rameaux semblent porter des étoiles. Mais ce ne sont là que les harmonies d^un coin de terre , aperçues par^iin seul homme. Chaque site a les siennes qui loi sont propres, et les sites eux-mêmes sont variés comme elles dans toute la sphéricité du globe. Xliarmonie sphériquc des genres , dans la puissance végétale, s'étend depuis Téquateur jusqu'aux pôles, et depuis le sommet des plus hautes montagnes jusqu^au fond des mers. Ce sont les harmonies de tous les genres, de toutes les espèces et de toutes le^ variétés. Aucun œil humain n'en a^jni Tensemble ; mais quelques voyageurs en ont entrevu des portions , et nous en ont donné des esquisses pleines d'intérêt. Le marin Dampier, et son compatriote Cook qui a marché sur ses traces, nous en ont présenté quelques-unes de ravissantes, quoique prises au hasard sur les simples rivages de quelques îles désertes. Elles

Io6 HARMONIES

font le charme de leurs relations. Ces harmonies sont répandues dans Tintérieur de tous les conth nents, lorsqu'elles n^ont pas étë altërëes par U main des hommes. Pages a vu dans celui du Mexique, et au sein de ses forêts solitaires^ des ar bres monstrueux , tout couverts de longues mousses grises, appelées barbes d'Espagnol ^ qui descendaient depuis le sommet de leurs branches jusqu'à terre. Ils ressemblaient à de grandes tours couvertes de crêpes, et ils étaient groupés sur le bord des fleuves , qui en reflétaient les images vénérables. D'un autre côté , il a trouvé , dans des lieux secs et arides de ces mêmes contrées, des cierges qui s'élevaient comme des obélisques de fleurs et d'épines, à plus de trente pieds de hauteur. Le paysage en était couvert en entier. Pages dit que l'aspect si nouveau de ces forêts le comblait d'admiration et de plaisir, et le dédommageait, dans un instant, de toutes les fatigues de son voyage. 11 l'avait entrepris seul et presque sans moyens, dans l'intention de conuaitre Phomme dans l'état de nature. Il y rencontra, en effet, des familles d'Indiens logées entre les troncs de ces gros arbres, qu'ib abattaient par le moyen du feu. Elles fuyaient le joug des Espagnols, et recueillaient de la cochenille sur ks cactus. Leur vie était pleine d'innocence et de bonne foi, et elles exercèrent la plus généreuse hospitalité à Tégard de cet Européen , qui devait

^leor être suspect à bien des titres. Pour moi , j^ai YO aussi des végétaux dont les genres opposés étaient groupes par la seule nature y et je n'ai pas été moins sensible à leurs magiques effets. Pai Va des portions de forints de la Finlande et de lUc-dc-France arec toutes leurs beautés vii^inales; et je ne sais à laquelle des deux harmonies, de celle du Nord ou de celle du Midi, j'aurais donné la préférence. La partie de la Finlande que fai Tisitée, lorsque j'étais ingénieur au service de Russi^e, est celle qui est au nord de Wiboui^, et* qui est connue sous les noms de Lapland , de Ga« raie et de Savalascie. Elle est comprise entre le 60* degré et le 6 1' et 1/2 de latitude nord; tandis que rilfe-de-France est vers le 22* degré de latitude sud. 11 y a environ deux mille cent lieues de différence en latitude ; et je puis dii*e n'avoir pas TU dans leurs végétaux indigènes deux brins dlierbes semblables. Tout y diflcre , jusqu'aux piètres et au sol du pays. En Finlande , ce sont , comme je Tai dit ailleurs , des collines ovales de granit , dont les têtes chauves sont entourées de ceintures de mousses et de champignons , et dont les vallons sont remplis de bouleaux et de safiins. Ces genres de végétaux formaient , par leiirs contrastes parfaits, les plus charmantes bàritnonies. On les retrouvait dans les chemins tiiéme de démarcation qui séparent la Suède de la Finlande russe : car ces routes sont si peu fré-

Io8 HAEfitONIES

quentëes, et les arbres du Nord y croiasent ai vite , que nous fûmes obligés, pour les parcourir, de quitter nos voitures, et d^envoyer ea quelques endroits faire des abattis, afin d'y paft> ser à cheval. Ainsi , non-seulement la nature a ordonné les harmonies végétales , mais elle s'occupe sans cesse à les entretenir, malgré les travaux des hommes. Elle réunit , par elles^ les contrées quMls cherchent en vain à se partager. Nous apercevions souvent, entre les troncs sombres des sapins et blancs des bouleaux, un lac avec ses îles ; ou bien nous entendions de loin les bruyantes cataractes, dont les eaux se précipitaient du nord au sud , comme toutes celles de ce pays, qui élève ses divers plans vers le pôle. LUede-France m'a offert des aspects tout différents. J'en ai fait le tour à pied, le long de la mer. Je marchais par un sentier frayé, au milieu d'ime prairie d'un vert glauque, formée d'un duendent maritime , dont les tiges rampantes, semblables à des paquets 'de ficelle , sont terminées par des houppes de feuilles dures et piquantes. Cette herbe, très-propre à résister à la violence et à râpreté des vents de mer, forme une grande lisière autour de l'île , où elle n'est interrompue que par des bocages de lataniers, qui y donnent de rombre,et présentent la même résistance ans tempêtes. Les forêts de Tintérieur de l'île ne croissent pas à plus d'un quart de lieue du rivage.

DK LÀ MATURE. 109

Somrent je les côtoyais , et j'y distinguais des 'groupes de benjoins et de tatamaques , de bois de fouge et de bois d'olives, de bois de ronde et d'ëbâiiers, et d'une multitude d'autres arbres dont les noms m'étaient inconnus. Des palmistes aéraient au milieu d'eux leurs longues flèches , rarmontëes de leurs panaches toujours mobiles, tandis que des lianes, grosses et longues comme des câbles, tapissaient leurs lisières de vastes courtines de feuillages , et s'enlaçant avec leurs troncs, les défendaient contre la fureur des ouragans. Des rivières qui descenda^nt en torrents des montagnes à travers ces bois, y ouvraient çà et là de profondes avenues d'eaux mugissantes sous de magnifiques arcades de verdure. Elles alimentaient des végétaux jusqu'à leur emboucburey souvent obstruée par des mangliers qu'agitaient les flots de la mer, tandis que des veloutien voisins contrastaient avec eux au sein aride des roches. Plus d'une fois, assis au pied d'un ailire dans ces vastes forêts, je me suis livré aux plus douces méditations, à la vue de leurs rameaux couverts de fruits bercés par les brises marines, et peuplés de singes et d'oiseaux de toutes les couleurs. Ces murmures forestiers , ces cris et ces chants de joie et de reconnaissance, me disaient d'une manière bien intelligible : Il y a ici on Dieu prévoyant.

IIO HARMONIES

Page 1